‹ Charybde et Scylla. Proverbe: Par Octave FeuilletChapitre 1 sur 10 · BAPTISTE · texte numérisé non relu

BAPTISTE

Ijme. ju Vemage rentre à l'instant,, monsieur; mais Madame n'est pas encore rentrée.

(Baptiste sort.) (Latonmelle recommence sa promenade. Au bout de quelqties minateE, madame du Vemage entre.)

MADAME DU VERNAGE- Bonjour, mon ami. {Latoumelle salue froidement) Est-ce qu'Odette n'est pas encore rentrée ?

LATOURNELLE

Non, madame.

Pauvre enfant! . . . Du reste, mon ami, il n'est encore que sept heures. , .

4 CHARYBDE ET SCVLLA.

LATOURNELLE

Oui, ... et comme elle n'est dehors que depuis midi ! . .

MADAME DU VERNAGE, sans repondre, prend un

ouvrage de crochet dans un panier, et se met à travailler.

LATOURNELLE fait encore quelques pas dans le salon, et

s'arrëtant tout à coup devant sa belle-mère.

Ah çà ! chère madame, quelle vie mène-t-elle décidément, votre fille ?

MADAME DU VERNAGE, avec calme.

Mais elle mène une vie fort agréable, mon cher monsieur ; elle fait des visites à ses amies ; elle va au Louvre, au Bon-Marché, au Printemps, ... et puis nous allons voir ensemble tout ce qui est à voir, les mu-ées, les expositions, car, Dieu merci, je l'accompagne un peu partout depuis que vous avez cessé de lui faire cet honneur-là, ... du moins dans la jour née, . . . depuis que vous vous êtes mis en tête de la bouder, je ne sais pas pourquoi !

LATOURNELLE

Oh ! mon Dieu ! si, vous savez pourquoi, chère madame. . . . Pendant les premiers temps de notre mariage, j'ai été parfait pour Odette, et je dois dire que sa conduite à elle-même était alors convenable. . . . Puis, — il y a sept ou huit mois, — elle preodtoutàcouplesalluresd'un cheval échappé. . . KUe court d!.ns Paris, comme une aliénée, du matin

au soir; . . . elle sort dès l'aurore, -elle rentre à peine pour dîner, ... et quand j'essaie de l'interroger sur l'emploi de son temps, elle rae fait des réponses vagues, embarassées, . . qui, certaineineut, ne m'inquiètent pas, mais qui, pourtant, me parais sent fort extraordinaires, MADAME DU VERNAGE, travaillanl toujours tranquille-

Rappelez vos souvenirs, mon ami. . . Votre femme n'a commencé à mener cette vie en l'air dont vous vous offusquez que le jour où vous vous l'avez abau donnée à elle-même, en lui laissant voir clairement le mépris que vous professiez pour sa pauvre petite personne. . , Vous affectiez de fuir sa compagnie, de vous dérober au tête à tête . . et je vous ai même vu plus d'une foissommeiUer devant elle, ou faire semblant, ce qui n'était pas agréable pour cette jeuue femme.

LATOURNELLE

Et à qui la fente, madame, je vous prie, si nos entretiens étaient impossibles ... si votre fille ne trouvait pas quatre mots à me répondre quand je lui parlais ?..

MADAME DU VERNAGE

Vous lui parliez politique !

LATOURNELLE

Je ne lui parlais pas politique, je lui parlais littérature, beaux-arts, histoire, sciences naturelles: . . .

bref, je frappais à toutes les portes et je les trouvais toutes fermées. . . Eh bien ! je vous le demande en ■ core, . . madame, à qui la faute ? Je ne connaissais pas votre fille, moi, quand je l'ai épousée, . . car on ne connaît jamais que très superficiel le meut la jeune fille qu'on épouse; . . . mais vous, madame, vous la connaissiez parfaitement, et vous me connaissiez aussi ; . . . vous saviez que, sans être ennemi des distractions mondaine, j'étais un homme de goûts sérieux, un homme occupé, . . un esprit, si j'ose le dire, un esprit cultivé. , . Vous saviez, d'un autre côté, que votre fille, bien douée sans doute sous le rapport physique, était une personne de goûts pure ment frivoles, dépourvue de toute culture intellectuelle, sans aucune lecture, dénuée enfin de tout ce qui peut alimenter une conversation intérressante. . . Eb bien ! comment avez-vous pu croire que l'association de deux êtres aussi mal assortis pût jamais être heureuse ?

MADAMB DU VERNAGE, froidement.

Ayant élevé ma fille moi-même, je n'ai pu Itij apprendre que ce que je savais.

LATOURNELLE

Mais, c'est ce que je vous reproche, chère madame ! . . , Vous ne pouviez ignorer qu'on demande aujourd'hui aux jeunes personnes une instruction, des connaissances, des lumières, qu'on n'exigeait pas de la génération à laquelle vous appartenez. , . Sentant

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votre insuffisance, vous auriez dû vous adjoindre quelque maîtres supplémentaires, . , . car, enfin, je suis vraiment curieux de savoir ce que vous lui avez appris, à votre fille ?

MADAME DU VERNAGE

La politesse, mon ami j

LATOURNELLK.

Elle ne savait même pas son histoire sainte ! . . . Je me rappelle qu'un jour, au Salon, elle me demanda le sujet d'un tableau. . . Je répondis que c'était une Salomé . "Salomé, qui est-ce ça?" me dit votre fille. . . Cela fit rire autour de nous. . . Croyezvous que ces choses-là ne mortifient pas un mari et qu'elles ne le découragent pas de promener sa femme dans les musées ou n'importe où ?

MADAMB DU VERNAGE-

Je vous avoue qu'en apprenant l'histoire sainte à

ma fille, je n'avais pas cru devoir insister sur Salomé.

LATOURNELLE

La vérité est qu'avec votre vieux fonds aristocratique et votre fanatisme réactionnaire, vous nourissez une sainte horreur pour tous les progrès modernes, et en particulier pour les lycées de jeunes filles. . . Si vous aviez eu le bon esprit de mettre votre fille dans un de ces admirables établîssemens. . . .

Si j'avais mis ma fille dans un de ces admirables établisse mens, j'aurais cm commettre un crime envers son futur mari.

LATOURNELLE, amer.

Vous comptiez donc, madame, lui faire épouser un ignorant et un sot ?

Madame du vernage.

Je comptais, au contraire, lui faire épouser un homme instruit et même un homme d'esprit, — et je voulais réserver à cet homme d'esprit le très précieux privilège de cultiver lui-même, ou du moins de perfectionner à son gré, l'intelligence de sa femme. J'espérais qu'il comprendrait toute la douceur et aussi toute la force que ces relations, de maître à disciple, peuvent ajouter aux liens d'un jeune mé nage. Je me serais crue très coupable d'enlever d'avance à mon gendre le prestige de sa supériorité aux yeux de sa jeune femme; . . car, si une jeune femme n'admire pas son mari, elle ne l'aime pas assez, . . entendez-vous cela ? Il faut, par conséquent, qu'elle reconnaisse en lui un être supérieur, une sorte d'archange qui daigne la prendre sur ses ailes pour l'élever peu à peu dans la lumière, . . et vous n'avez pas idée combien un tel enseignement,à peine sensible, et qui semble n'être qu'une forme

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un peu plus sérieuse de l'amour, touche, attendrit, attache un cœur de femme! . . Mais non! . . vous auriez voulu que votre femme sortît d'un lycée, armée de toutes pièces, comme Minerve du cerveau de Jupiter! . . Mon Dieu! je sais que c'est un système très glorifié aujourd'hui que de pousser à fond l'éducation des femmes avant le mariage. . . Mais, pardon! quand vous formez ainsi dans nue sorte de moule oficiel l'intelligence d'une jeune fille, êtes-vous bien sûr que vous ne la mettez pas d'avance en contradiction, en hostilité même, sur plus d'uu point, avec le monsieur qui l'épousera? Ses idées sur toutes choses, que vous fixez ainsi d'une manière défiuitive, ne risquent elles pas de heurter celles de son mari ? . . ses connaissances acquises de lui déplaire? . . Ne peut-il arriver, d'ailleurs, par hasard, que l'inégalité d'instruction se trouve alors du côté du mari, qui en souffrira dans sa dignité, tandis que la femme ne pourra se défendre d'un secret mépris pour son seigneur et maître? . . Bref, en vertu de toutes ces considérations et de quelques autres que je vous épargne, je suis pour qu'une mère achève jusqu'à la perfection l'éducation morale de sa fille, mais qu'elle se contente d'ébaucher son éducation intellectuelle, de Jui donner, comme dit Molière, "des clartés de tout," . . et de préparer enfin le terrain à son mari. . . C'est ainsi que j'ai compris ma tâche, — et je l'ai remplie. , , Permettez-moi de vous demander si vous avez rempli la vôtre ?

U.cn;B.yG00glc

lo CHARYBDË ET SCYLLA.

LATOURNELLE-

Et je vous demande, moi, madame, quelle mine votre fille aurait faite, si j'avais prétendu lui imposer deux ou trois heures de classe tous les matins ? . . car il n'en atu'ait pas fallu moins!

MADAME DU VERNAGE-

Il ne s'agissait pas de lui faire la classe . . Il s'agissait de saisir, au jour le jour, dans le cours ordinaire de la vie, les occasions d'étendre son esprit, de rectifier ses jugemens, d'éclairer son goût, d'élever sa pensée, . . et, certes, ce n'est pas à Paris que ces occasions-là manquent.

LATOURNELLE

Mon Dieu! madame, je vais toucher un point très délicat . . Je voudrais respecter vos illusions maternelles, . . mais je crains qup vous ne vous abusiez un peu, et même beaucoup, sur les aptitudes de votre fille . . C'est un esprit d'une telle frivolité, que je le regarde, quant â moi, comme incapable de la plus légère application.

MADAME DU VERNAGE. ' '■ -

Ah! mon ami, si vous saviez comme j'ai envie de

LATOURNELLE

Je n'en ai pas envie, moi, madame, . . car la fiivolité poussée au point oii je la vois chez votre fille n'est pas seulement un ridicule, . . elle est un dan-

U.cn;B.yG00glc

CHARYBDE ET SCYLLA. ii

ger, . . un désordre moral, qui conduit fatalement une femme à l'oubli de tous ses devoirs. . . Parmi toutes ces agitées à petite cervelle, qui passent leur existence à courir les magasins à flirter autour du lac et à se gorger ensuite de sandwichs, de foies gras et de malaga jusqu'au dîner, en connaissez vou'. beaucoup qui soient d'honnêtes femmes? Moi j'en connais fort peu. . . Enfin, madame, pour tout vous dire, votre fille est en train de perdre ma confiance, . . elle l'a même perdue! ,

MADAME DU VERNAGE

Ah! permettez, mon ami . .

LATOURNELLE-

Car il n'y a pas seulement de l'insanité dans la vie qu'elle mène, il y a aussi du mystère, . . de l'équivoque. . . Odette manque de franchise avec moi, . . plus d'une fois, j'ai su qu'elle m'avait trompé sur l'emploi de ses journées. . - De plus, elle s'enferme souvent dans sa chambre, . . elle a des tiroirs secrets ... où elle cache quelque chose, . . apparemment les lettres qu'elle écrit ou celles qu'elle reçoit . . Il y a trois jours, comme j'étais entré chez elle un peu à l'improviste, je l'ai vue serrer précipitamment des paperasses dans un de ses meubles à secret. . . et elle est devenue rouge jusqu'aux cheveux . .

MADAME DU VERNAGE

Ah ! ma foi ! . , c'est trop fort !.. Je n'y tiènB,„ plus ! . . C'est vous, mon cher monsieur, qui allez ■

la CHAR VB DE ET SCYLLA.

rougir jusqu'au cheveux. . - Savez -vous ce qu'elle cache dans ses tiroirs, cette petite femme frivole, puérile, incapable? . , C'est d'abord sou brevet de capacité de premier degré . . . qu'elle a obtenu aux derniers examens de l'Hôtel de Ville. . .

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