‹ Charybde et Scylla. Proverbe: Par Octave FeuilletChapitre 8 sur 10 · LATOURNELLE, MADAME DU VERNAGE · texte numérisé non relu

LATOURNELLE, MADAME DU VERNAGE

(Latoumelle fait quelques pas en famant ane cigarette, puis il jette sa [.-igarette au feu et s'asuoit <Ians une attitude d'accablemeut.)

MADAMIC UU VERNAGE

Eh bien ! cher ami, pourquoi avez-vous l'air hébété ?

LATOURNELLE

Hébété, c'est beaucoup dire . , . ennuyé, c'est possible.

MADAME DU VERNAGE-

Pourquoi ennuyé . . Vous vouliez une femme instruite, . , vous l'avez . . Qu'est-ce qu'il vous faut encore ?

LATOURNELLE-

Je voulais une femme instruite, assurément, . . mais je ne voulais pas une espèce de femme savante à la façon de Molière, une pédante toujours prête à faire étalage d'un insupportable érudition . . Comment ! on ne peut pas dire un mot maintenant sans qu'elle y ajoute un commentaire scientifique . . une remarque grammaticale . . ou une citation littéraire ; . . c'est agaçant-

MADAME DU VERNAGE

Du moins, vous ne pouvez plus dire qu'elle n'a pas de conversation.

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LATO URNE LLE-

Mais sa conversation n'est pas une conver:iati3ii, chèrLi madame, c'est nne conférence !

MADAME DU VERNAGE-

Vous devez comprendre, mon ami, que cette jeune femme éprouve un empressement naturel de déballer sou ijetit savoir, surtout devant vous qui lui repro chiez si amèrement son ignorance. Mais c'est un premier moment à passer, . . cela se calmera, . . cela se régularisera, . . soyez-en sûr. . .

LATOURNELLE, bourru.

Soit ! miis en attendant, il y a un point, chère madame, sur lequel je vous prierai d'appeler son attention. . . Elle ne devrait pas affecter, comme elle le fait, de me reprendre, de me rectifier, quand il m'arrtve d'a\'oir p.ir hasard quelque légère défaillance de mémoire . . Cela me ferait jouer devant le monde et même devant mes dome.stiques un ]>ersouuage pénible. . . De plus, je vous dirai, chère madame, que .ses études me paraissent dirigées d'une manière déplorable ; . . on lui apprenti mille choses inutiles, et même plus qu'inutiles, des choses qui lui altèrent te goût et qui la fmt sortir du ton qui convient à une femme distinguée.

MADAME DV VERN-\GE

Tout à fait mon avis ! — Mais je vous répéterai, mou ami, ce que j'avais l'iionneur de vous dire il

U.cnjK.ïGoO'^lc

n'y a qu'mi instant: . , si vous aviez daigné faire :joii éducation vous-même, vous lui auriez appris ce que vous désirez qu'elle sache, et vous ne lui auriez pas appris ce que vous désirez qu'elle ne ■iache pas, . . et tout serait pour le mieux . . Et si je ne craignais de manquer à la déférence que je vous dois, j'ajouterais que vous m'eunuyez . . Quand votre femme se montre ignorante et frivole, vous poussez des cris de paon ; . . elle étudie, elle s'instruit, elle se donne des peines infinies, et vous criez plus fort !.. Si vous voulez lui faire perdre la tête, c'est le vrai moyen, je vous en avertis. . . Vous n'êtes pas un imbécile comme le roi Candaule ; . . par conséquent, j'espère que vous me comprendrez , . Bonsoir ! .

(Elle se lève pour se retirer.)

LATOURNELLE-

Nou, je vous en prie, chère madame, ne m'abandonnez pas dans une circonstance aussi délicate, aussi critique. . . Je reconnais que vous êtes une femme de bon conseil. . . Eh bien ! veuillez me conseiller. . . Je désirerais véritablement qu'Odette renonçât à poursuivre des études qui me parais.sent, je le répète, déplorablement dirigées. . . Comment pourrais-je m'y prendre pour cela, sans la froisser et sans la décourager ?

MADAME DU VERNAGE

D'abord descendez du haut de votre cravate; . .

U.cn;B.yG00glc

eus'^ite parlez à son cœur et parlez-lui avec le vôtre . . c'est encore ce qu'il y a de plus habile et de plus sûr avec nous autres. . , Je l'entends; . . doisje sortir ou rester ?

LATOURNELLE

Restez !

MADAME DU VERNAGE

Comme Arnold! {Elle ae rassoit.)

(O'iette rentre, apportant des cahiers et des rouleaux de

papier. ) ODETTE, gaimen t. Elle dépose son paquet sur une tabltr. Voilà ! . , Mon brevet d'abord ! . , (Elle lui remet le brevet.)

LATOURNELLE, aptes l'avoir contemplé.

Tu me le donnes, n'est-ce pas? . . Je tiens à le garder parmi mes souvenirs les plus précieux. ODETTE- Tu es gentil ! — Et puis mes notes !

LATOURNELLE, parcourant les cahiers.

Ah ! chère petite, comme tu as travaillée ! C'est effrayant, . . c'est merveilleux !.. Et ce gros rouleau ? . .

Mes études de dessin d'après le relief. (Elle déroule un dessîp sous les yeux de son mari.

LATOURNELLE, eu admiration.

Qu'est-ce que c'est que ça ?

U.cn;B.yC00glc

34 CHARYBOE ET SCYLl.A-

OnETTE.

Ça ? . . c'est une feuille d'acanthe du temple de Mars veng'eur. et ça ! ce sont les oves du caisson du temple du même Mars ^'engeur.

LATOURNELLE Mais, c'est très bien, cette ronde-bosse ; . . ça tourne- . . C'est vraiment très bien. . . (A Madame di: Vemage:) N'est-ce pas, madame? Voyez donc ! (11 passe le dessin à Madame du Vernage.) MADAME DU VERNAGE- Oui, mon amî ; c'est très bien, ça tourne en effet parfaitement. . ,

LATOURNELLE- Et, dis-moi, ma chère mignonne, est-ce que tu ne trouves pas que tu en sais assez ?

ODF.TTE.

Oh! non. - . Je veux abwlument avoir le brevet supérieur !

LATOURNELLE

C'est pour m'être agréable, n'est-ce pas?

ODETTE- Certaiuement . . d'abord . .

LATOURNELLE

Comment . . d'abord î . , et ensuite ?

U.cn;B.yG00glc

CHARYlinE ET SCYLLA. 35

ODETTE, câline.

Ensuite, . . c'est pour m'êïre agréable à moimême, parce que j'espère, . . je m'étais toujours dit que le jour oii je t'apporterai le brevet supérieur, tu me donneras . . un cheval, . . un petit cheval. . . LATOURNFXLE.

Etsi je te donnais le petit cheval demain et un gros baiser tout de suite, renoncerais- tu sans trop de peine au brevet supérieur ?

ODETTE, lui tendant la joue.

Je te crois!

LATOURNEI.LE.

Marché conclu! (Il l'embrassc-j

MADAME DU VERNAGE

Vous u'êtes pas encore si bête que je croyais, vous!— Embrassez moi aussi, mon ami!

(Il l'embrasse.— La toile tombe.)

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