LES ÉMOTIONS D'UN CHASSEUR
au camp. Je m'offris d'aller la quérir. Chemin faisant il me vint à l'idée de tâcher de le guérir de cette avidité qu'il montrait de tout tuer, même des bagatelles de gibiers comme des misses, de petits écureuils au dos rayé.
Commençons de suite à Téduquer, me suis-je dit !
Passant près d'une épinette touffue, je vis qu'il y avait à sa racine un petit tas de neige non fondue et pelottante. J'en pris suffisamment pour en confectionner un objet ressemblant à un lièvre assis sur ses hanches ; je lui fis une tête ; je cassai deux branches que je garnis de neige, et que j'ajustai, en forme d'oreilles; de deux charbons pris au feu du camp, je lui façonnai deux beaux yeux noirs ; je déposai mon lièvre au pied d'un sapin avoisinant le sentier où le baron aurait à passer pour revenir au camp. Impatient de voir que je retardais à le joindre, il avait en effet rebroussé chemin. Bientôt, j'entendis une détonation. Je mis le nez hors du camp; je vis le fier baron qui se baissait pour ramasser sa pièce ; puis, .je vis qu'il lui donna un coup de pied ; j'accourus à temps pour voir le lièvre en fragments. J'exprimai mon regret de sa méprise, ajoutant que ce lièvre avait sans doute été déposé là par des trappeurs de Deschambault, pour leurrer les lièvres des bois et les faire tomber dans leur collets ; puis, ayant retrouvé la carnassière, nous nous mîmes de nouveau en marche. Le baron me sembla qu'à demi satisfait de mon explication.
Bientôt, en traversant une clairière, b-r-r-r-r-r ! et un beau perdreau mâle passa comme un trait au-dessus de nos têtes.
— Un faisan ! un faisan royal ! s'écria le baron. Il faut le tirer.
— Soyez tranquille, lui dis-je, mon chien, Caffé, va le faire brancher! Un quart d'heure plus tard, le .susdit faisan, qui
n'était autre qu'une perdrix de bois francs, était dans notre carnassière. Quelque instants après, au moment où nous passions dans un massif de sapins, il vint du haut d'un arbre un hou t hou ! ! qui fit tressaillir le baron, et un énorme hibou alla se percher sur la maîtresse branche d'un gros pin.
— Un aigle ! un aigle, morbleu ! s'écria le Gascon, et sans attendre, il lui lâcha, pour être plus sûr, les deux coups de son fusil ; j'allai ramasser cette grosse pièce qui nous encombrait, sans être d'utilité aucune. Une tourte attardée s'était, un peu plus loin, posée sur un rameau sec d'un
hêtre ; " Vite," dit-il, bang ! et la pauvrette qu'il
nomma un " pigeon des bois," alla tenir compagnie au hibou. Puis, c'était le tour d'un pauvre écureuil.
Enfin, nous avancions vers les bois francs, et le soleil déclinait. Les lièvres rodèrent bientôt. En tournant l'angle d'un sentier, je vis à quelque distance, dans le demi jour, un animal, que je reconnus de suite pour un porcépic. La baron ne me donna pas le temps de le renseigner " Oh!" s'écria-t-il, " quelle Providence, un vrai castor du Canada ! Quelle pièce ! bang ! . . . . et le porc-épic avait rendu l'âme.
Le temps de la revanche approchait. J'étais épuisé du poids réuni des malles et du gibier ; j'avais une chance de me débarrasser du fameux capot de cuir de gazelle .... je la saisis.
— Voilà un beau gibier en effet, lui dis-je ; qu'allons nous en faire ? Pour ma part, je suis écrasé par le fardeau que je porte, je n'en peux plus. Le castor a en effet les Boies rudes, piquantes mêmes. Il ne nous reste que la ressource de l'envelopper dans le capot de peau de gazelle. Je vais vous le charger sur les épaules, M. le baron, et vous aurez à exhiber à vos amis un trophée digne de votre