ET SAINT AUGUSTIN
En Afrique , je me suis beaucoup plus préoccupé
des cités mortes que des cités vivantes, et j'ai toujours préféré les ruines laissées par Rome aux maisons mauresques et aux mosquées. Fidèle à mon système, je me mis en devoir, dès que je fus arrivé dans la province de Constantine, de visiter les ruines dHippone, la ville de saint Augustin.
J'expédiai Bône. Une journée me suffît pour connaitre cette ville qui a gardé la physionomie primitive de son origine arabe, pour parcourir sa belle place que ra&atchissent une véritable oasis et de vrais palmiers, et qu'encadrent de vastes galeries à arcades continuellement peuplées de juifs, de Maltais et de nègres, — pour visiter sa mosquée au minaret élancé, — pour monter au sommet de sa casbah , taureau de Pbalaris qui a fait crier dans ses flancs des milliers de détenus politiques, — pour grimper et dégringoler ses tortueuses ruelles encombrées de juives aux chaires opulentes, de yaoulets à peine vêtus d'une chemise trouée et de Mau-
resques enterrées sous le long voile quadrillé de vert
et de jaune. Ces ruelles séparent à peine des maisons serrées Tune contre Tautre comme des cloportes^ et invariablement terminées par des plates-formes servanL de terrasses, sur lesquelles, en sautant de Tune à l'autre, un habile clown pourrait traverser toute la* ville.
Boue, exclusivement livrée à sou mercantilisme, à ses avides préoccupations, en dehors de toute communion avec la pensée et Fart, me semblait, malgré son admirable situation sur la Méditerranée, ses mœurs bizarres et son agglomération de races diverses, une cité pétrifiée. La vie s'était retirée à quelques portées de fusil de ses murs, où avait habité si longtemps la pensée, au milieu des ruines de la ville de saint Augustin. Aussi, le lendemain de mon arrivée à Bône, dès la première heure, je m'acheminai vers la célèbre Hippone, qui couvrait, avant d'avoir disparu sous terre, — car les villes s'enterrent comme les hommes, comme les peuples, — la surface des deux n[iamelons que Ton aperçoit à Bône de la porte de Constantine.
Je contournai le premier mamelon, du côté de la mer, heurtant à chaque pas de mon épais soulier, ou à chaque coup de ma canne ferrée, une mosaïque grossière, une lampe en terre rouge sculptée d'un triton, des médailles à Teffigie des derniers empereurs romains, quelques scories des mines de fer que les Romains avaient exploitées là avant la compagnie des hauts fourneaux de TAlélik, en pleine activité, en pleine prospérité aujourd'hui, tant le
fer est commun dans le rayon de Bône^ autant que
1 était autrefois le beau marbre de Nuiiiidie que les minéralogistes modernes n'ont pas encore retrouvé^ — marchant pensif sur les vestiges d'une voie romaine, traversant un pont que la lourde massue des siècles n'a pu effondrer et que nous avons restauré. J'arrivai ainsi, à travers tant de souvenirs heurtés, remués^ foulés aux pieds, jusqu'à la base du second mamelon, sur lequel étaient édifiés les faubourgs de la ville détruite par les Vandales.
On gagne ce mamelon par un chemin creux ombragé d'oliviers, de caroubiers, de figuiers, de jujubiers, qui font une délicieuse promenade au touriste et le disposent merveilleusement à la mé- • ditation.
Lorsque je visitai Uippone, au mois d'avril 1858, tout était vert, arbres et gazons. Le desséchant soleil d'Afrique n avait pas encore fait pâlir les vives couleurs du printemps. Je gravis lentement le mamelon dllippone en m arrêtant devant des arcades en plein-cintre aux bases éternelles, inébranlables, construites et cimentées, comme seuls les Romains savaient construire et cimenter. On croit que ces arcades sont les restes des thermes de Socius.
A quelques mètres des tbcnnos, on a élevé un monument à saint Augustin, statuette en bronze sur un piédestal en marbre, qui représente le docteur de la grâce en costume d évèque, mitre sur la téte, tenant un livre ouvert de la main gauche, sur lequel il appuie son cœur qu'il tient de la main droite, — figure naïve de saint Augustin écrivant, avec les ins-
pirations do son cœur, ses Confessions , la Cité Dieu, le Traité de la grâce. Sur la face principale du piédestal 9 un pélican s'ouvre les entrailles pour nourrir ses petits, — encore un emblème du ^^caie dévoré par ceux-là même qu'il sauve.
Ce petit monument est indigne d'un tel homme. Néanmoins, son aspect émeut par le grand souvenir qu'il évoque. Les temps barbares apparaissent et roulent sous vos yeux, les hordes bard(k»s do fer, jetant au ciel et à la terre leurs cris de vœ victis! Luttes grandioses des premiers siècles du christianisme I D'un côté, les légions toujours inassouvies « de l'insatiable conquérant, promenant le carnage, le for et le feu sur la surface du fjilobe; de l'autre quelques docteurs essayant (rarrèter larmée de la force en lui opposant l'intelligence, le verbe, la parole ardeu(':ugt'Tertullien, la persuasion deChrysostome, le livre d'Augustin, du Platon du christianisme. Alors le monde vacillait, malade, sur les étais pourris de ses tristes principes. Plus de port, plus de boussole : le combat incessant sur une mer furi<aise jusqu'au iiaurrago général! La terre ivre du sang des vaincus ressemblait à une vaste Babel, ou recevoir ou donner la mort était la vie de tous leâ hommes. Le vieux monde de la conquête et des dieux sensuels expirait dans la nuit et dans le sang. Le christianisme, jeta son bateau sur ce torrent; en face de la force exubérante il exalta la faiblesse ; il fut le refuge du vieillard, de la femme et de Penfant; — à Porgie des sens, il opposa la macération, les joies saintes de la douleur, l'exaltation de Pâme; à
répée, le sentiment; aux brillantes tragédies des
combats, le silence, le recueillement du cloître; à Tapologie de Tignorance brutale^ la sainte étude^ mère de la civilisation ; à la ménagerie des dieux du Panthéon romain, Jéliovah, le dieu des Juii's. Armés d'une croix de bois et d'un Evangile^ les premiers chrétiens arrêtèrent les barbares, les désarmèrent, les apaisèrent^ les enrégimentèrent dans la milice céleste. Le christianisme rendit une assiette çiorale au monde détraqué. Aucun pliilos(jphe, si rationaliste qu'il soit, ne refusera cette justice au passé du christianisme qui a souffleté la force et nargué au prix du martyre le mal triompliant.
Devant une telle œuvre, c'est à peine si Ton se sent le com^age de blâmer sévèrement les chrétiens des troisième ; quatrième et cinquième siècles, qui ont repoussé les premiers philo?';^^^^es, c'est-à-dire les hérétiques du temps qui niaient le péché originel, la damnation des enfants morts sans baptême, la nécessité de la grâce, qui professaient le pélagianisme, l'arianisme, le manichéisme, le donatisme^ — hérésies combattues avec ardeur par Tévêque d'Hippone.
L'hérésie et les barbares, la raison absolue et
l'absolu de la force, tels furent les deux ennemis si opposés de nature, vaincus par les géants du christianisme, qui vaccinèrent le monde couvert de pustules avec l'autorité imposante de la foi, de la croyance révélée; la plupart succombèrent à la peine, comme saint Augustin, qui mourut pendant que les Vandales faisaient le siège d'Iiippone, en 430.
Oigitized
L'évèque d liippône était né dans la ville romaine de Tbagaste, aujourd'hui Souk-Arras^ à vingt-cinq lieues de Bône.
lia montagne d'Hippone serait déserte, si quelques touristes de Londres et de Paris ne traversaient les mers pour connaître la ville de saint Augustin. . Pourtant, Bône daigne se souvenir une fois Tan de révêque dHippone : c'est le jour de sa fête, le 28 août. Et savez-vous ce que la population de Bône vient faire ce jour-là sur la montagne d'Hippone? Elle y danse le soir, adirés avoir entendu la messe le matin. Prier et danser, s'agenouiller et polker, mélange électrique de sacré et de profane, moyen agréable et commode ti'ouvé au dix-neuvième siècle pour faire spn salut.
La curiosité me conduisit, en août 1858, à cette fête de saint Augustin, célébrée par des entrechats^ des balancés, des tournoiements, des jetés -battus fort risqués au point de vue même d'une morale épicurienne. Ceux qui ne dansaient pas festoyaient grassement autour de la salle du bal; d'autres cherchaient les parties boisées de la montagne, le mystère et Tombre étoilée de Fenivrante nuit d'Afrique. Les lumières des ifs du bal champêtre rayonnaient au sommet du mamelon et jetaient leurs rougeâtres lueurs sur le versant opposé à Saint-Augustin, dont la statue se trouvait dans lombre, comme si le grand docteur se fût voilé la £ace à Taspect étrange de ces bacchanales. Ce n'étaient plus les bandes redoutées des Vandales qui couvraient la colline d'Hippone : c'étaient des pèlerins du dix-neùvième siècle, de
, pieux catholiques dont le scepticisme dansait sur le • paganisme et sur le christianisme^ sur les ruines romaines et sur le tombeau de saint Augustin.
Le temps impitoyable fait donc ruine de tout, pensai-je? Hommes sur honunes, villes sur villes, nations sur nations, doctrines sur doctrines! Tu voyais ton œuvre éternelle, ô grand docteur de la grâce, et le ver du scepticisme en a eu raison en moins de quinze siècles! Le monde n'est plus en . proie aux enivrements de la force brisant toute résistance sur son passage comme un jeune taureau furieux, mais indilférent au bien et au mal; aussi las de ceci que de cela, il est couché comme un vieux bœuf dans son inmionde étable. 11 est tenu au joug lâche de Tinaction par le doute, cet entr'acte de la croyance qui meurt à la croyance qui va naître, ce prodrome de transformations morales de Thumanité.
Je faisais ainsi, sur les débris de la ville romaine, accoudé au tombeau de Tévéque d'Hippone, la triste synthèse des ruines matérielles du paganisme et des ruines morales du christianisme; je ne voyais que poussière et néant, qu'œuvres raillées par le rictus du scepticisme et anéanties d'un coup d aile du temps, lorsqu'une nouvelle ruine m'apparut.
Dans le sentier qui contourne le mamelon de Saint- Augustin , un Arabe, découvert par un burnous troué, s'était arrêté pour faire la prière du coucher du soleil. 11 se jeta par trois fois sur le sol, qu'il embrassa en répétant, assez haut pour que je l'entendisse : Allah Kébir! — La illah Allah Mo-
hammcd, ivcoiil Allah ! — Dieu est grand. Il n'y a de Dieu que Dieu. Mahomet est le prophète de Dieu.
Arabes! pauvres ilotes I dépourvus du sentiment de la liberté qui seule donne à Thomme une signification^ une impulsion féconde, une sonore vibration y de la raison et de la science qui Téclairent, le guident dans Tâpre et obscur sentier de la vie; Mahomet ne vous sauvera pas, puisqu'il a perdu TOrient. C/est pour s'être attaché à la lettre du Koran que rOrient est resté, après six siècles de domination, de conquêtes, à l'arrière-garde des nations de TOccident, émancipées du fanatisme, de ^esclavage religieux, et marchant vers l'avenir malgré elles et presque à regret, poussé par Tirrésistible force de la science et du libre examen.
Je crus voir se lever devant moi Tétroit et sanglant fanatisme de TOrient, qui couchait la société musulmane, le Koran, Âllah et Mahomet, dans la poussière des ruines romaines et chrétiennes.
La pensée, lasse de s'appesantir sur les dissolutions morales des sociétés, se reporte avec bonheur vers la nature, toujours liarmonieuse et victorieuse au milieu des débats humains. Le court crépuscule des jours d'Afrique avait déjà enveloppé d'ombre la montagne d'Hippone. Mais le couchant, du côté' de Constantine, éclatait en îlots coloriés des nuances les plus vives au sein d'un azur rembruni. Derrière moi se profilait la gigantesque échine, zig-zaguée comme celle d'un dromadaire, des monts boisés de TËdough, qui faisait courir leurs profonds ravins peuplés de chenes-liége jusqu'aux falaises escarpées
du Cap-de-Fer^ jusqu'aux anciennes grottes qui
servaient de refuge aux premiers chrétiens pourchassés par les Vandales; à mes côtés^ les rivières de rÂbou-Gemma et de la Seybouse allaient mourir en chantant dans la Méditerranée^ qui semblait refermer sur elles comme deux grands bras ses caps Rose et de Fer. Bône se détachait du crépuscule avec ses blanches maisons couchées en paresseuses sultanes au bord de la mer, qui leur fait de ses vagues brisées une fraîche écharpe d écume.
Rasséréné par cette quiétude africaine^ je souhaitai à mes semblables Tharmonie, la paix, la poésie de la nature^ et je descendis du mamelon Saint- Augustin en m'écriant avec le grand panthéiste Gœthe : « De la lumière, Seigneur, de la lumière I — Et moins de fanatisme^ d'erreurs^ de sang et de ruines! »