ÉLÉPHANT
[Eleplias Africaniis).
Éléphant. — Age. — Signes de vieillesse. — Taille. — Tour du pied. — Reproduction. — Petits en marche ou en danger. — Façon de teter. — Sollicitude maternelle. — Les défenses : poids et longueur. — Eléphants sans défenses. — Les défenses ne repoussent pas. — Usages que fait l'animal de ses défenses. — La trompe et ses emplois multiples. — Faculté de rendre de l'eau. — L'œil et l'oreille. — Nourriture des élé-
phants. — Importance du vent. — Ordre de marche en voyage et en mangeant. — Bains d'eau, de vase et de sable. ^- Vers intestinaux. — Sons émis par les éléphants. — Habitudes journalières de ces animaux. — Cimetières d'éléphants. — Tendreté de leurs os. — Ivoire mort. — Pays à éléphants. — Guerre qu'on fait partout aux éléphants. — Leur extinction prochaine. — Accidents causés par eux — Le coup à la tête et au cœur. — Pistes d'éléphants. — Façon d'enlever les défenses. — Le seul ennemi de l'éléphant. — Le vrai roi des animaux. — Quelques mots sur sa domestication.
Je commence par le roi des animaux, le vrai, celui que désignent l'étude, l'expérience et le sens commun, en dépit du bon La Fontaine et même de quelques naturalistes. Je veux parler de l'éléphant (i).
L'âge auquel peut arriver cet animal est très difficile à fixer; dans l'Inde, il ne vit pas au delà de cent vingt ans; mais dans ce pays la captivité abrège, croit-on, son existence. On peut donc présumer que cent cinquante ans constituent l'extrême vieillesse pour un éléphant d'Afrique.
Les traces extérieures de l'âge avancé sont malaisées aussi à bien définir chez lui; j'ai remarqué que les vieux éléphants ont des creux très profonds aux tempes, la mâchoire saillante, en un mot la tête osseuse, comme si la peau était tendue directement sur le crâne; le reste du corps est aussi plus maigre, plus anguleux. Naturellement leur taille a atteint son maximum.
J'ai noté sur mes carnets la taille de presque tous mes éléphants. Le tableau comparatif qui termine cet ouvrage en donne une vingtaine à titre de renseignements. La moyenne que j'ai trouvée est à peu près de 3"", 19 (10^,7) pour les mâles
(i) On trouvera dans Mes grandes chasses, p. 202, 291, 293, 296, quelques mots sur les mœurs de cet animal. J'ai à rectifier deux assertions que l'expérience m'a fait juger inexactes. L'éléphant ne s'affaisse pas toujours lorsqu'il est frappé au cœur : il rend du sang par la trompe et donne des signes de gros abattement ; quelquefois, il reste sur place et ne s'abat qu'ensuite, mais il peut encore marcher pendant une centaine de mètres. D'autre part, sérieusement frappé aux poumons, il ne va guère à plus de 3 ou 400 mètres.
adultes portant des défenses de vingt kilos et au-dessus. Elle est de 2"", 93 (9'',8) pour les femelles. J'ai tué des femelles sans défenses et un mâle bien au-dessus de cette taille, mais c'est, je crois, exceptionnel, sauf dans quelques régions encore peu fréquentées où les éléphants peuvent arriver en toute tranquillité au terme de leur croissance.
Chez l'éléphant de l'Inde la circonférence du pied antérieur représente, à peu près exactement, dit-on, la moitié de la hauteur au garrot. Cette base ne peut être adoptée pour celui d'Afrique : je n'ai jamais constaté pareille concordance; sir Samuel Baker non plus (i). Généralement ce tour du pied est inférieur à la moitié de la hauteur. Cela ferait supposer que l'éléphant d'Afrique a le pied relativement plus petit que son congénère asiatique.
La plante du pied de devant du mâle et celui de la femelle diffèrent sensiblement par la dimension, d'abord, et ensuite par la forme : légèrement ovale pour le mâle, tout à fait ronde pour la femelle ; ce caractère permet au chasseur de distinguer sur le sol la trace d'un petit mâle de celle d'une grande femelle. Les deux sexes ont les pieds de derrière d'un ovale allongé. Le système pileux est plus développé aussi chez le mâle; la lèvre, l'intérieur des oreilles, le bouquet qui termine la queue, sont plus touffus; il y a aussi entre eux, comme chez tous les animaux, différence de grosseur du cou, du poitrail, des membres, etc.
Vécut-on cinquante ans dans un pays à éléphants, il est impossible de se rendre compte exactement de la façon dont ils se reproduisent, mais j'emprunte à M. Sanderson, qui est une autorité incontestée, ayant été chargé pendant treize ans par le gouvernement anglais de capturer des éléphants et de les dresser pour le travail, les renseignements suivants, qui ne concernent à la vérité que ceux de l'Inde, mais qui
(i) Nile Tributqries of Abyssijiia, petite édition, p. 199.
doivent pouvoir s'appliquer à peu près à leurs congénères de l'Afrique (i) :
« Les femelles, commencent à reproduire vers seize ans « et à intervalle de deux ans et demi (2). Elles portent « vingt-deux mois pour un mâle, mais dix-huit mois leur « suffisent pour donner naissance à une femelle. « Il n'est « pas rare de voir une mère ayant deux petits d'âges diffé- « rents; dès sa naissance, le jeune mâle a de petites « défenses qui pointent ; il mesure alors C^.ço de haut et pèse « déjà deux cents livres. Il ne vit que de lait jusqu'à six « mois. »
J'ai souvent aperçu des femelles avec leurs petits, et j'ai remarqué que ceux-ci suivent leur mère avec la plus grande facilité dans ses longues marches ; au moindre danger, ils se réfugient immédiatement entre ses jambes, généralement sous la poitrine. (On sait que l'éléphant a les mamelles en cet endroit.) Pour teter, ils jettent leur trompe de côté et se servent des lèvres, bien que les indigènes soient persuadés qu'ils tettent avec le nez, comme ils boivent. Buffon le croyait aussi. La mère est pleine de sollicitude pour sa progéniture : elle soutient son petit pendant la traversée d'une rivière. J'ai déjà conté que j'en avais été témoin. Pour monter une côte, elle l'aide également en le poussant par derrière avec sa trompe repliée.
Les défenses des mâles pèsent en moyenne une quinzaine de kilos; leur grosseur et leur longueur diffèrent selon les pays. Ainsi j'ai remarqué que les éléphants du haut Zambèze portaient peu d'ivoire, ceux du Congo beaucoup; les défenses des premiers sont courtes et grosses ; celles des autres, longues et minces. Chez les femelles adultes, elles
(i) G. -P. Sanderson, Thîrteen years amongst the -wild beasts of India.
(2) Il parle de l'état sauvage, car à l'état domestique elles ne reproduisent ■pas. On cite des femelles ayant reproduit en domesticité, mais il est prouvé qu'elles étaient grosses lors de leur capture.
sont en général de la grosseur de l'avant-bras, longues d'un mètre environ et pesant en moyenne 4 kilos; celles des mâles vont dispue 1 5 kilos jusqu'à des chiffres extraordinaires . Je répète que la généralité est dans les 15 à 20 kilos, mais j'en ai tué dont les défenses pesaient 30, 38, 42 et même 52 kilos chacune. A l'Exposition d'Anvers figurait, parmi les produits du Congo, une défense de gi kilos ! Ces chiffres sont tout à fait exceptionnels. La longueur ordinaire des dents de 15 à 20 kilos est d'environ r",50, mais, parmi les exceptions, j'en ai vu qui atteignaient presque le double. Je crois que le milieu dans lequel vivent les éléphants, pays sec ou humide, plaine ou forêt, peut influer beaucoup sur la qualité et la quantité de l'ivoire, comme il influe sur la taille.
A côté des éléphants pourvus de défenses , qui sont la généralité, on rencontre certaines anomalies : les éléphants sans défenses sont, pour moi, des phénomènes de la nature, résultant de quelque caprice de la dentition. Je n'ai jamais vu de mâle qui en fût dépourvu, et M. Selous n'en cite qu'un; par contre, j'ai rencontré nombre de femelles qui n'en avaient point, surtout dans l'Afrique centrale méridionale. A partir de la région des lacs et au Congo, ces femelles sans défenses me semblent plus rares. Elles se distinguent des autres éléphants par une grande irascibilité et une taille supérieure. L'aigreur de leur caractère me paraît inexplicable, à moins que le manque de défenses ne constitue une souffrance, ce qui est difficile à admettre; quant à la grande taille, elle doit provenir de ce que les chasseurs indigènes redoutent ces animaux et les épargnent à cause de leur méchanceté et aussi de leur inutilité commerciale; ils les laissent donc se développer à leur aise. Non seulement l'absence de défenses n'est pas héréditaire, mais tout au contraire, à en croire les indigènes expérimentés, les femelles sans défenses sont toujours les mères de gros mâles à ivoire. J'ai vu plusieurs exemples de cette particularité; j'en ai cité un cas au chapitre XIII.
Une défense cassée repousse-t-elle? On le croit généralement, mais c'est une erreur. J'ai vu plusieurs éléphants avec une seule défense, l'autre ayant dû être perdue, soit pendant un combat entre mâles, soit à la suite d'un coup de fusil maladroit.
L'usage que font les éléphants de cet accessoire est tout indiqué par le nom très juste qu'on lui a donné. Il constitue une arme redoutable avec laquelle les mâles se battent entre eux, marquent leur supériorité ou inspirent la crainte dans la troupe. Les femelles l'utilisent dans le même but entre elles, et il n'est pas rare de trouver des éléphants blessés ou marqués en plusieurs endroits par les défenses de leurs congénères.
Accessoirement ils s'en servent en outrepour déterrer des racines, pour écorcer des arbres, etc., ou même pour se reposer : ils les appuient, à cet effet, contre une branche transversale ou tout autre support pendant qu'ils sommeillent. Pour mâcher leur nourriture, ils n'ont que de grosses molaires au nombre de quatre ou six à chaque mâchoire.
J'ajouterai que la moitié à peu près de la longueur de la défense émerge seule de la bouche de l'éléphant ; un tiers est encastré dans une puissante alvéole osseuse située sous la base de la trompe ; un sixième est entouré par les gencives et les lèvres, le reste sort au dehors. La défense est creuse à peu près jusqu'à sa moitié; le creux intérieur va en diminuant et affecte la forme d'un cornet.
Quant à la trompe, quoique douée d'une force prodigieuse, c'est la partie la plus délicate que possède l'éléphant. Chaque fois qu'il y a du danger et que l'animal se jette sur un ennemi, il la replie et la rentre avec soin, laissant ses défenses bien en avant. Les gravures sur lesquelles est représenté un éléphant chargeant un chasseur et ayant la trompe levée font honneur à l'imagination du dessinateur, mais dénotent son ignorance complète des mœurs du pachyderme ; même quand il court, celui-ci replie sa trompe à moitié; afin de ne
pas frôler les obstacles, il ramène sous sa tête et tourne vers l'avant l'ouverture par laquelle il saisit les émanations qui lui servent à se diriger ; la trompe se trouve alors protégée, en cas de heurt, par les défenses. Dans les endroits oii l'animal ne marche qu'avec méfiance et lentement, sa I trompe, dont l'extrémité est repliée en dedans, pend jus- I qu'à terre et tâte le terrain en avant. La finesse de son j odorat lui permet de sentir l'homme à quatre ou cinq kilomètres, si le vent est favorable.
Le plus souvent il déracine les arbres avec sa tête, en appuyant son front dessus, et non avec sa trompe; celle-ci lui sert pour les objets de moindre importance : c'est une main parfaite qui va chercher les fruits, qui les palpe, les choisit et les rapporte, qui prend délicatement une branche grosse comme un crayon, la pèle, garde l'écorce et jette le bois, ou va ramasser dans les hautes herbes des fruits tombés que l'œil ne peut découvrir. A l'eau, l'éléphant s'en sert comme d'une pompe aspirante. II l'emplit jusqu'à moitié environ, la ferme, la replie et déverse dans sa bouche le liquide qui le désaltère, il la transforme aussi en appareil à douches pour s'asperger dans tous les sens, entre les jambes, sur la tête et sur les côtés; ou bien, si l'eau manque, la trompe recueille de la terre ou du sable frais et en saupoudre le dos et les oreilles brûlés par le soleil ; dans le cas de grande chaleur et de fatigue, lorsque la bête est exténuée, c'est dans son propre gosier qu'elle aspire l'eau qu'elle dégorge afin de s'arroser et pour se rafraîchir la tête et les épaules (i). Une lance ennemie s'est-elle enfoncée dans les chairs, la trompe la saisit et l'arrache pour la jeter au loin. Tout à la fois bras puissant, main sensible^ nez délicat : tel est l'organe admirable dont la nature a doté l'éléphant.
(i) L'éléphant possède la faculté d'emmagasiner environ 50 litres d'eau dans une poche spéciale, isolée de son estomac. Cet organe supplémentaire ressemble assez à celui dont est pourvu le chameau dans le même but.
La vue et l'ouïe sont, en revanche, des sens imparfaits chez lui : l'œil semble manquer de la qualité de discerner les objets qu'il aperçoit; il voit bien l'homme, mais, sans l'aide de l'odorat, il ne le distingue pas d'un animal quelconque (i). Bien souvent, lorsque le vent était en ma faveur, des éléphants m'ont regardé fixement en remuant leurs immenses oreilles, mais sans donner aucun signe d'inquiétude, tandis que je m'avançais sur eux. Leur trompe s'agitait en tous sens, cherchant à se renseigner, mais, comme le vent n'apportait rien de fâcheux, ils ne bougeaient pas. Ceux qui ont déjà été blessés par un homme se sauvent pourtant quelquefois rien qu'en en vovant un à courte distance.
Quant à l'ouïe, elle n'est guère meilleure chez l'éléphant que chez l'homme. Je ne saurais la comparer à quelque chose déplus pauvre (2) : quel animal, en efïet, même domestique, n'est pas mieux doué que nous au point de vue de l'ouïe et de l'odorat? J'ignore comment étaient nos ancêtres, les chasseurs des cavernes, mais, s'ils avaient les sens aussi imparfaits que nous, leur vie devait être le jouet des animaux contemporains. J'admettrais plutôt que conformément aux théories transformistes la sécurité et le bien-être ont émoussé nos sens.
Je reviens aux éléphants. J'ai achevé leur description physique. Un mot de leurs mœurs, maintenant.
La grande quantité de nourriture qu'il leur faut les oblige à parcourir journellement de grandes étendues; de là, leurs continuels voyages.
Ils consomment beaucoup d'herbe, verte de préférence, ou, à son défaut, de la paille, des roseaux, des feuilles, des
(i) Il faut d'ailleurs remarquer que la plupart des animaux sauvages sont dans le même cas.
(2) La voix humaine leur est particulièrement désagréable : il suffit quelquefois d'un cri ou d'un appel, quand ils sont blessés, pour les mettre en fureur et les déterminer à charger.
écorces d'arbustes épineux. (Ils en sont très friands et les sentent à distance) . Ils aiment également les fruits nombreux que la brousse africaine leur offre à différentes époques . Parmi ces derniers j'ai cité les « matondos » en décembre, les « foulas » en mai. Ajoutons-y les « mtoudzi » en juin, les grappes de \ hy phœnâ; en septembre, les « tchendjés r», etc. Ils les avalent entiers, sans les mâcher. Ils affectionnent les jeunes pousses des bambous qui croissent dans les lieux humides et en mangent également les racines [tsoungoiti) ; ils sont friands de sorgho, de maïs, de cucurbitacées, de tout ce qui compose les plantations indigènes, voire même de tabac ; aussi font-ils souvent dans ces cultures des ravages toujours nocturnes. Il faut à un éléphant d'Afrique une moyenne de 400 à 450 kilogrammes de vivres par vingtquatre heures. S'ils sont une vingtaine, on comprend fort bien qu'ils ne puissent faire nulle part de longs séjours. Comme c'est l'odorat seul qui les guide dans le choix de leurs aliments comme en tout, ils prennent leur nourriture indifféremment le jour ou la nuit : ayant senti à distance le genre spécial de végétaux qu'ils désirent, ils marchent droit dessus, puis, de là, se dirigent sur un autre point; de même ils flairent l'existence de l'eau à de grandes distances et ils y vont par le plus court. C'est pour cela qu'une piste d'éléphants est une série de lignes droites jalonnées, sur tout leur parcours, par des arbustes épineux, des arbres fruitiers, des mares d'eau : en un mot, par tout ce qui est nécessaire à leur subsistance. A'oilà pourquoi aussi ils marchent presque toujours contre le vent; ils ont ainsi la certitude qu'il n'y a en avant aucun danger à craindre, ils savent où se trouve l'eau et ils sentent leurs mets préférés. Pour prendre leurs repas, les éléphants se déploient sur une ligne, comme des tirailleurs, et ils tracent des pistes parallèles, tout en marchant et en mangeant; de cette façon, chacun d'eux peut se nourrir à sa guise.
En voyage, en « formation de marche», au contraire, ils se
suivent à la file indienne et, pour passer le temps, ils arrachent de droite et de gauche, sans s'arrêter, quelques bouchées d'herbe ou d'arbustes. En tête sont généralement les femelles qui ont des petits, ou bien un mâle; les autres seigneurs ferment la marche. A l'arrêt, les mâles sont très souvent au milieu, entourés de tous côtés par des femelles. Quand ils se déploient, au contraire, il n'y a pas de règle bien suivie : chacun pour soi, et c'est ce qui cause la mort de plus d'un éléphant.
Quand ils arrivent au bord d'une mare ou d'un fleuve dans la journée ou pendant les nuits chaudes, ils commencent par boire longuement, puis ils entrent dans l'eau et s'arrosent dans tous les sens ; souvent alors ils poussent imprudemment des cris de joie qui préviennent le chasseur de leur présence. Quand il y a de la boue, ils s'en couvrent le corps; une fois qu'elle est sèche, ils se frottent aux arbres pour arracher ainsi les énormes tiques et les parasites qui s'attachent à leur peau épaisse. Souvent aussi ils avalent de la vase ou de la terre (i), sans doute pour se purger. Ils ont d'ailleurs dans les intestins une quantité considérable de vers courts et gros qui doivent les gêner (2).
Les éléphants émettent divers sons. J'ai déjà décrit celui qui indique la colère; c'est un barrit aigu comme une sirène à vapeur et qui se répète comme une sonnerie de trompette. L'éléphant le pousse lorsqu'il est arrivé au paroxysme de la fureur; il le produit, à ce que je crois, au moyen de la trompe (3). Par le gosier, l'animal pousse des grognements profonds et sauvages sous l'action de la souffrance, lorsqu'il
(i) Surtout lorsqu'elle contient des principes salins, potasse, sel gemme, nitre, etc.
(2) Les mêmes vers se rencontrent dans l'estomac du zèbre et dans la boîte cervicale du bubale. Ce sont des larves que ces animaux doivent absorber avec l'eau.
(3) Il pousse des cris analogues, la nuit, quand il prend son bain. C'est alors probablement un cri de joie.
est blessé, mais bas et semblables à ceux d'un énorme porc lorsqu'il semble vouloir communiquer avec ses compagnons, ou bien quand il médite une charge. Dans ce cas, il grogne d'abord doucement, puis violemment, et lance le « coup de trompette » au moment où il se jette sur l'ennemi (i). J'ai déjà parlé du grondement sourd et profond que les indigènes attribuent au ventre de l'animal et qu'on n'entend que de très près; ce bruit ressemble à s'y méprendre au ronflement d'une chaudière qui entre en pression. Comment est-il produit? Je l'ignore. Il est possible que ce soit avec la trompe.
Les habitudes des éléphants changent selon le degré de sécurité que leur offre le pays où ils se trouvent. Dans les régions calmes, où les chasseurs ne les troublent pas (et leur instinct les leur fait bientôt connaître), ils se reposent pendant les heures les plus chaudes de la journée dans des taillis impénétrables au soleil, généralement appuyés contre un arbre ou simplement plantés sur leurs jambes, avec les défenses posées sur une branche. On les voit sommeiller ainsi la tête basse. Ils remuent de temps à autre leurs grandes oreilles, soit pour s'éventer, soit pour écouter; leur trompe pend ou bien se pose sur une des défenses, l'ouverture tournée du côté du vent; les yeux clignotent ou se ferment. Toute la troupe est là dans des positions diverses, immobile. Vers quatre heures, elle se remet en marche, en quête de nourriture, jusqu'au commencement de la nuit; à ce moment, nouvelle halte, généralement en un endroit où il y a des arbres, mais cette fois découvert. Les uns se couchent, les autres s'appuient contre une termitière, d'autres sommeillent debout. Dès la fraîcheur du matin, ils reprennent de nouveau leur route ou leur pâture, jusqu'à ce que le soleil leur fasse chercher un abri. Ils boivent pendant leurs heures de promenade.
(i) Je suppose que les éléphants doivent échanger entre eux, au moyen de grognements, leurs sentiments respectifs, mais je n'ai jamais pu m'approcher assez d'eux pour m'en rendre compte.
Au contraire, dans les districts suspects, où ils se sentent en danger, les éléphants boivent, mangent ou dorment quand ils le peuvent, mais généralement ils suppriment le repos de la nuit qu'ils remplacent par des marches forcées ; ils allono-ent celui du jour, de façon à se mettre en route à la nuit tombante après être restés cachés la plus grande partie de la journée. Pendant les repos mêmes, aucun animal ne se couche, un ou plusieurs d'entre eux étant continuellement sur le qui-vive, levant la trompe en l'air d'une façon inquiète, pour saisir toutes les émanations suspectes. A la moindre alerte, sur un signal inconnu, le troupeau entier disparaît, avec une légèreté et dans un silence dont on ne croirait guère ces énormes animaux capables. On a vu, par l'exemple que j'ai donné de ce vieux mâle aidé par les femelles, que les éléphants sont susceptibles de solidarité.
On m'a souvent demandé si j'avais rencontré de ces cimetières où les éléphants sont censés se réunir pour mourir. Je n'en ai jamais vu aucun vestige, et ne crois pas à leur existence (i). Ce qui a donné naissance à cette idée, c'est que nulle part on ne trouve d'ossements d'éléphants. La raison me semble en être toute simple : les os de l'éléphant sont très spongieux et très tendres ; au lieu d'être creux et remplis de moelle, comme ceux des autres animaux, ils sont homogènes et poreux, composés d'une infinité de cellules creuses et longitudinales où la moelle coule sous forme de liquide : j'ai déjà dit qu'on pouvait briser les côtes sans l'aide d'une hache et simplement avec la main. Il est donc probable que le squelette tombe très vite en poussière et ne tarde pas à être dispersé aux quatre vents ; trois ou quatre ans doivent suffire pour cela. Le crâne, qui est plus épais et plus dur,
(i) Je suis presque certain qu'il n'en existe pas; les noirs cernaient autrefois des bandes entières de ces animaux et les exterminaient jusqu'au dernier ; peut-être a-t-on pris pour d'anciens cimetières les ossements laissés par les indigènes à la suite de ces hécatombes.
subsiste fort longtemps, quand les hyènes l'épargnent, et j'en ai rencontré quelques uns dans la brousse.
Les os des autres animaux, au contraire, se conservent plus longtemps. J'ai parlé, à la page 317 de Mes grandes chasses, d un camp, où j'avais vu. de ma tente, passer un lion; je suis repassé au même endroit en i8g6, c'est-àdire quatre ans après, et j'y ai retrouvé les ossements d'animaux que j'avais tués là, entre autres le lion, quelques reedbucks, des kobs, des zèbres, etc. Ces quatre années d'intempéries ne les avaient pas du tout altérés : à peine blanchis. En revanche, je n'ai jamais rien retrouvé dans des endroits où j'avais tué des éléphants : pas un os, pas le moindre vestige de la lutte qui avait eu lieu; les arbres marqués ou à demi renversés, les rochers, les détails de paysage qui avaient marqué dans notre souvenir, étaient les seuls témoins du drame ; sur le sol, depuis, l'herlte s'était plusieurs fois renouvelée.
Il faut donc croire que, exposés aux pluies et au soleil, à la rosée et aux feux de brousse, les os des éléphants s'en vont rapidement en poussière, et ainsi s'explique que l'on n'en retrouve jamais. Les défenses pourtant seraient de nature à résister; mais, si quelque passant les voit, il les emporte. D'ailleurs, l'ivoire mort, qui se voit sur les marchés, n'a pas d'autre provenance; sa teinte mate, la réduction de son poids spécifique, sa couleur, indiquent qu'il a longtemps subi les intempéries.
Il reste encore beaucoup d'éléphants au Congo, dans la région du Nil, du Tchad, du \'ictoria-Nyanza; mais partout ils sont traqués, poursuivis, chassés et blessés surtout, ce qui est pire que la mort pour eux. Les chasseurs indigènes sont très maladroits avec une arme à feu; ils tirent toujours à la tête, sans se douter que ce coup, d'une extrême difficulté, demande une étude préalable et une précision qui n'est pas à leur portée, comme je l'expliquerai tout à l'heure. Aussi manquent-ils souvent l'éléphant ou le blessent-ils simple-
ment sans autre résultat que de le faire saigner et le rendre furieux, ou bien ils lui cassent les défenses. \ oilà pourquoi on trouve tant de celles-ci qui sont ébréchées, abîmées ou brisées. Dans la région du Zambèze, je n'ai jamais tué un éléphant qui n'eût plusieurs balles indigènes dans le corps ou ne portât des traces de blessures anciennes ou récentes; je l'ai noté dans le tableau qu'on verra à la lin de ce volume. Quelquefois ces plaies étaient pleines de pus et de vers, et devaient faire souffrir horriblement la victime infortunée de tant de maladresse. Il n'est pas étonnant que, dans ces conditions physiques, connaissant déjà l'effet d'une arme à feu et exaspéré par de vieilles blessures, l'éléphant charge immédiatement son agresseur. On s'expliqne aussi qu'il devienne de plus en plus rare dans le bassin du moyen Zambèze.
Dans la région des lacs, où les armes à feu sont moins répandues, comme le Aloero, le Bangouéolo, le haut Louapoula, les indigènes chassent l'éléphant à la sagaie; ils en blessent aussi un grand nombre avant d'en tuer un, mais leurs ravages ne sont pas à comparer à ceux que faisaient les armées de chasseurs du Zambèze. Je dis : faisaient, puisque les éléphants ont déserté ces régions depuis plusieurs années, et que les chasseurs ont dû chercher un autre métier.
Dans le Congo, sur la lisière de la grande forêt, les indigènes construisent des pièges à fosse où parfois un éléphant vient tomber. Ou bien ils cernent un troupeau en construisant en grande hâte une palissade à une certaine distance autour de lui. Les négrilles ou pygmées décochent au pachyderme des flèches empoisonnées avec lesquelles il va mourir misérablement à de grandes distances pour servire de pâture aux seuls vautours. Enfin, dans le Darfour, dans le nord de l'Ouganda, quelques Arabes ou Ethiopiens, les « Agagers » chassent l'éléphant à cheval et, après l'avoir forcé à la course, lui tranchent d'un coup de sabre le tendon du jarret; vu
l'extrême difficulté et le péril de ce genre de chasse, ils n'en détruisent que peu ainsi. En résumé, l'humanité tout entière est en guerre contre ce malheureux éléphant, moi compris; mais je ne demande qu'à déposer les armes si l'on décide une trêve générale, trêve qu'il est grand temps de conclure si on veut qu'il y ait encore des éléphants d'Afrique ailleurs que dans les musées. Du train dont on va actuellement, et malgré leur reproduction, il n'en restera plus un seul dans cette partie du monde dans cent cinquante ans; l'espèce sera classée parmi celles qui ont disparu; comme les rhinocéros sùnus, les lophiodons, les anoplothérium, ce pachyderme appartiendra désormais à la paléontologie.
Mais il ne sera pas anéanti sans s'être défendu. On ne s'attaque pas impunément à un aussi gigantesque animal, et nombreuses sont ses victimes. J'ai eu connaissance, directement ou indirectement, de bien des accidents arrivés aux chasseurs indigènes de i8gi à 1897; entait d'Européens, j'ai trouvé dans le haut Zambèze la tombe d'un Anglais enterré par un mulâtre portugais au pied de l'arbre même où il avait été cloué par la bête; on voyait encore sur le tronc, cinq ou six ans après, les marques profondes des défenses. Une croix de bois vermoulu, quelques mots en partie effacés, rappelaient cette triste histoire. Dans l'ouest du lac Nyassa, près de la Boua, un autre Anglais est saisi par un éléphant qui lui casse des côtes, les deux bras et les deux jambes. Par bonheur pour lui, un établissement européen se trouve à proximité, à Kotakota; on l'y transporte dans un état désespéré. En 1896, M. W..., encore un Anglais, chassait au lac Moero. Il est saisi par un éléphant qui s'agenouille deux fois pour le percer avec ses défenses et qui, manquant son but par un hasard providentiel, ne réussit qu'à labourer la terre à côté de lui. Moimême, j'ai failli être enlevé plusieurs fois et n'ai dû mon salut qu'à mon agilité; enfin on se rappelle qu'un de mes hommes ne s'est tiré d'une aventure de ce genre que grâce à une chance exceptionnelle. Remarquez que cette petite
statistique ne concerne qu'un coin de l'Afrique centrale ; étendez-la au reste du continent, et vous aurez une idée assez exacte de la mortalité annuelle causée par les éléphants, et du danger qu'il y a à affronter un aussi redoutable adversaire.
J'ai dit plus haut que le coup à la tête était très difficile. Voici pourquoi : la cervelle occupe dans la masse de la tête d'un éléphant une place minime ; protégée de tous côtés par des masses osseuses qui ont jusqu'à o'",25 d'épaisseur et dont quelques-unes, comme le frontal, sont d'une dureté exceptionnelle , elle ne peut être atteinte d'une façon certaine qu'en un point qui se trouve un peu au-dessus de la ligne joignant l'œil à l'entrée de l'oreille, c'est-àdire sur une surface ayant tout juste dix centimètres carrés. -Étant donnés la distance à laquelle doit se tenir le chasseur, l'ombre des taillis et des végétaux, ainsi que les mouvements de l'animal, on comprend que ce coup soit des plus incertains.