TRADUCTION DU PARADIS PERDU
du pieux scrupule, avec lequel le traducteur s'est efforcé de conserver à son modèle dans notre langue toute l'originalité de sa physionomie. Dans sa superstition d'exactitude, il va souvent même jusqu'à violenter le génie, les allures, le goût de notre langue, qu'il livre en proie à Milton. — On ne peut approuver ce système bizarre et forcé de traduction trop littérale. Ces contorsions de style, ces phrases disloquées, ces tons heurtés, étonnent et embarrassent le lecteur. Sans doute sous cette forme abrupte on rencontre parfois des fiertés de style du plus grand effet; à travers ce langage hérissé de barbarismes, il semble qu'on ait eu vraiment commerce avec le génie de Milton ; on a senti sa présence, sa flamme; c'est luimême qu'on a vu, non pas à travers le voile d'une traduction , mais rayonnant par intervalles dans un air pur et lumineux. Toutefois cette fidélité à outrance n'en est pas moins une erreur de goût chez le grand écrivain. — Mais, pour moi, dans ce labeur ingrat, je ne veux admirer ici que la dévotion du génie au génie; je ne veux voir que l'édifiant exemple
de travail et d'abnégation que nous a laissé le grand artiste, en s'abdiquant lui-même si complètement en présence du maître, et en se condamnant à une telle servitude, s'il peut à ce prix dérober quelques-uns des secrets de son art.
Dans Y Essai sur la Littérature anglaise, dont Chateaubriand a fait précéder sa traduction de Milton, ne cherchons ni une histoire complète ni un examen systématique des lettres en Angleterre. Car ce n'est en vérité qu'un recueil, magnifique sans doute par endroits, mais inégal, de morceaux d'une date plus ou moins ancienne, que le grand critique a voulu relier ensemble, mais non sans y laisser d'étranges et regrettables lacunes. On y retrouve maintes pages splendides, qu'on a lues déjà dans les Quatre Stuarts , dans les Études historiques, ou même dans le Moniteur de 180-2, et que l'auteur reproduit ici, en les recousant négligemment à son œuvre nouvelle.
Si notre attente cependant est déçue d'un coté, combien n'est-elle pas dépassée de l'autre!
Si le critique a négligé bien des parties, en revanche avec quelle supériorité d'esprit et quelle éloquence n'a-t-il pas apprécié les écrivains anglais qui ont été l'objet de sa prédilection ! Quelle grande manière de sentir Shakspeare, Milton surtout, et de nous initier à tout leur génie 1 On peut dire que ces deux maîtres ont reçu là d'un de leurs pairs leur plus glorieuse couronne. Mais, tout en admirant le talent, partout où il le rencontre, avec une impartialité supérieure et sympathique, Chateaubriand sait voir cependant et marquer dans ces grandes œuvres les faiblesses et les bizarreries que le goût condamne, mais qu'un fanatisme aveugle adore à l'égal des beautés les plus hardies. Dans ces productions si fortes, mais si mêlées parfois de la poésie anglaise, il sépare l'or des scories avec un bon sens suprême, en homme désabusé des prestiges de l'art, mais qui conserve pour les beautés véritables la ferveur du premier amour. C'est pour lui l'occasion de relever, en face de ces œuvres étrangères admirées par des énergumènes jusque dans leurs incorrections, la perfection vraiment
divine de nos maîtres classiques alors si blasphémés *.
Car ce qui ajoute au mérite de ce livre, où Chateaubriand, à propos des grandes œuvres de la littérature anglaise, proclamait les principes éternels du goût, c'est son opportunité. L'ouvrage paraissait au moment des plus grandes extravagances de l'école romantique. On sait comment, en effet, cette impulsion généreuse et féconde que Chateaubriand luimême avait imprimée dès le début du siècle aux lettres françaises, après avoir excité d'abord les plus magnifiques et les plus justes espérances, avait fini par se perdre dans les excès de quelques esprits violents. La révolution romantique, à l'exemple de notre révolution politique, dont elle transportait dans le
1 « Pleine et entière justice étant rendue à des suavités de pinceau « et d'harmonie, je dois dire que les ouvrages de l'école romantique « gagnent beaucoup à être cités par extraits : quelques pages fé- •< condes sont précédées de beaucoup de feuillets arides. Lire Shaks- •< peare jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux, « mais pénible devoir envers la gloire et la mort : des chants entiers « de Dante sont une chronique riniée dont la diction ne rachète pas « toujours l'ennui. — Le mérite des monuments des siècles classiques « est d'une nature contraire : il consiste dans la perfection de l'en- « semble et la juste proportion des parties. » (Essai, tome Tr, p. 285.)
monde de la littérature l'esprit de liberté et de progrès, après avoir eu son 89, avait abouti à l'anarchie de 93. Les fanatiques, en poussant à outrance les principes de la réaction littéraire, en compromettent le succès. La révolution de Juillet ajoute encore à l'effervescence des esprits. Plus d'autorité dans les choses de goût, plus de principes, plus de traditions, plus de règles : l'art est livré aux caprices de chacun. Plus d'idéal : l'imitation exacte de la nature, même dans ce qu'elle a de chétif et de défectueux, est désormais la perfection unique à laquelle le poète doit tendre.
Au milieu de cette anarchie, c'est au patriarche de la poésie romantique, c'est à celui-là même qui, au début du siècle, avait brisé le cercle étroit où notre poésie classique était enfermée et nous avait signalé avec tant d'éclat les sources nouvelles, c'est à lui, dis-je, qu'il appartenait surtout d'élever sa voix si autorisée, pour protester contre ces brutales théories au nom de la nature et du bon sens. Quelle poétique excellente ne pourrait-on pas tirer de son ouvrage?
« Persuadons-nous qu'écrire est un art; que « cet art a des genres; que chaque genre a « des règles. Les genres et les règles ne sont « point arbitraires; ils sont nés de la nature « même ; l'art a seulement séparé ce que la na- « ture a confondu ; il a choisi les plus beaux « traits , sans s'écarter de la ressemblance du « modèle. La perfection ne détruit point la « vérité. Racine, dans toute l'excellence de son « art, est plus naturel que Shakspeare, comme « l'Apollon, dans toute sa divinité, a plus les « formes humaines qu'un colosse égyptien '.
« Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a « point d'idéal, qu'il ne faut pas choisir, qu'il « faut tout peindre ; que le laid est aussi beau « que le beau ; c'est tout simplement un jeu « d'esprit dans ceux-ci, une dépravation de « goût dans ceux-là, un sophisme de la pa- « resse dans les uns, de l'impuissance dans les « autres 2.
« Le génie enfante, le goût conserve. Le «. goût est le bon sens du génie Ce toucher
■ Tome Ie1 , page 266.
» Tome II, page 253.
« sur, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle « doit rendre, est encore plus rare que la face culte qui crée, L'esprit et le génie, diversece ment répartis, enfouis, latents, inconnus, « passent souvent parmi nous sans déballer, ce comme dit Montesquieu ; ils existent en même ce proportion dans tous les âges; mais dans le ce cours de ces âges il n'y a que certaines naee tions, chez ces nations qu'un certain moec ment où le goût se montre dans sa pureté; ce avant ce moment, après ce moment, toul ce pèche par défaut ou par excès. Voilà pource quoi les ouvrages accomplis sont si rares ; ce car il faut qu'ils soient produits aux heureux ce jours de l'union du goût et du génie. Or ce cette grande rencontre, comme celle de quelce ques astres , semble n'arriver qu'après la <(. révolution de plusieurs siècles, et ne durer ce qu'un instant l. »
Ce n'est pas que Chateaubriand n'admette que les conditions de l'art puissent dans une certaine mesure changer avec le temps. Ainsi il ne prétend pas enfermer pour toujours
' Tome Ier, page 291.
la tragédie classique dans le cadre idéal, mais étroit , qui suffisait aux contemporains de Racine. Il sentait bien qu'au lendemain de la Révolution, si féconde en péripéties redoutables et en émouvantes catastrophes, le théâtre, pour égaler les vicissitudes et les douleurs du monde réel, devait, dans sa sphère idéale, compliquer les situations et in\ enter de plus puissants ressorts, afin d'exciter une horreur ou une pitié plus profonde. Mais, tandis que les dramaturges d'alors ne songeaient qu'à émouvoir les sens et à faire frémir la chair, en étalant sur la scène des échafauds et des crimes sans nom, et en appelant à leur aide tous les prestiges du décorateur et du machiniste, le grand artiste nous rappelle à l'art véritable ; c'est dans l'âme humaine qu'il nous invite à creuser davantage , pour y découvrir de nouvelles sources de larmes. Il veut aussi que l'émotion dramatique élève l'âme, et ne fasse couler que des larmes généreuses.
« La liberté qu'on se donne de tout dire et « de tout représenter, le fracas de la scène, (f la multitude des personnages imposent, mais
« ont au fond peu de valeur ; ce sont liberté « et jeux d'enfants. Rien de plus facile que de « captiver l'attention et d'amuser par un conte; « pas de petite fille qui, sur ce point, n'en re- « montre aux plus habiles. Croyez-vous qu'il « n'ait pas été aisé à Racine de réduire en ac- « tion les choses que son goût lui a fait re- « jeter en récit?... Il n'a retranché de ses « chefs-d'œuvre que ce que des esprits ordi- « naires y auraient pu mettre. Le plus méchant « drame peut faire pleurer mille fois davan- « tage que la plus sublime tragédie. Les vraies « larmes sont celles que fait couler une belle « poésie, les larmes qui tombent au son de la « lyre d'Orphée; il faut qu'il s'y mêle autant « d'admiration que de douleur; les Anciens « donnaient aux Furies mêmes un beau visage, « parce qu'il y a une beauté morale dans le « remords I. » Lorsqu'on vient de traverser l'atmosphère malsaine des théories et des œuvres contemporaines, et qu'on a vu l'école ro-
1 Tome Ier, page 2CG. — Déjà l'écrivain, dans sa Préface d'Atala , annonçant sa poétique, disait : •< Les Muses sont des femmes célestes, qui ne défigurent point leurs traits par des grimaces : quand elles pleurent, c'est avec un secret dessein de s'embellir. »
man tique s'égarer dans tant d'aberrations non moins fatales au goût qu'à la morale , qu'on est heureux de venir respirer avec Chateaubriand dans ces régions sereines et lumineuses, où le grand art, l'art véritable réapparaît enfin dans sa doctrine immortelle, tel que l'ont consacré par leurs exemples les plus illustres génies de tous les temps, les Homère, les Sophocle, les Milton, pour être à jamais la joie et l'enseignement des hommes! Comme l'esprit fatigué des inventions fantastiques d'une poétique bizarre, qui le troublaient jusqu'au vertige, aime à rentrer ici et à se reposer dans la lumière du vrai !
C'est un noble spectacle, que de voir ainsi notre vieil Homère sortir de sa retraite pour essayer de sauver du naufrage les principes éternels de la morale et du goût, sans lesquels il n'y a plus d'art véritable, comme au début de sa carrière il travaillait déjà à dégager des ruines de la Révolution les fondements de l'ancien ordre social, sur lesquels devait s'élever la société nouvelle. Mais tandis que, dans cette œuvre de sa jeunesse, l'espérance ani-
niait et soutenait ses efforts, ici, au contraire, sa voix est triste, son cœur découragé. En considérant ce trouble des esprits, cet art nouveau qui s'intitule réaliste parce qu'il se voue effrontément à glorifier la matière, cette brutale poétique découlant d'immorales théories, il croit les lettres sur la pente d'un irrémédiable déclin, et il en contemple l'avenir avec une sombre mélancolie.