LA VOCATION POÉTIQUE
Il complétera ses études à Dinan pour être prêtre. L'Église l'appelle : c'est le vœu de sa famille; il croit que c'estla vocation de son âme. Ici encore vous vous trompez, jeune homme. La Muse vous a marqué au front : le démon de la poésie ne vous lâchera pas. René porte à Dinan sa vague et ardente fantaisie. Combourg d'ailleurs est trop voisin de Dinan. Le poëte y revient sans cesse, pour y reprendre cette vie de rêverie effrénée, qu'il devait plus tard décrire avec tant de charme, jusqu'à ce qu'on s'accoutume à l'y laisser errer à son gré. Il s'y enfonce, il s'en enivre. Séduction dangereuse! Quand on s'est abandonné à l'imagination, et qu'on a goûté de ce poison de la chimère, on ne saurait plus s'accommoder des conditions ordinaires de la vie, et descendre sans ennui aux devoirs de la terre. Est-ce donc à ce prix que la vision de l'idéal nous est donnée? Pour avoir entrevu un instant le ciel dans vos rêves, ô poëte, vous payerez désormais de votre bonheur ici -bas ce don de la Muse : pour vous, il n'y aura plus en ce monde que désenchantement.
On pourrait, dans l'épisode de René, suivre l'histoire intime du jeune Chateaubriand à cette époque. Il s'y est raconté lui-même : c'est sa vie, au dehors si vide d'événements, au dedans si pleine d'émotions et de pensées ; c'est son imagination prématurée et dévorante, qui a tout senti avant l'expérience, tout épuisé avant d'avoir joui, tout consumé dans la première fleur et la jeune espérance de la vie1. Rien n'use cependant les forces de l'âme , comme cette agitation dans le vide. Si le désenchantement précoce, qui en est le fruit, a ramené parfois certaines âmes des plaisirs et des ambitions subalternes de la terre au goût anticipé des choses du ciel et à l'amour du divin objet qui seul peut remplir notre cœur, malheur à ceux, au contraire, que consume
1 « On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir <( jouir longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une iinagi- « nation qui se hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle « était accablée de leur durée; on m'accuse de passer toujours le « but que je puis atteindre : hélas ! je cherche seulement un bien « inconnu, dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute, si ce qui « est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant je sens que j'aime « la monotonie des sentiments de la vie ; et si j'avais encore la folie a de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. » [René, p. VA.)