ÉTUDE LITTÉRAIRE ET MORALE
force bien davantage d'atteindre à travers les formes matérielles la pensée elle-même, de traduire sur la toile ou sur le marbre le sentiment, en un mot de saisir la vérité intime au fond de l'âme pour la faire rayonner au dehors1. Sa beauté, c'est sa transparence. On dirait même,
1 11 semble toutefois que, chez les anciens, Socrate, qui avait été lui-même sculpteur avant de chercher dans la contemplation de l'âme humaine les lois de la vie morale, pressentait déjà que la statuaire, et surtout la peinture, tout en reproduisant le corps humain dans sa beauté, devaient essayer eu outre de traduire par l'expression les choses de lame. Xénopbou, en elïet, nous rapporte qu'un jour Socrate entra dans l'atelier du peintre Parrhasius : « La peinture, lui « dit-il, n'esl-elle pas la représentation de ce que l'on voit P Vous « imitez avec des couleurs les enfoncements et les saillies, le clair et « l'obscur, la mollesse et la dureté, le poli, la rudesse, la fraîcheur « et la décrépitude. Mais quoi! ce qu'il y a de plus aimable, ce qui » gagne la confiance et ce qui touche le désir, l'imitez-vous, ou bien « faut-il le croire inimitable? — Parrhasius. Et comment le rcpré- « senter, puisqu'il n'a ni proportions, ni couleur, et qu'enfin il n'est « pas visible? — Sacrale. Mais ne voit-on pas dans les regards tantôt « l'amitié, tantôt la haine? — Parrhasius. Je le crois aussi. — .Soit crate. Donc, il faut imiter ces passions par l'expression des yeux... « La fierté, la modestie, la prudence, la vivacité, la bassesse, tous « ces sentiments se montrent dans le visage et le geste, dans la pose « et le mouvement. » — Que prouvent cependant ces paroles, sinon que Socrate, en soupçonnant un art plus spirituel, reconnaissait l'insuffisance actuelle de l'art grec, qui donnait la vie à la pierre, mais non pas la pensée. Prenez en effet les chefs-d'œuvre de la statuaire antique, vous y admirerez la pureté exquise des formes, le calme héroïque des attitudes, la vérité des mouvements. Mais si l'art grec a une merveilleuse faculté de rendre le fini et le visible, il n'a pas le don de traduire l'invisible et l'infini.
en vérité, que par les arts devenus chrétiens la matière elle-même se soit comme spiritualisée et transfigurée, pour refléter ainsi l'esprit divin à travers la pierre, l'invisible dans le visible ; comme si le Christianisme, en relevant l'homme et en épurant son âme , avait relevé et épuré avec lui toute la nature soumise à son empire ; comme s'il avait créé une nouvelle terre, en révélant de nouveaux cieux.
Chateaubriand , on le peut dire , a retrouvé le premier le sentiment perdu de cette Architecture chrétienne, où je ne sais quelle sève mystique partout circule, où le sens du divin partout éclate et parle à tous nos sens , où il semble que l'artiste ait donné à la pierre même l'impatience de la terre et l'ardeur du ciel. S'il ne s'en rend pas compte encore en connaisseur, il la sent du moins en poète. Il est entré sous ces nefs veuves et en deuil : il s'est agenouillé sur ces dalles usées par la prière ; il a écouté dans son âme la voix éloquente des siècles écoulés et de ces générations saintes, qui, après avoir érigé ces temples dans l'enthousiasme de leur foi, s'y étaient couchées dans l'espérance de
leur immortalité, et qui semblaient encore errer autour de lui pour lui rappeler un passé d'une pieuse et ineffable mélancolie.
Si, pour la Statuaire, dont la perfection consiste surtout dans la beauté et l'harmonie des formes et dans l'eurythmie des proportions et des poses, l'art des Grecs n'a pas été égalé ; combien, en revanche, dans la Peinture, qui vise plus à l'expression, et surtout dans la Musique, l'art chrétien ne l'emporte-t-il point au contraire par la profondeur de l'idée et par l'expression morale du sentiment? Ce que la Peinture moderne doit de chefs-d'œuvre à l'inspiration chrétienne, nos musées l'attestent suffisamment. Leurs plus grandes richesses sont les dépouilles de nos églises. On y reconnaît partout que l'Italie n'a été la terre classique des beaux-arts que parce qu'elle a été la terre classique du catholicisme.
Mais de tous les Arts, c'est encore la Musique qui s'alliait le mieux par sa nature intime et rêveuse à la prière chrétienne. Puissante et vague à la fois, elle éveille, en effet, plus que tous les autres Arts le sentiment de l'infini :
elle vous ravit loin des intérêts terrestres et vulgaires vers le céleste séjour. Or c'est l'Église chrétienne qui a créé l'orgue, pour être comme l'âme du temple, l'orgue qui tantôt semble entr'ouvrir le ciel pour en faire entendre à la foule les divins concerts, tantôt reproduit avec une pathétique harmonie les grandes voix de la nature, tantôt vient prêter sa mélodie aux sentiments confus qui s'agitent au cœur de l'homme, tour à tour soupirant sa tristesse, ou ' répondant par ses fanfares éclatantes aux éclats de sa joie.
De plus, tous ces Arts, qui ailleurs languissaient séparés et presque sans but, le Christianisme les a réunis dans ses temples, il les a consacrés à son culte, et, en même temps, il les a rendus populaires. Au lieu d'en faire la jouissance privilégiée de quelques-uns seulement, il convie au spectacle de ses cérémonies les petits, les humbles, les ignorants. L'Art chrétien s'est mis à la portée de la multitude. De sa nature, en effet, il semble destiné, moins à charmer les heureux du monde, qu'à faire descendre comme un rayon divin de l'idéal dans
la sombre vie de ceux qui travaillent et qui souffrent.
On peut trouver aujourd'hui ces chapitres sur les Beaux-Arts faibles et superficiels; on ne les jugera pas plus sévèrement que Chateaubriand ne l'a fait plus tard lui-même. « Tout « ce que j'ai dit des Arts dans le Génie du « Christianisme, écrivait-il vingt ans après, est « étriqué ou souvent faux. Je n'avais vu ni l'I- «talie, ni la Grèce, ni l'Egypte1.» Seulement, au lieu de lui reprocher son insuffisance , il faut se reporter en esprit aux préjugés de cette époque, et se rappeler combien alors le sentiment de l'Art chrétien était perdu. Ce n'était pas seulement le xvuie siècle qui avait discrédité et relégué dans la barbarie tout ce qui venait de l'Église et du moyen âge. Mais auparavant déjà le xviie, dans son admiration pour les œuvres artistiques de l'antiquité et de la Renaissance, avait méconnu entièrement la beauté de l'art purement chrétien. Fénelon traitait de barbare l'architecture gothique. Chateaubriand est le premier qui nous en ait rendu le senti-
1 Mémoires d 'outre-tombe, t. II, p. 208.
ment, et nous ait forcés d'ouvrir les yeux. Quelques lacunes que nous offre cette Poétique du Christianisme, il faut convenir que c'est encore la partie de l'ouvrage la plus complète , et où Chateaubriand s'est arrêté avec le plus de complaisance. Le reste laisse bien plus à désirer encore. On dirait que l'écrivain, à mesure qu'il rentrait davantage dans son œuvre , s'effrayait de voir tant de vastes perspectives s'ouvrir devant lui. Mille choses à la fois , quand il voulait redire les beautés et les bienfaits de la religion chrétienne, l'attiraient d'abord, le charmaient et se disputaient son imagination et son cœur : ici, les pompes des Fêtes de l'Église et les Cérémonies sacrées, dans lesquelles le Christianisme raconte son histoire ou sanctifie les différentes saisons de l'année et les phases diverses de la vie de l'homme *; là, le doux souvenir des Dévotions populaires , puis les miracles de la cha-
r « Les solennités du Christianisme sont coordonnées d'une ma- « nière admirable aux scènes de la nature. La fêle du Créateur « arrive au moment où la terre et le ciel déclarent sa puissance, où « les bois et les champs fourmillent de générations nouvelles; tout « est uni par les plus doux liens; il n'y a pas une seule plante veuve
C'SLIOTHECA \
rite catholique, les Missions, les Ordres religieux. Sur chacun de ces sujets il avait composé d'excellents morceaux destinés à entrer dans le plan de son œuvre. Puis , comme s'il eût désespéré d'achever l'édifice dans les proportions qu'il avait rêvées, il se borna dans une quatrième Partie à recueillir tous ces matériaux , sans essayer même de les relier entre eux. En intitulant cette partie le Culte chrétien, il v a réuni ces fragments divers, dont il a formé une espèce de Musée religieux, qui nous offre des tableaux exquis sans doute, mais assez disparates,
En admirant tous ces morceaux, on imaginait toutefois ici une plus large et plus générale apologie des œuvres de la Religion catholique. L'Essai sur les Mœurs de Voltaire exigeait une autre réfutation. Quelle glorieuse revanche, si Chateaubriand eût entrepris ici de
« dans les campagnes. — La chute des feuilles, au contraire, amène
a la fête des Morts pour l'homme, qui tombe comme la feuille des
« bois. — Au printemps, l'Église déploie dans nos hameaux une
« autre pompe. La Fête-Dieu convient aux splendeurs des cours, les
« Rogations aux naïvetés du village. L'homme rustique sent avec
« joie son âme s'ouvrir aux influences de la religion, et sa glèbe aux
« rosées du ciel. » {Génie du Christ., IV' part., liv. I, chap. vu.)
retracer à grands traits l'histoire de la Civilisation moderne, laquelle est tout entière l'œuvre du Christianisme ; s'il nous eût montré comment l'Eglise seule est parvenue à faire sortir de ce chaos du monde barbare un ordre social incomparablement supérieur à tout ce qu'avaient vu la Grèce et Rome! Car, après tout, cette civilisation antique, brillante à la surface, cachait bien des plaies honteuses sous l'élégance de ses mœurs et le luxe de la vie. Elle s'est affaissée elle-même sous sa propre corruption, et l'invasion des barbares n'a été que le juste châtiment de ses vices.
Cependant, au plus fort même de la crise où le monde ancien s'est abîmé, ne voyez-vous pas déjà l'Eglise travaillant au salut de la société ? En même temps qu'elle s'applique à purger la terre des restes du paganisme, l'Eglise se jette au-devant de l'invasion pour en conjurer les ravages , pour apprivoiser aux vertus chrétiennes l'humeur farouche des hordes venues du Nord. Sans doute, pour régénérer le monde après une pareille ruine, il faudra bien longtemps. Une nuit de dix siècles
se répand sur la terre. L'humanité a l'air de rétrograder. Mais non; dans l'ombre et sous les ruines germe le monde nouveau, dont 1 Evangile a jeté la semence en terre, et qui apparaîtra au jour marqué dans toute sa sève. Sans relâche, même aux temps les pins sombres, le Christianisme travaillait à faire pénétrer dans les institutions et dans les mœurs des peuples ces principes de justice, de liberté, d'égalité, d'humanité . de fraternité , que notre siècle arbore avec orgueil, et qui seront désormais la loi du progrès social.
Écoutons à ce sujet un grand historien, que Chateaubriand semble avoir suscité, M. Guizot : « Parmi les causes, dit-il, de notre civilisation, « il en est une qui est présente à tous les es- « prits, je veux dire l'Eglise chrétienne. Aux « âges même les plus obscurs de la barbarie, il « v avait dans le clergé chrétien des hommes « qui avaient pensé à tout, à toutes les ques- « tions morales et politiques ; qui avaient sur « toutes choses des opinions arrêtées, des sen- « timents énergiques, et un vif désir de les « propager. Jamais société n'a fait, pour agir
« autour d'elle et s'assimiler le monde, de tels « efforts que l'Église chrétienne, du ve au xc « siècle. Elle a, pour ainsi dire, attaqué la bar- « barie par tous les bouts, pour la civiliser en « la dominant I. »
De quelque côté qu'on se tourne en effet, partout où l'on aperçoit dans l'histoire une institution généreuse, une loi plus humaine, on reconnaît l'inspiration chrétienne, on y retrouve la main de l'Église. Et encore aujourd'hui, en nous montrant justement fiers de notre état social, rendons grâces au Christianisme, qui nous a faits ce que nous sommes, et qui, après nous avoir guidés jusqu'ici dans la voie de toutes les améliorations sociales, est encore en avant de tous nos progrès. Car, quoi que nous fassions, les oeuvres du Christianisme dépassent toujours nos meilleures institutions et en font lavant-garde. La France elle-même ne marehe-t-elle pas à la tête de la civilisation du monde, parce qu'elle est la nation chrétienne par excellence? Au xvme siècle, sans doute, elle avait eu l'aveugle présomption de
1 Histoire rie la Civilisation en Europe, p. 80.
rompre avec le Christianisme, pour chercher le progrès dans d'autres voies. Mais elle ne tarda guère de s'apercevoir qu'elle marchait à l'abîme. On put croire un instantqu'avecle Christianisme la société tout entière allait sombrer dans l'orage. Mais le Christianisme ne saurait périr. Comme la barque du lac de Génésareth, il porte avec lui l'hôte divin qui commande aux vents et aux tempêtes. La civilisation chrétienne a reparu, vomie par le gouffre. Si cependant la tempête gronde parfois encore autour du navire sacré qui porte en ses flancs, comme une arche, les destinées du genre humain, rassurons-nous ; et, confiants dans le présent, pleins d'espérance dans l'avenir, disons avec la foi de Pascal : // est bon d'être ainsi battu par Forage dans an vaisseau au on sait ne pas pouvoir périr. C'est ainsi qu'en relisant aujourd'hui le Génie du Christianisme, on l'achève par la pensée, en s'aidant pour cela de tous les ouvrages qu'il a provoqués '. On peut y signaler bien
1 Chateaubriand lui-même a senti plus tard combien son livre laissait à désirer, et en quelques pages éloquentes il a esquissé le plan nouveau qu'il adopterait, si l'ouvrage était à refaire. Voyez à ce. sujet ses Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 271 .
des lacunes actuelles; mais il faut reconnaître que ce livre, tel qu'il est, s'accommodait à merveille aux dispositions des contemporains. L'éclatant succès qui l'accueillit en est la preuve. L'influence de ce livre sur la renaissance du sentiment religieux fut immense. Ce n'est pas, sans doute, l'ouvrage d'un docteur, qui ait fait éclater en une plus vive lumière la vérité du Christianisme; c'est l'œuvre d'un peintre bien plutôt, qui, en illustrant le livre sacré, y a ramené nos yeux, S'il n'a pas relevé le temple , Chateaubriand du moins , par la pompe des cérémonies, a inspiré à la foule la curiosité de revenir aux vestibules déserts. Il fallait convertir les imaginations avant de convertir les âmes. Pour ramener la France au Christianisme, sa Muse précédait comme la colombe qui conduit Enée au rameau d'or. Chateaubriand préparait les esprits, en attendant les Bonald , les de Maistre , les Beausset, les Frayssinous, les Lamennais, qui devaient continuer cette œuvre de notre régénération catholique.