ANCIENNE LIBRAIRIE L. CONQUET 5. RUE DROUOT
ET UOCCITANIENNE
jN 1837, écrivant, pour les ^Mémoires d* outre-tombe, le récit des premières années de sa vie. Chateaubriand raconte la descente du Rhône qu'il fit au mois d'octobre 1802. Entre Lyon et Avignon, il ne mentionne que la petite ville de Tain, où la tempête l'obligea de rester quelques heures, dans une auberge au bord du fleuve. Pas un mot pour La Voulte et les montagnes de l'Ardèche. Certes, en 1802, il avait dû prêter peu d'attention à ce paysage. Peut-être aurait-il pu, en 1837, donner un souvenir même anonyme — à la femme qui y vivait
encore. Tant de lettres lui étaient arrivées de ce coin du Vivarais et tant de fois il y avait adressé les siennes ! Ne se rappelail-il plus que, dix ans avant, il s'était procuré une carte de France - au prix de huit francs — uniquement pour regarder où se trouvait La Voulte? Mais, sans doute, ce souvenir n'était-il pas de ceux qu'il se plaisait à évoquer...
Pendant dix-huit mois au moins, la marquise de Vichet avait fort occupé Tesprit de l'amoureux vicomte. Les lettres qu'ils échangèrent furent publiées, en 1903, sous le titre menteur d'Un dernier amour de T^enë. Le dernier ! Alors qu'il n'avait que la soixantaine ! Qyand il adressait à la marquise les ardentes lettres où il ne cessait de déplorer la vieillesse et ses cheveux blancs, il n'avait pas encore ébauché la plus folle de ses idylles avec la plus compromettante de ses maîtresses, celle dont à peine il osa prononcer le nom une fois, incidemment, au cours des é^émoires.
C'est près de La Voulte, au château d'Haute-
ville, sur la commune de Saint-Laurent-du-Pape, qu'habitait, après y être née en 1779, ma compatriote ardéchoise. Elle se nommait Louise-Philippa Rioufol d'Hauteville, et non Marie-Louise-Elisabeth, comme elle le dit, je ne sais pourquoi, à Chateaubriand. Elle avait épousé, en 1794, le marquis de Vichet, inspecteur des douanes à Toulouse ; elle avait alors quinze ans et non treize, comme elle le déclare — je vois bien ici pourquoi — à son correspondant. Le mariage, au dire de mademoiselle de Margeot, son actuelle descendante à qui nous devons la publication des lettres, avait été célébré pendant la Terreur, '< dans un grenier, derrière des ceps de vigne. >/ Elle avait eu un fils qui, en 1827, déjà officier, tenait garnison à l'autre bout du royaume. Loin de lui et de son mari resté sur les bords de la Garonne, elle vivait solitaire et désœuvrée à Hauteville. Artiste, lettrée, un peu fantasque, dépensière — n'avait-elle pas, nous dit-on, jusqu'à seize paires de bottines! — c'était une femme romanesque, comme tant
de femmes de son milieu et de son temps. Elle aurait fait le voyage de Bonn, pour y rencontrer Beethoven ; et le célèbre violoniste français Rodolphe Kreutzer, dont le renom a passé de la musique jusque dans la littérature, avait été son hôte au château d' Hauteville. Sur une telle nature, on comprend la séduction que les œuvres et la personne de Chateaubriand durent exercer. Une première fois, en 1816, se trouvant à Paris, elle lui avait écrit sous prétexte de lui remettre de vieilles lettres qu'elle possédait et où il était question de la Bretagne et de la ville de Châteaubriant. René, toujours empressé auprès des « inconnues », avait aussitôt répondu qu'il passerait chez elle. Etonnée sans doute de sa propre audace et redoutant peut-être la rencontre, elle esquiva la visite et quitta Paris sans avoir parlé au grand homme. Mais elle emportait, heureuse et troublée, les deux courts billets qu'elle avait reçus de lui. Ces muets triomphes flattaient René. '< Je serais embarrassé, nous dit-il, de raconter avec une modestie conve-
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nable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe écrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure. ^/
Onze ans plus tard, le 14 novembre 1827, à propos d'une information sur la santé de l'illustre auteur des cM^artyrs, parue dans le Journal des Débats, la marquise de Vichet ne résiste plus au désir de lui écrire à nouveau. Et c'est la première des trente-huit lettres qui forment, avec les trentesept réponses de René, le plus délicieux et le plus émouvant roman épistolaire que l'on puisse imaginer. Chateaubriand avait l'habitude de détruire les lettres de femmes qu'il recevait ; heureusement, madame de Vichet gardait le double des siennes. « Qyand mes lettres sont faites, lui écrit-elle, je les copie telles qu'elles sont, et les joins aux vôtres. Tout ce que j'ai écrit à vous et de vous m'est ainsi resté. >/
Pour expliquer l'empressement que Chateaubriand
mit à répondre et la facilité avec laquelle il se livra, Wyzewa, dans la préface de la Correspondance, nous dit qu'il traversait alors l'une des périodes les plus tristes de sa carrière, qu'il n'avait plus d'influence politique, qu'il venait de perdre madame de Custine... Evidemment. Mais, en 1816, quand il avait reçu la première lettre de madame de Vichet, il n'avait pas montré moins de hâte... A toute époque de sa vie, René ne sut jamais résister au plaisir de la chasse. Heures de désir, fièvre de l'attente, poursuite de l'inconnu : pour un voluptueux, quelle réalité enfin conquise vaudra jamais vos surprises et vos joies !
Je ne veux pas, après tant d'autres, analyser en détail cette longue correspondance. De la part de Chateaubriaud, c'est, comme toujours, le plus savoureux mélange de tendresse et de majesté. Quel art dans la séduction ! Pour une simple provinciale, quel déploiement de richesses ! Il la poursuit, pareil à ce démon de la volupté, dont il nous parle je ne sais plus où, et qu'il nous montre traversant les bois
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de TArcadie, une torche odorante à la main. Du côté de la marquise, c'est la plus exquise finesse, la plus parfaite délicatesse de style et de sentiments. Vogué lui trouve l'âme d'une fille de Racine. '" Andromaque n'eût pas écrit avec plus de grâce douloureuse, ni Phèdre avec plus de bienséance dans plus de passion. >/ Ce qui est fort curieux, c'est qu'elle n'y avait nulle peine Elle le dit et nous pouvons l'en croire, tant la forme chez elle est simple et facile. Jamais on ne sent l'effort. '' Il est remarquable, déclare-t-elle sans pose à Chateaubriand, que j'aie commencé et soutenu une correspondance avec le plus grand écrivain de son siècle et de bien d'autres siècles, sans éprouver le moindre embarras. La vérité est que je ne pense pas plus à bien écrire quand je vous écris que je ne pense à bien parler quand je fais mes prières. » Il y a, dans plusieurs de ses lettres, des paysages de l'Ardèche et de la vallée du Rhône qui mériteraient de figurer dans une anthologie : je m'étonne que mon compatriote Vogué
ne les ait pas signalées. A Chateaubriand qui les remarquait, elle' avouait : '< Je vous fais des descriptions, il est vrai ; ce qu'il y a de mieux, c'est que je n'y suis pas plus embarrassée qu'à vous dire l'heure qu'il est. » Mon Dieu, comme s'écrie Faguet, à propos de notre marquise, ^< que les femmes écrivent bien quand elles ne posent pas » !
Qyel fut le résultat de cette idylle épistolaire? Ce serait bien intéressant à élucider. Voyons d'abord les documents, c'est-à-dire la Correspondance.
Madame de Vichet n'y montre aucune hâte de la rencontre et cela se conçoit. Un rendez- vous avec René, après un échange de lettres plus ou moins amoureuses, n'était pas sans danger, même pour une honnête femme. Nous avons déjà vu la marquise, en 1816, quitter Paris pour s'y soustraire. La question d'âge n'entre donc pas seule en jeu et il me semble que les commentateurs ont un peu insisté sur ce point. Certes, en 1 829, madame de Vichet a la cinquantaine ; mais Chateaubriand a soixante-et-un ans.
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Si elle ne lui a jamais déclaré nettement son âge, elle Ta fait pressentir. Je sais bien, comme je l'ai noté tout à l'heure, quelle s'est rajeunie de deux ans a propos de son mariage et ne lui a pas parlé tout de suite de son fils... Etait-ce un sujet bien indiqué? Et puis, vraiment, dès la cinquième lettre, n'en dit-elle pas terriblement long ? « Les quelques années de différence qu'il y a entre nous...» Une femme qui écrit ainsi à un homme qui s'avoue un vieillard n'a guère envie de jouer les coquettes. Elle, qui était remarquablement jolie, et dont le portrait, exécuté quand elle avait trente-quatre ans, est un enchantement pour les yeux, n'essaie-t-elle pas de persuader à René qu'elle est laide et pareille aux religieuses d'un tableau de Philippe de Champaigne? Par tous les moyens, les plus touchants souvent, elle s'efforce de lui suggérer qu'elle ne veut et ne peut être qu'une amie, qu' " une personne simple et bonne qui l'aime de tout son cœur /', et à qui le seul mot qui convienne est celui de '< sœur //.
Chateaubriand n'ignorait donc pas qu'il correspondait avec une femme mariée, âgée, mère d'un fils déjà lieutenant. Connaître la date précise de sa naissance n'aurait sans doute pas suffi pour l'arrêter. Née en 1 779, elle était encore la cadette de Juliette, et même de madame de Duras, née un an plus tôt. Il supplie donc la marquise de se dévoiler. '< Venez à moi... il faut que je vous voie. >/ C'est le refrain de toutes ses lettres ; et l'habileté que met l'inconnue à se dérober l'excite d'abord au plus haut point. A la longue, soit que le jeu dure trop, ou qu'il soit pris par d'autres consolatrices et par les événements politiques, son impatience se calme. C'était, du reste, son habitude Rappelons-nous sa jolie tirade sur les lettres d'amour, dans la 'Oie de Rancé, où on ne l'attendrait guère. '< D'abord les lettres sont longues, vives, multipliées ; le jour n'y suffit pas : on écrit au coucher du soleil ; on trace quelques mots au clair de la lune, chargeant sa lumière chaste, silencieuse, discrète, de couvrir de sa pudeur mille désirs. On
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s'est quitté à l'aube ; à l'aube on épie la première clarté pour écrire ce que l'on croit avoir oublié de dire... Voici qu'un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d'une femme adorée. Le souffle et le parfum de l'amour expirent dans ces pages de la jeunesse, comme une brise le soir s'endort sur des fleurs ; oh s'en aperçoit et l'on ne veut pas se l'avouer. Les lettres s'abrègent, diminuent en nombre, se remplissent de nouvelles, de descriptions, de choses étrangères... Peu à peu le style se glace, on s'irrite, le jour de poste n'est plus impatiemment attendu ; il est redouté ; écrire devient une fatigue. Est-ce un nouvel attachement qui commence ou un vieil attachement qui finit? N'importe : c'est l'amour qui meurt avant l'objet aimé. /^
Les deux correspondants n'en étaient point là au bout de dix-huit mois, parce qu'ils ne s'étaient pas encore rencontrés. Tout en ayant d'autres chansons en tète, René n'oubliait pas son inconnue des mon-
tagnes vivarolses. De Rome, où il est allé comme ambassadeur et d'où il adresse à madame Récamier les somptueuses lettres qu'il utilisera plus tard dans les cJUCémoires, il lui écrit, le 27 janvier : '< C'est toujours au printemps que j'aurai un congé, et c'est cette année 1829 que je dois vous voir. » Qyelques jours après, le pape mourait. '< La mort du pape, écrit aussitôt Chateaubriand, ne me retiendra pas ici au-delà de l'époque où je comptais demander un congé, c'est-à-dire après Pâques. >^ Madame de Vichet, justement obligée d'aller solliciter à Paris au sujet de son mari, va donc enfin y rencontrer son correspondant. Elle s'est résignée à l'inévitable et son âme est partagée entre le désir et la crainte. '< Tout s'efface devant une pensée dominante : je vous verrai!... Je m'effraie de paraître devant vous. >/
Le 18 avril, une nouvelle lettre part de Rome. « Je ne sais plus, dit René, quand je serai moi-même à Paris, pas certainement avant la fin mai, si, toutefois, je quitte Rome. Ma vie est tellement le jouet
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des événements que je ne puis jamais dire ce que je deviens. // Le pauvre homme! Qu^I est donc le grave événement politique — plus grave certes que la mort du pape — qui peut retenir, auprès du Vatican, S. E. l'ambassadeur de France ?
Le voici. Le 18 avril, veille de Pâques, il a eu la visite d'une jeune et charmante femme qui ne lui a point paru trop farouche. Eh ! oui ; à côté de Saint- Louis-des-Français où il a enterré jadis Pauline de Beaumont, au moment où il écrivait à Juliette et à la marquise sa joie d'aller les rejoindre, il a rencontré Hortense Allart. Or, comme on le sait, il n'aimait guère laisser échapper les occasions et il aurait pu prendre à son compte le délicieux aveu que madame de Boigne prête à une autre de ses maîtresses, la belle Nathalie de Noailles : « Je suis bien malheureuse; aussitôt que j'en aime un, il s'en trouve un autre qui me plaît davantage. »
Les choses s'étaient passées suivant le rythme normal. Hortense, désireuse de connaître l'illustre
auteur, lui avait écrit. '< Il répondit, nous dit-elle, tout de suite, et j'allai chez lui le lendemain. Il me reçut avec coquetterie et se montra charmant et charmé. » C'était le samedi saint. Le lendemain, jour de Pâques, le tendre vicomte rendait visite à sa nouvelle amie. Je ne sais si l'ambassadeur traitait les affaires politiques avec la même célérité : la lettre d'Hortense est du 17, l'audience est le 18, la visite rendue le 19... Ce n'étaient pourtant point la solitude et l'abandon qui expliquaient cet empressement; car nous savons que, depuis son arrivée à Rome, d'autres jeunes femmes, deux au moins, avaient fait ce qu'il fallait pour le distraire.
Donc, le 18 avril, il mande à madame de Vichet qu'il ne sait s'il pourra partir. Puis, il ne lui écrit plus. D'autres soins l'occupent ; il va tous les jours chez Hortense. Il rêve d'une combinaison dont il fait part à son ami Marcellus : « A la veille de partir pour la France, je regrette Rome... Si madame de Chateaubriand veut aller à Paris toute seule, je pour-
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rais bien passer ici mon été. » C'est charmant. Seulement madame de Chateaubriand, si j'ose dire, ne marcha point. Il fallut partir. II n'eut d'autre ressource que de décider Hortense à le suivre... à quelques jours d'intervalle, quelques jours qu'il comptait sans doute consacrer à l'inconnue.
Il arrive à Paris le 28 mai à deux heures, d'après une note de madame de Vichet, ou le 27, s'il faut en croire les Souvenirs tirés des papiers de madame Récamier. Et je ne résiste, pas plus que Sainte- Beuve, à la joie malicieuse de citer ici quelques lignes de cet ouvrage : '< Monsieur de Chateaubriand arriva à Paris le 27 mai 1 829 ; sa joie fut vive en se retrouvant à l'Abbaye-aux-Bois. Il développait à madame Récamier avec tout l'éclat, toute la séduction de sa belle imagination, un plan de vie que rempliraient la religion, l'amitié et les arts. » Toujours est-il qu'en attendant la mise en pratique de ce plan et débarquant d'un voyage qui aurait fatigué un plus jeune, il écrit à la marquise : '< Vous voilà obli-
gée de me donner un rendez-vous; dites-moi donc l'heure et le jour de la fin de nos illusions. >/ Nos illusions : il a donc le pressentiment que l'inconnue ne gagnera pas à être connue. La pauvre femme s'affole, essaie de gagner quelques heures : « Ne parlez pas d'illusions, cela me fait mal : je n'en ai jamais eu, mais je crains les vôtres. » Elle le prie de fixer luimême le rendez-vous. Il s'empresse de répondre : « Demain, à une heure, je serai chez vous. //
Et, le samedi 30 mai, la rencontre a lieu.
Sur ce qui s'y passa, nous n'avons pour tout renseignement que la lettre de madame de Vichet écrite le lendemain. Faguet en a longuement pesé tous les termes. Comme lui, je crois que Chateaubriand se montra « un peu plus jeune qu'il ne fallait, un peu moins platonicien qu'évidemment la marquise ne désirait qu'il fût ; par amour-propre d'ancien séducteur et par simple galanterie, il fut juste à l'envers des désirs secrets de la marquise, en oubliant son âge pour le lui faire oublier. » Il n'est pas possible
d'interpréter autrement cette phrase de la dite lettre : '' Vous êtes plus jeune que je ne croyais ; vous paraissez plus jeune que vous n'êtes, et mes lettres sont inconvenantes. » C'était le plan habituel du grand séducteur : '' Je parle souvent, dit-il dans les c^émoires, de ma tête grise : calcul de mon amour-propre, afin qu'on s'écrie en me voyant : Ah! il nest pas si vieux I Ma petite ruse m'a réussi quelquefois. » Pas cette fois. Il trouva la marquise, comme dit Faguet, '< plus collet monté qu'il n'avait accoutumé de rencontrer les collets >/. Le fait est qu'il ne revint pas d'une semaine. Nous l'avons vu plus empressé de retourner chez Hortense.
Madame de Vichet est toute désemparée. Elle ne prévoyait pas un pareil dénouement. Et, sans doute, s'étant renseignée, elle apprend les faiblesses de son dieu. '< Je sais que les objets chéris de vos regrets, joints aux exigences de votre position, ne vous laissent point de temps pour moi. //
Pourtant, une semaine après, le samedi 6 juin.
René revient. Et, le lendemain, elle lui écrit : '< Je vous ai revu aimable, doux et triste ; vous m'avez dit souvent : — Je vous aime tendrement! Mon cœur est presque consolé. » C'est ainsi que la marquise souhaitait qu'il fût ; ce n'est pas ce qu'avait espéré René... Ils se rencontrent une troisième fois dans le monde. Puis, ne recevant plus rien, madame de Vichet écrit une lettre — la dernière du recueil — qui n'est qu'une douloureuse plainte : '< Mon ami chéri, vous avez trop oublié votre malheureuse sœur. Si vous saviez le mal que ce long oubli lui a fait, vous en seriez affligé ! Elle a besoin d'un conseil : elle vous le demande, le lui refuserez- vous? Si nous devons nous revoir, écrivez-moi le jour, quelque éloigné qu'il puisse être! Je vous en prie, parce que l'anxiété et l'attente déçue me font mal. Ma santé est très altérée. »
René, de plus en plus distant, de plus en plus froid — Hortense est arrivée à Paris — lui envoie ce billet qui clôt la Correspondance : « J'ai passé mes
heures à la Chambre des Pairs et mes soirées en diners ministériels ; demain matin (je ne puis le soir) je serai chez Marie. //
Vint-il? C'est probable, bien que Marie ne l'indique pas et que le mot fin coupe sèchement le roman, comme un déclic de guillotine. En tout cas, disent les critiques, l'entrevue se termina par une brouille absolue, puisque le billet de Chateaubriand ne fut suivi d'aucun autre.
Oui, mais voilà... Un descendant de madame de Vichet, qui a quatre adresses des lettres de Chateaubriand publiées dans le recueil, en possède une cinquième datée du 24 mars 1 83 1 . Ecrite de la même main, cachetée du même sceau. Chateaubriand l'envoya à madame de Vichet alors à Toulouse. Le billet du 18 juin 1829 ne fut donc pas le dernier; et nous sommes en droit de nous demander si c'est bien madame de Vichet qui a mis le mot fin au-dessous de lui. Une phrase d'une lettre récente de mademoiselle de Margeot, qui détient les documents origi-
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naux, n'a fait qu'accroître mes doutes. A propos des nombreux papiers de famille détruits par son grandpère, elle me dit : ^< C'est vraiment miracle que la correspondance de madame de Vichet avec Chateaubriand ait été sauvée ou plutôt en partie épargnée. >/ Est-il d'ailleurs vraisemblable qu'une femme, écrivant si bien et si facilement, n'ait pas continué à noter ses impressions? Qyelle qu'ait été la fin de l'idylle, notre pauvre marquise, pendant les années qu'il lui restait à vivre, n'a dû avoir d'autres joies — fussent-elles amères et douloureuses — que d'en revivre les étapes jour par jour. Le soin qu'elle a pris de garder pieusement les lettres échangées — même les billets insignifiants de 1816 — nous dit assez quelle fut l'occupation de ses veilles, dans son manoir perdu de l'Ardèche et, plus tard, dans sa retraite dauphinoise.
La question reste donc ouverte. Et, sur elle, se greffe une autre question.
On connaît le curieux épisode des (Mémoires
(foutre-tombe où Chateaubriand raconte une aventure qui lui serait arrivée aux eaux de Cauterets, cette même année 1829. Il faut en relire les lignes essentielles : '^ Voilà qu'en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du gave ; elle se leva et vint droit à moi : elle savait, par la rumeur du hameau, que j'étais à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue était une Occitanienne, qui m'écrivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue. La mystérieuse anonyme se dévoila : patuit Dea. J'allai rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre : je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras... J'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une fleur ; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans m'a su gré de m 'être rendu justice : elle est mariée. // On connaît aussi le fragment, publié pour la première fois par Sainte-Beuve et re-
donné, plus complètement, par M. Victor Giraud, fragment qui semble se rapporter à cet épisode, mais que l'auteur jugea plus convenable de ne pas reproduire dans les (Mémoires, ce suaire magnifique qu'il tissait, suivant le mot de Vogué, '< pour sa résurrection dans la gloire posthume //.
Oyelle est cette Occitanienne, c'est-à-dire celte femme du Languedoc?
Wyzewa, d'ordinaire plus perspicace, se borne à s'indigner que Chateaubriand ait eu, à la même époque, deux inconnues auxquelles il promettait sans doute également de les « aimer pour la vie >/.
Pour Vogué, madame de Vichet et la naïade du torrent sont la même personne. '< Il serait invraisemblable, déclare-t-il, qu'il se fût trouvé une autre Occitanienne écrivant, elle aussi, depuis deux ans, se révélant, elle aussi, en juin ou juillet 1829. Si nombreuses qu'aient été les admiratrices de René, le hasard ne fait point de pareils coups doubles, avec cette merveilleuse symétrie. >/ Cette opinion a de plus
pour elle que Chateaubriand et madame de Vichet avaient d'abord projeté de se rencontrer à Cauterets, et qu'en outre — fait ignoré par Vogué — leurs relations avaient continué après juin 1829. Mais, à côté de cela, que d'invraisemblances! Il nous faut supposer que la marquise, après s'être refusée à Paris, serait venue s'offrir dans les Pyrénées. D'autre part, malgré la facilité des transpositions imaginatives de Chateaubriand, faire de la quinquagénaire une vierge de seize ans dépasse un peu les bornes.
Qyant à Faguet, après avoir longuement examiné toutes les hypothèses, il en arrive à cette conclusion que rOccitanienne doit être une '< grisette » qui aurait sauté au cou de René.
Il me semble qu'il y a une autre explication.
En 1829, c'est le début de la liaison avec Hortense Allard. C'est l'époque où les amants, tels deux tourtereaux, se promènent dans les jardins de Paris. Qyand René part pour Cauterets, il demande à Hortense de venir l'attendre sur la route, à Etam-
pes ; et ils dînent dans une chambre d'auberge, '< comme deux jeunes amants fugitifs et cachés au désert ».
J'ai donc eu la curiosité de me reporter au récit que nous a laissé Hortense de ces premières semaines d'amour, non pas dans les Enchantements de Prudence, parus beaucoup plus tard et remaniés, mais dans le premier texte qu'elle rédigea et que publia si méchamment Sainte-Beuve, à la fin du volume sur Chateaubriand et son groupe littéraire. Or, juste avant le départ pour Cauterets, j'ai lu ces lignes qui m'ont semblé révélatrices : ^< Souvent à propos de mes jeunes ans et de son imprudence..., il me parlait d'un roman qu'il projetait, où il voulait peindre un tel amour. 11 y mettrait la passion, la vérité; souvent je le vis plein de son sujet et du talent qui le poussait. Un jour, je me rappelle, il me tint presque sur ses genoux, me supportant sur ses deux bras, la tête levée, rêvant perdu dans je ne sais quelles pensées ». Il voulait appeler ce roman %)alentine et
Hortense y aurait eu le principal rôle. Dans une lettre du 31 janvier 1833, où il lui parle encore de ce projet, il cite des vers de Béranger qui, somme toute, résument assez bien son idée :
Vous vieillirez, ô ma jeune maîtresse, Vous vieillirez et je ne serai plus.
Le fragment enlevé des é^émoires ne serait-il pas un chapitre de l'œuvre dont il avait la tête pleine au moment du départ pour Cauterets? Et les lignes des ^TUCémoires ne seraient-elles pas à leur tour une sorte de fiction, de synthèse poétique née à la fois de Tidylle épistolaire avec la marquise, de son amour pour Hortense et du roman qu'il ébauchait en imagination? Il a dû rêver un jour, au bord du gave, qu'une femme, plus ardente que la marquise et plus jeune encore qu'Hortense, lui tombait dans les bras. Etait-ce l'une? Etait-ce l'autre? C'étaient l'une et l'autre ; et toutes deux eurent leur part dans le rêve transcrit. L'Occitanienne, la correspondante pendant
deux ans : c'était madame de Vichet. La spirituelle, déterminée et charmante étrangère, mots laissés de côté par Vogué et pour lesquels Faguet se borne à poser un point d'interrogation : c'était Hortense, née à Milan et rencontrée à Rome. Clémence Isaure : c'était aussi bien la Languedocienne, digne émule de madame de Sévigné, que l'auteur de Jérôme dont il avait quelquefois corrigé les épreuves. Qyant aux seize ans : c'était le rêve éternel qui hante les vieillards. Or, pour les poètes, où commence le rêve, où finit la réalité? « L'âme des poètes lyriques fait réellement ce qu'ils se vantent de faire ». Cette citation de Platon que madame de Noailles met en tête d'un de ses volumes, ne s*applique-t-elle pas particulièrement au grand Celte, à qui si souvent il arriva, suivant la formule de Lemaître, ^< d'altérer la vérité pour produire plus d'effet »?
Un moment, je me suis même demandé si l'épisode des <5^émoîres ne serait pas né, dans l'imagination de Chateaubriand, du désir d'imiter Goethe. Le
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rapprochement avec Bettina s'impose tellement qu'il vint naturellement sous la plume de Sainte-Beuve, dans l'article où il reproduit la page déchirée des (Mémoires, '< que le vent, dit-il, lui apporta par la fenêtre ouverte >/. Naturellement, à la confession passionnée et « corruptrice » de Chateaubriand, qui ne serait à sa place que dans le Cantique des cantiques, il oppose l'attitude sereine de Goethe qui se bornait à contempler et à gronder doucement Bettina « se livrant auprès de lui à des caresses d'enfant et à des échappées de folle vigne en fleur ». Faguet aussi songe à Gœthe et se réjouit, pour notre amour-propre national, que Chateaubriand ait eu sa Bettina. Si celle-ci s'est endormie sur les genoux de l'Olympien, l'Occitanienne s'est évanouie dans les bras de René. '' Il y a parité », dit-il. Mais, pour supposer cette nouvelle supercherie de la part de Chateaubriand, il faudrait admettre qu'il ajouta l'épisode après 1830, date où fut composé le chapitre des ^^émoires, puisque la Correspondance de Gœthe
avec un enfant ne parut qu'en 1835 et ne fut traduite qu'en 1843. Je sais bien que l'histoire de Bettina fut connue avant ces publications et que Chateaubriand s'intéressait particulièrement à tout ce qui concernait son seul rival dans la gloire européenne. Mais, en l'absence d'indications précises, ne compliquons pas des choses suffisamment embrouillées par elles-mêmes. Et laissons le rôle qui lui revient à ma compatriote ardéchoise, en souvenir de qui j'ai écrit cet article.
Si jamais d'ailleurs, — le problème élucidé par des documents nouveaux, — madame de Vichet devait abandonner tout droit sur l'Occitanienne, elle aurait encore la part assez belle. Il lui resterait d'avoir pendant dix-huit mois occupé l'esprit de Chateaubriand, et surtout d'avoir écrit quelquesunes des plus jolies lettres dont puisse s'enorgueillir notre littérature féminine. Sans doute René ne lui éleva point un tombeau comme à Pauline ; le temps lui en aurait du reste manqué puisque, par une
émouvante coïncidence, il mourut quelques semaines après elle. Mais qu'importe à sa mémoire que l'on cherche vainement sa sépulture dans le petit cimetière de Chapareillan, où elle repose à l'ombre des montagnes dauphinoises? Mieux qu'une froide construction de pierre et de bronze, les lettres de René encadrant celles de Marie font à la marquise de Vichet le plus gracieux et le plus durable des monuments.
PQ Faure, Gabriel
Z5F37 ienne