‹ ChateaubriandChapitre 24 sur 36 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

On peut appeler Chateaubriand le restaurateur de la religion chrétienne en France. On peut, somme toute, l'appeler ainsi. Et c'est, comme toute formule de ce genre, un peu inexact, un peu abusif. C'est vrai cependant; ou bien, en d'autres termes, il a collaboré de manière efficace à la restauration du christianisme français.

Il était, pour cela, revenu de loin. Et, quand il écrivait premièrement YEssal sur les révolutions, il avait plutôt l'air d'un apôtre de la mécréance. En Angleterre, pendant les années 1796, 1797 et 1798, il ne croyait plus à grand'chose; et même, il aboutissait à quelques rudes négations. Il appelait Jésus « un homme extraordinaire »;il signalait comme irréfutables les arguments qui ont été lancés contre la foi chrétienne; il appelait des « platitudes » les arguments qui servaient de réplique à ceux-là; il désignait les croyants comme des « sots »; il annonçait la déchéance du christianisme; il épiloguait sur la religion qui devait, à son gré, remplacer le christianisme bientôt; et, quant au christianisme, il déclarait que « personne n'y croyait plus ». Lui, en tout cas, paraissait bien ne plus y croire.

Voilà, en peu de mots, l'homme qui , tout de suite après avoir écrit ces impiétés, va se mettre à composer le Qciiie du Christiaiiismc et s'établir glorieusement le défenseur de la religion que la révolution IVançaise a lUM'sécutée.

Ici se pose, si l'on veut, une ciucslion tle sincérité. C^'est d'abord Sainte-Iieuve qui l'a jiosée et, bien entendu, pour la résoudre d'une façon désobligeante. Cette question a été reprise, en Sorbonne, au moyen d'une thèse de doctorat,

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par M. l'abbé Bertrin, — cette fois, on le devine, d'une façon désobligeante pour Sainte-Beuve. La thèse de M. l'abbé Bertrin a donné lieu à toute une polémique, où l'on vit se manifester de la politique, autant et plus que de la critique. Le problème, oij abondent les plus agréables malentendus, a été, par Sainte-Beuve et aussi par ses adversaires, très mal posé.

Une question de sincérité littéraire est toujours mal posée. Une question de sincérité religieuse est, en outre, inconvenante et, pis encore, insoluble. Bref, une question de sincérité ne nous regarde pas. Le critique n'est pas là pour sonder les consciences. C'est affaire à Dieu; ou bien ce n'est affaire à personne. Un Ponce-Pilate me plairait qui, avec un triste sourire, demanderait : « Qu'est-ce que la sincérité? » La vérité elle-même est un objet d'incertitude. Encore réussit-on parfois à l'approcher, en écartant divers mensonges et des erreurs évidentes. iVlais la sincérité!... L'erreur même ne lui est pas opposée; et le mensonge est la chose la plus nuancée, subtile et comme la plus insaisissable, souvent.

Un saint merveilleusement scrupuleux à qui l'on demanderait, à brûle-pourpoint, s'il est sûr d'être absolument sincère, répandrait sur ses cheveux, son front et son visage, une cendre de mélancolie : et il se tairait, avec un soin caractéristique. Or, la sincérité d'un artiste, d'un homme de lettres, voilà un double et un triple mystère!...

Prenons les choses autrement. Il est certain que Chateaubriand fut irréligieux durant tout le séjour d'émigré qu'il fit en Angleterre et qu'il l'était encore au début de l'année 1798. Il est d'autre part certain que le Génie du Christianisme, qu'il a composé peu après, est un livre de foi et de religion. Comment s'est fait le passage de V Essai au Génie du Christianisme? et quelle est la valeur dialectique, la valeur apologétique de ce contraste?...

Une dizaine d'années plus tôt, Kant avait, successivement et à peu d'intervalle, publié la Critique de la raison pure et 1^ Critique de la raison pratique. La Critique de la raison pure se propose de démontrer que tous les arguments qu'on a donnés ou qu'on pourra logiquement donner en faveur de l'existence de Dieu, de l'immortalité de l'âme et des sanctions d'outre-tombe, ne valent absolument rien. La Critique de la raison pratique affirme, et catégoriquement, l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et les sanctions d'outre-tombe.

Là-dessus, Henri Heine, dans son livre De l Allemagne, s'amuse. Voici ce qu'il raconte; et, ce qu'il raconte, évidemment il l'imagine. C'est ingénieux et c'est joli.

Le p^hilosophe Kant, à Kœnigsberg, homme placide, régulier dans ses habitudes et qui ressemble à quelque bourgeois de la ville, a écrit la Critique de la raison pure... « N'entendez-vous pas la clochette? A genoux! On porte les sacrements à un Dieu qui se meurt!... » Mais le philosophe Kant a un vieux domestique. Lampe, qui, porteur d'un vieux parapluie, le suit à peu de pas dans ses promenades, si le temps est menaçant. Le vieux Lampe entend résonner la clochette qui annonce la mort du Dieu que la Raison pure a tué. Le vieux Lampe est fort marri, laisse tomber son parapluie et sent de grosses larmes couler de ses yeux sur ses joues.

Alors, Emmanuel Kant s'attendrit et montre qu'il est, non seulenicMit un grand philosophe, mais encore un brave homme ; il réllécliit et dit d'un air moitié débonnaire, moitié mahn : « Il faut que le vieux Lampe ait un Dieu, sans quoi point de bonheur pour le pauvre homme... Or, l'homme doit être heureux en ce monde... C'est ce que dit la rui.soii pratique. Je le veux bien, moi ! Que la raison pratique garantisse donc l'existence de Dieu (1)!... -^

(i) Henri HtiNE, De l'Allemagne^ iiouvcllo édition, t. I, p. 131.

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C'est ainsi qu'Emmanuel Kant aurait été, par son bon cœur, induit à écrire la- Critique de la raison pratique après la Critique de la raison pure et, bref, à ressusciter les croyances qu'il avait d'abord détruites, — en d'autres termes, à écrire une sorte de Génie du Christianisme après une sorte (ï Essai sur les révolutions. Oui, tout cela, pour consoler le vieux et fidèle valet de chambre Lampe, qui avait besoin, comme les autres, d'une religion pour n'être pas par trop malheureux ici-bas.

Cette interprétation narquoise et amusante marque bien le revirement qui caractérise la philosophie de Kant. Mais elle n'est pas juste. Le plan, le schéma, l'idée de la Raison pratique se trouve déjà explicitement à la fin de la Raison pure. Pour Kant, la restauration des croyances est, sinon l'idée première, du moins une idée de la première heure; et la dialectique meurtrière de la Raison pure n'est pas tout à fait, mais elle est presque la même chose que le doute méthodique de Descartes et le scepticisme provisoire de Pascal, l'une des prémisses d'une argumentation dogmatique tendant à des affirmations.

Voilà l'échantillon d'une idéologie qui mène de la mécréance et du nihilisme au dogmatisme et à la croyance.

Pour Chateaubriand, ce n'est pas cela. L'Essai sur les révolutions ne contient pas les prémisses d'un raisonnement dont le Génie du Christianisme présenterait les conclusions; et Chateaubriand, en écrivant le Génie du Christianisme, ne s'est pas soucié d'établir, de restaurer une religion pour le peuple, une consolation pour les vieux Lampe qui, à l'annonce de l'agonie des dieux, laissent, d'effroi et de chagrin, tomber leur parapluie.

Notons que Chateaubriand, s'il avait été curieux de métaphysique, aurait pu connaître le système de Kant, sinon à l'époque où il commença d'écrire le Génie du Christianisme, en Angleterre, du moins bientôt après et quand il avait encore presque tout à écrire. En effet, son ami Fontanes écrivait un article sur le Kantisme. Il était, à ce propos, informé par l'intelligent Joubert, lequel avait, d'ailleurs, exposé la doctrine du philosophe de Kœnigsberg

à Pauline de Bcaumont; et c'est en l'amoureuse compagnie de cette dame gentille et savante que Chateaul:)nand composa la plus grande partie du Génie du Christianisme.

On voit ici, en plein, la véritable indifférence où fut Chateaubriand à l'égard de la philosophie. Indifférence qui peut, à bon droit, sembler un peu choquante et qui est caractéristique.

Alors? Eh bien, voici, d'après Chateaubriand lui-même, les circonstances de ce qu'on nomme sa conversion.

Il a écrit, à la date de 1802, dans la préface du Génie du Christianisme :

Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion et en admirant le christianisme...

En fait, il ne l'admirait plus guère.

...j'en ai méconnu plusieurs rapports. Je pourrais en rejeter la cause sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais; mais j'aime mieux me condamner : je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est servie pour me rappeler à mes devoirs (1).

Nous sommes donc, au dire de Chateaubriand lui-même, en présence d'une véritable conversion. Quel en fut le motif et quels furent les stratagèmes de la Providence?...

Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans les cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume. Elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda les derniers vœux de ma mère ; quand la lettre me parvint, au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus, elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette morte qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé : je suis devenu chrétien ; je n'ai point cédé, j'en conviens, i\ de grandes lumières surnaturelles. Ma conversion est sortie du cœur : j'ai pleuré et j'ai cru.

(1) Génie du r/;/'/j/w/?w//<', (.'clitioii originale, t. 1'', p. vu.

Je ne saurais dire à quel point je trouve ce récit vraisemblable et combien fl me satisfait. Si Chateaubriand n'avait pas dit, cette fois, la simple vérité, que n'eût-il pas imaginé de magnifique et d'extraordinaire, pour donner un éclat prodigieux à cette conversion? C'est alors que les « grandes lumières surnaturelles > seraient intervenues. L'on sait avec quelle ingéniosité, avec quelle intrépidité superbe il ne craignait pas, habituellement, d'inventer, et de toutes pièces, les circonstances les plus favorables à embellir sa destinée. S'il avait cédé à la tentation si fréquente de sa théâtrale nature, il y aurait des miracles, des préméditations divines autour de sa conversion. La simple vérité, cette fois, lui a suffi. Quoi de plus naturel que son récit? Il avait reçu l'éducation la plus chrétienne. Ensuite, le scepticisme de ses amis de lettres l'avait séduit, mais sans le contenter parfaitement. Ce scepticisme, en exil, dans la solitude, s'était exaspéré. Mais ce scepticisme n'était pas de qualité philosophique, de sorte que, pour changer d'opinion. Chateaubriand n'eut pas à démolir une idéologie. Sa médiocrité de philosophe le servit; elle lui facilita son retour au dogmatisme. Son nihilisme était une impression et comme un état d'esprit, plus émotif que réfléchi. Une impression nouvelle et un nouvel état d'esprit, sous l'influence d'une alarme imprévue, devaient modifier aisément sa croyance. C'est ce qui arriva.

Chateaubriand, vingt-quatre ans plus tard, en 1826, dans la préface de la seconde édition de l'Essai, dit :

Ce n'était point là une histoire inventée pour me mettre à l'abri du reproche de variations qud.ndV Essai parviendrait à la connaissajiice du public.

Je le crois, quant à moi, sans difficulté.

Les ennemis de Chateaubriand, sous l'Empire, après que Napoléon se fut brouillé avec la cour de Rome, en jugèrent tout autrement :

On sema, dit Chateaubriand dans cette préface de 1S26, le bruit que ma mère était morte avant la publication de V Essai

et qu'ainsi la préface du Génie du Christianisine reposait sur une fable.

Ces polémiques sont pitoyables. Et je comprends le frémissement qu'il y a dans cette phrase :

Ceux qui disaient ces choses étaient-ils mes amis, mes proches.?' Avaient-ils vécu avec moi à Londres, reçu mes lettres, pénétré mes secrets.? Pouvaient-ils, par leur témoignage, déterminer l'instant où j'avais répandu des pleurs.? S'ils étaient étrangers à toute ma vie, s'ils avaient ignoré mon existence jusqu'au jour où le public la leur avait révélée, s'ils étaient en France lorsque je languissais sur la terre d'exil, comment osaient-ils fonder une lâche accusation sur un fait qu'ils. ne pouvaient ni savoir, ni prouver.?... Quelle critique, que celle qui force un honnête homme à entrer dans de pareils détails, qui oblige un fils à produire l'extrait mortuaire de sa mère !..,

Il a raison. Et c'est, en effet, ce qu'il fut obligé de faire. La pièce administrative figure dans la préface à laquelle j'emprunte ces renseignements. Elle établit que Mme de Chateaubriand est morte le 12 prairial an VI de la" république, c'est à dire le 31 mai 1798. Or, la publication de r£55«/ date des premiers mois de 1797. Ainsi tombe une calomnie.

Puis Chateaubriand cite la lettre qu'il reçut de sa sœur, Mme de Farcy, et par laquelle il apprit la mort de sa mère. Une admirable lettre; et l'on n'a pas de peine cà concevoir qu'elle ait ému profondément le triste et solitaire jeune homme.

Elle est datée de Saint-Servan, 1" juillet 1798. Et, à vrai dire, je ne sais pas pourquoi, si Mme de Chateaubriand est morte le 31 mai, l'annonce de sa mort n'est partie do Saint-Servan qu'un mois plus tard. Mme de Tarcy ne savait-elle pas l'adresse de son frère? Y avait-il, entre Chateaubriand et sa famille, une sorte de détachement, non de cœur mais de fait? Voici la lettre :

Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères ; je t'annonce à regret ce coup funeste...

Ici, dit Chateaubriand, « quelques détails de famille ».

Quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession, non seulement de piété, mais de raison ; si tu le savais, peutêtre cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire ; et si le ciel touché de nos vœux permettait notre réunion, tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre ; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est pas pour nous tandis que tu nous manques et que nous avons lieu d'être inquiètes de ton sort...

Que faut-il de plus? Et, pour qui apprécie justement le caractère de Chateaubriand, la situation où il était à Londres en 1798, sa vive sensibilité, sa mélancolie, cette explication ne suffit-elle pas? Ah! les chicaneurs, les indiscrets et les sots, qui trouvent qu'elle ne suffit pas!...

Or, voici, d'après le Mémorial, ce qu'on racontait à l'Empereur, quand il était à Sainte-Hélène. Dulau, libraire de Londres, aurait fait observer à Chateaubriand que la mode n'était plus aux déclamations antireligieuses : elles devenaient banales et de mauvais ton. Pour séduire l'opinion publique, il fallait — aurait dit Dulau — faire désormais tout le contraire et défendre la religion : alors, M. de Chateaubriand aurait écrit le Génie du Christianisme (l).

Il paraît que l'Empereur aimait beaucoup cette histoire et la trouvait fort plaisante. Elle l'est : et elle est, en outre, la perfidie même. Chateaubriand, incrédule de la veille, aurait écrit le Génie du Christianisme, sur le conseil d'un négociant malin et pour avoir plus de vente!... Les gens qui divertissaient ainsi l'Empereur aux dépens de Chateaubriand, n'étaient-ce pas les vieux et fidèles ennemis de l'écrivain qu'ils poursuivaient déjà, anciennement, de leurs calomnies? Les ennemis ont une persévérance que les amis n'ont pas toujours.

Il) cité par G. Pailuès, Chateaubriand^ sa femme et ses amis. Bordeaux e. Paris, 1896, p. 49, en note.

Il est vrai que Chateaubriand fut en relations avec le libraire Uulau. Ce libraire est un de ceux qu'indique le prospectus de VEssai comme les dépositaires de cet ouvrage. Or, Dulau était un ancien bénédictin du collège de Sorrèze. A la Révolution, il émigra et, pour gagner sa vie, ami des livres, s'établit, à Londres, libraire. Eh bien, il estv possible que cet homme pieux et intelligent ait lu ['Essai, qu'il avait à vendre, et qu'il ait dit à Chateaubriand que son plaisir serait de vendre un livre mieux dévot. Dulau est désigné, dans les Mémoires d'outie-tombe, comme le « libraire du clergé français émigré ». Il est possible aussi que Chateaubriand, écrivant un livre religieux, se soit, cette fois, adressé à ce libraire religieux plutôt qu'à nul autre. En tout cas, il n'y a que de la malveillance, et bien falote, à décider que Chateaubriand a fait là une affaire, un trafic de sa conscience. Non, de tels bouleversements de l'âme, ce ne sont pas les propos futés d'un négociant qui les produisent.

Chateaubriand commença en 1799 d'écrire le Génie du Christianisme ou, du moins, l'ouvrage qui devait plus tard s'appeler ainsi. Car il y a, là-dessus, dans les Mémoires d' outre-tombe, une erreur. Les Mémoires disent :

Lorsque, après la triste nouvelle de la mort de Mme de Chateaubriand, je me résolus à changer subitement de voie, le titre de Génie du Christianisme, que je trouvai sur-le-champ, m'inspira (1).

Non!... Deux lettres de Chateaubriand, l'une qu'a publiée M. l'abbé Pailhcs (2) et l'autre qu'a publiée Sainte-Beuve (3), prouvent que Chateaubriand se mit à la besogne en 1790

(0 Mémoires, t. II, p. 180.

[2) G. r'Aii.nKS, 1. 1., p. 43.

{]) Samtk-Bevvi^, Chatcciubriivid et son groupe Uttcriïirc, t. I. p 177 Je IVJition in-i 2.

et qu'il n'eut immédiatement ni le titre ni l'économie de son ouvrage. Dans la première de ces lettres, qui est datée du 19 août 1799 et qui est adressée probablement à la citoyenne Fontanes, mais, sous le couvert de cette dame, à Fontanes lui-même, on désire de mettre en vente les feuilles d'un ouvrage « qui s'unprime à l'étranger » et qui a pour titre : De la religion chrétienne par rapport à la morale et aux beaux-arts. Ce doit être un in-octavo de 430 pages, et composé de sept parties.

La seconde lettre, adressée à Fontanes, est datée de Londres, 25 octobre 1799. Le titre de l'ouvrage annoncé n'est plus le même. Ce sera désormais : Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre. Et cela formera deux tomes de 350 pages chacun.

Cette lettre est fort belle, assez belle et poignante pour avoir induit Sainte-Beuve, qui l'avait retrouvée parmi les papiers de Fontanes, à conclure que Chateaubriand fut, dans son christianisme nouveau, sincère... pour quelque temps.

Je viens encore de perdre ma sœur (Mme de Farcy), que j'aimais tendrement et qui est morte de chagrin dans le lieu d'indigence où l'avait reléguée Celui qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les récompenser dans une autre vie. Une âme telle que la vôtre, dont les amitiés doivent être aussi durables que sublimes, se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours d'attachement dans un monde dont les figures changent si vite et où tout consiste à acheter si chèrement un tombeau.

Cette démonstration sentimentale de l'immortalité de l'âme caractérise les dispositions morales de Chateaubriand; elle caractérise aussi l'esprit de l'ouvrage et, ne disons pas sa méthode, mais son inspiration.

Toutefois, Dieu, qui voyait que mon cœur ne marchait point dans les voies iniques de l'ambition ni dans les abominations de l'or, a bien su trouver l'endroit où il le fallait frapper, puisque c'était Lui qui en avait pétri l'argile et qu'il connaissait le fort

et le faible de son ouvrage. II savait que j'aimais mes parents et que là était ma vanité : il m'en a privé afin que j'élevasse les yeux vers Lui... Je dirigeai le peu de forces qu'il m'a données vers sa gloire, certain que je suis que là gît la souveraine beauté et le souverain génie, là où est un Dieu immense, qui fait cingler les étoiles sur la mer des cieux comme une flotte magnifique, et qui a placé le cœur de l'honnête homme dans un fort inaccessible > aux méchants.

Si l'on trouve qu'il y a, là encore, de la rhétorique, je ne le nie pas. Mais cette rhétorique me paraît tout à fait spontanée; j'y reconnais le caractère de ces propos un peu excessifs, et de sentiment et de formes auxquels incite un cœur abondant l'excès même de la passion, douleur ou joie, ici douleur.

Après ce préambule, Chateaubriand parle à Fontanes de son livre; et il lui en cite des passages. Nous avons ainsi la première version de morceaux qu'il a gardés dans l'édition de 1802, mais en les modifiant et en les corrigeant. Par exemple, nous savons que le chapitre des « Tombeaux chrétiens » et le chapitre de « Saint-Denis », destinés d'abord à la septième partie et qui figurent dans la quatrième - - car toute l'économie de l'ouvrage fut modifiée — datent de Londres 1799.

Pour composer son ouvrage chrétien, Chateaubriand, de place en place, uWWs^iiV Essai sur les révolutions. Une page relative à Dieu, page qui dans l'Essai semble un peu déiste, devient dans le Génie ïori bien chrétienne. Un splendide coucher de soleil et plusieurs autres morceaux de VEssai passeront dans le Génie. Et il n'est pas jusqu'au chapitre impie de VEssai : <^ Quelle sera la religion qui remplacera le christianisme? > qui ne soit - oh! avec le plus attentifamendement! - devenu un chapitre du Génie, le denn'er, qui a pour litre : Quel serait aujourd'hui l'état de la société, si le chiistianisme n'eut point paiii sur la terre? La dil'leience des titres indiiiue assez la tiansformation : dans l'Essai, l'auteur supj^ose que le christianisme va disparaître; dans le Génie, l'auteur imagine (.jne le christianisme n'eût point existé. Voilà tout!... Comme les révolu-

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tionnaires et les penseurs libres ont la manie de laïciser, afin d'utiliser d'anciens objets pour leurs idées nouvelles, Chateaubriand ne perdait pas ses impiétés, mais il les christianisait d'abord.

C'est assez drôle, mais ce n'est pas très choquant. Lorsque le christianisme s'installa, il usurpa et transforma en basiliques des temples païens. Il n'y a guère d'église très ancienne où on ne trouve des colonnes qui proviennent de ces temples. Divers petits dieux locaux sont devenus des saints; des fées ont subi la même édifiante promotion; et plusieurs statues de la Vierge, en Italie ou ailleurs, sont des déesses de Rome qui ont eu leur chemin de Damas. Il y a, pareillement, dans le Génie du Christianisme, bien des reliques d'uûe incrédulité que d'habiles retouches sanctifient.

Ayant écrit une bonne partie de son livre, en ayant même imprimé quelques feuilles, Chateaubriand, un jour, décida de rentrer en France. Fontanes l'y appelait. Et principalement, sans qu'il le sût, mais il le devinait un peu, l'y appelait sa gloire, sa prodigieuse gloire, qui l'attendait et qui préparait tout en vue de cette épiphanie. Oui, les coïncidences se préparaient qui, de l'écrit de cet homme obscur et encore très jeune, allaient faire un acte d'histoire. Et Bonaparte était l'inconscient artisan de cette aventure, quasi jumelle de la sienne.

Il arriva. Il était extrêmement pauvre. Il avait pris, pour éviter les ennuis, le faux nom de La Sagne. Il s'installa dans un entresol de la rue de Lille et se mit au travail. L'éditeur Migneret consentit à publier le Génie du Christianisme. Alors viendrait un peu d'argent. Mais, d'abord, La Sagne manqua de vingt-cinq louis, qu'il pria Fontanes d'emprunter pour lui. Et, avec une sorte de fureur, il travailla.

A peu de temps de là, sur l'initiative de Fontanes et par Joubert, il fut présenté à la charmante Pauline de Beaumont qui, dans la rue Neuve du Luxembourg, avait ouvert le premier salon de la période post-révolutionnaire.

Et puis, un jour, Pauline de Beaumont et René de Chateaubriand résolurent d'aller passer un bout de temps à la campagne. Pauline de Beaumont loua une petite maison à

Savigny, en Seine-et-Oise. Et c'est là, en cette tendre compagnie, que Chateaubriand mit la dernière main à son apologie chrétienne. Tel est le cœur mêlé des hommes! Les lis de la foi poussèrent parmi les roses du péché.

Sur la manière dont Chateaubriand travaillait à Savigny, nous avons un admirable document : c'est la correspon-^ dance de Joubert et de Pauline de Beaumont.

Ils arrivèrent à Savigny, Pauline et René, le 22 mai 1801; e^, dès le lendemain, Pauline écrit à Joubert :

Ce matin, le sauvage m'a lu la première partie du premier volume, en m'indiquant les changements qu'il doit faire. En vérité, je lui souhaite des critiques plus froids et plus éclairés que moi, car je ne suis pas sortie du ravissement et suis beaucoup moins sévère que lui. Cela est détestable (1).

Joubert donnait d'admirables conseils. Il voulait que Chateaubriand « se débarbouillât de Rousseau >, et aussi d'Ossian, des vapeurs de la Tamise, des révolutions anciennes et modernes et que, tout simplement, il s'abandonnât à sa poésie; alors:

Vous verrez quel poète nous allons avoir pour nous purifier des restes du Directoire, comme Épiménide, avec ses rites sacrés et ses vers, purifia Athènes de la peste {?.).

Je me demande s'il y eut jamais un honnne plus intelligent que Joubert. Plus on le lira et plus on apercevra, dans ses pensées et dans ses lettres, une merveilleuse finesse de jugcnicnt. Les conseils qu'il donne à Chateaubriand et que Pauline de Beaumont devait transmettre au nouveau défenseur de la religion catholique, sont des chefs-d'(i.'uvre de prudence. Joubert avait exactement saisi ce qu'il fallait que fût alors une efficace apologie de la religion; et, avec une clarté singulière, il savait aussi ce qu'on jxiuvait attendre de Chaleaubiiand : de la philosophie? non, de la j-toésie.

Chateaubriand, à Savigny, voulut avoir des II vies. Il en

(\\ Paul iiK Kavnal, les ('(irrcsiH)iiiLiiils de Joiilnit, nouvelle éilitiou. iMris, 188^, p. 130.

[2) Lettres de Joubert à l'auline de Beaumont, dans l'édition Raynal, t. 11.

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avait besoin pour se renseigner; et puis il en avait besoin parce que son imagination vive aimait l'cxcilation de la lecture. Joubert fut l'obligeance même, il donna toutes les indications utiles. Mais il supplia que Chateaubriand ne s'encombrât pas de livres :

Recommandez-lui, je vous prie, de faire ce qu'il voudra, dans sa chambre, de ses in-folio, mais de se garder bien d'en rien transporter dans ses opérations.

Et Joubert ajoute :

Bossuet citait ; mais il citait en chaire, en mitre et en croix pastorale, il citait aux persuadés.

Ici, évidemment, Joubert s'amuse; il rappelle, avec un certain plaisir, à Pauline de Beaumont que son ami, somme toute, n'est pas unévêque de Meaux ni d'ailleurs.

Et commiC il marque bien la différence des époques, afin de donner à savoir ce qu'exige l'opportunité actuelle!

Ces temps-ci ne sont pas les mêm.es. Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le christianisme, à respirer avec quelque plaisir l'encens qu'il offre au ciel, à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la religion.

N'est-ce pas exquis?... Joubert connaissait bien Chateaubriand; et il se méfiait. 11 savait l'étonnante facilité avec laquelle Chateaubriand se croyait capable de tout faire et de se transformer en tout personnage par le seul prestige de son génie. Le même Chateaubriand, qui, plus tard, voyageant en Grèce, annonça qu'il était archéologue et prétendit avoir découvert les ruines de Sparte, n'allait-il pas, en 1802, se présenter comme un père de l'Eglise? Joubert le redouta, très sagement; et il mit en garde contre un tel ridicule le pieux ami de Pauline de Beaumont, le récent ami de la religion chrétienne.

'Tout de même, Chateaubriand lut les Letties édifiantes, y Histoire de la Nouvelle France, X Histoire ecclésiastique,

Montfaucon et, en huit volumes, les Moines. S'il ne lut pas lui-même tout ce fatras de bibliothèque, il se fit aider par Pauline de Beaumont. Elle lut des choses qui, dit-elle, l'ennuyaient mortellement. Elle prit des notes, copia des extraits, accepta un labeur de patient secrétaire et fut la bonne volonté même, en dépit de ce qu'avaient de rude,. pour une, charmante femme, ces livres laborieux et austères.

D'ailleurs, elle était contente, quand, après avoir bien travaillé, elle livrait à celui qu'elle nommait l'Enchanteur ses trouvailles difficiles; et l'Enchanteur prenait cela : il en faisait de splendides pages.

II y a là, écrit-elle, une sorte de miracle ; et le secret de l'Enchanteur est de s'enchanter lui-même. Il n'a l'air d'avoir fait que rassembler des traits épars ; et avec cela il vous fait fondre en larmes et pleure lui-même (1).

Il pleure lui-même!...

Pendant les semaines amoureuses de Savigny, Chateaubriand travailla beaucoup pour la défense de l'Eglise. Il travailla tant et si vite que Pauline de Beaumont craignait les inconvénients d'une telle hâte. Il voulait, au mois de septembre 1801, que l'ouvrage parût au mois de février 1802. Pauline de Beaumont n'osait pas trop avouer ses inquiétudes. Si seulement Chateaubriand les devinait, il se désespérait.

Mais elle lui communiquait les conseils clairvoyants de Joubert. Alors, il s'écriait, avec une absolue sincérité : « C'est le meilleur, le plus aimable, le plus étonnant des hommes! > Puis il riait. Sur le conseil de Joubert, il relisait avec soin ce qu'il avait écrit. Il supprimait beaucoup de citations. Mais, aussitôt, il en ajoutait beaucoup d'autres. Et Pauline de Beaumont écrivait à Joubert :

Ce qui m'effraye, surtout, c'est la Icc^èreté avec laquelle il énonce certains jugements qui demanderaient, pour ne point

( l"! r\llll l>K KA\NAI., 1. I., p. l]).

22a CHATEAUBRIAND. — CHAP. VII

effaroucher, à être présentés avec une adresse et une douceur infinies. A cela, il n'y a plus'de remède.

Pauline avait raison. Joubert avait raison. Et Chateaubriand, qui résistait aux conseils de Joubert et de Pauline, avait tort. Il eut raison tout de même, ayant cédé aux impulsions de son génie.

On ne saurait imaginer conseils plus sagaces et judicieux, plus fins et, de toutes façons, meilleurs que ceux de Pauline de Beaumont et de Joubert. Mais il est bon que le talent reçoive des conseils et en profite. Le génie, qui est d'une autre nature, n'en a que faire. Chateaubriand le sentit, avec entrain.

Pourtant, si l'on examine le Génie du Christianisme, au lieu d'en subir le charme, on y remarque les traces de cette hâte que signalait Pauline de Beaumont. Le livre aurait pu être meilleur; faute de quoi, il est admirable.

En cinq volumes in-octavo, le Génie du Christianisme parut le 14 avril 1802. Il eut le décor et l'environnement le plus extraordinaire. L'activité politique de Bonaparte avait, par un superbe hasard, coïncidé avec l'activité apostolique de l'écrivain. Le même temps vit ces deux choses : le Génie du Cliristianisme qui donnait aux gens du Consulat maintes raisons de revenir au christianisme, et le concordat qui réconciliait la France avec l'Eglise.

En dehors de ses autres mérites éclatants, le Génie du Christianisme eut encore cette vertu : il fut opportun.

Fontanes, en 1800, avait fait imprimer — et il ne le publia pas, vu que la faveur du premier consul lui promettait une carrière administrative oii un volume risquait de l'entraver — un attrayant recueil d'études oii se trouve ce passage qui définit parfaitement les volontés d'alors :

Il faudrait éviter soigneusement les vaines déclamations 9t cette métaphysique vague, obscure et insuffisante qui n'est

point fondée sur ki méthode et sur l'analyse. Une vaste érudition, un esprit clair et juste, ne suffiraient pas encore. On exigerait un style digne du sujet ; l'élévation et la sensibilité y domineraient, mais sans faste et sans effort. C'est là qu'on aimerait cette heureuse suite de mouvements et de raisonnements qui forme l'éloquence : car, dans un tel ouvrage, il faudrait tour à tour forcer la conviction et parler à l'enthousiasme. Le charme> qui persuade y serait peut-être plus nécessaire que la logique victorieuse qui subjugue la raison. C'est donc à une âme douce plutôt qu'à une âme fière, qu'il appartient d'écrire sur les opinions religieuses. Ce livre important reste encore à faire : i) mérite un grand écrivain (1).

Comment annoncer plus clairement le Génie du Christianisme? Mais ce n'est pas de la divination. Plutôt, ce serait l'une de ces prophéties qu'Ernest Havet a bien définies comme de l'histoire dont on met les verbes au futur. Fontanes était au courant des projets de son ami; le grand écrivain qu'il réclamait, il le savait occupé à son œuvre. Mais ce passage indique à merveille l'ensemble des opportunités : on voit combien l'auteur du Génie du Christianisme était en parfait accord avec son temps, avec son heure.

Le Génie du Christianisme est divisé en quatre parties, lesquelles se composent, la première et la quatrième de six livres, la deuxième et la troisième de cinq; et chacun de ces livres comprend un certain nombre de chapitres, en général assez courts. Avec toutes ces divisions, l'ouvrage est le désordre même. Il n'est guère de chapitres qu'on ne pourrait changer de place, faire passer d'une partie à une autre, sans déranger l'économie de l'ouvrage. C'est une accumulation — ce n'est pas une organisation - d'arguments, de tableaux et de commentaires.

Les quatre parties tiu Génie du Christianisme sont intitulées : la i")remière, Dogmes et doetrlnes; la deuxième, Poétique du Christianisme; la troisième. Beaux-arts et littérature; et la quatrième. Culte.

\\) SAiNi'K-Bhuvi:, Chokaubriiind et son groupe liltà dire, t. I, p. 90.

Eh bien! comment procéderait un apologiste de la religion chrétienne qui aurait chance de convaincre son lecteur? Je voudrais qu'il démontrât d'abord l'existence de Dieu; secondement, l'existence du Dieu chrétien, La première démonstration serait philosophique et la seconde historique : la première réclame un dialecticien, la seconde un exégète. Troisièmement, un moraliste poète ferait bien de nous engager à n'être pas négligents de vérités établies avec force.

Ce programme n'est pas une exigence capricieuse; une apologie pour la religion chrétienne nous doit tout cela et, de préférence, suivant cet ordre logique.

Voyons comment répond Chateaubriand à ces trois questions. D'abord, quelle démonstration donne-t-il de l'existence de Dieu?... C'est important; et même, c'est le principal.

La démonstration de l'existence de Dieu n'est qu'au cinquième livre de la première partie; elle survient après que l'auteur a déjà longuement épilogue sur les vérités de l'Écriture, vérités qui, en cette place, ne sont pas encore des vérités établies, puisqu'on ne nous a pas encore démontré l'existence de Dieu; ou bien, si elles suffisaient à elles seules, cette démonstration de l'existence de Dieu, qui apparaît au cinquième livre, n'aurait plus sa raison d'être. Mais nous savons que le plan de l'ouvrage n'est pas logiquement construit; et, la preuve de l'existence de Dieu, prenons-la où on nous la donne.

Le cinquième livre est intitulé Existence de Dieu prouvée par les merveilles de la nature. Et les chapitres : Spectacle général de l'univers; Organisation des animaux et des plantes; Instinct des oiseaux; Chant des oiseaux; Qu'il est fait pour l'homme; Nids des oiseaux; Migration des oiseaux; Bonté de la providence; Oiseaux des mers; Comment utiles à l'homme; Que les migrations des oiseaux servaient de calendrier aux laboureurs dans les anciens jours; Quadrupèdes; Amphibies et reptiles; Des plantes et de leurs migrations : Deux perspectives de la nature, l'homme physique, instinct de la patrie. Il suffit de lire cette table des matières

pour voir que Chateaubriand ne prétend pas à une véritable rigueur dialectique. Son argument, c'est celui que les philosophes appellent téléologique, ou argument des causes finales. Cœli enairant gloriam Dei, les cieux racontent la gloire de Dieu. Cet argument, qui remonte à la plus' haute antiquité et qui a traversé tout le moyen âge pour aboutir à- Bernardin de Saint-Pierre et à Chateaubriand, — après" quoi, ce n'est pas fini, — cet argument, réduit à sa substance efficace, le voici. Regardez l'univers, voyez comme il est beau, comme il est ordonné, comme toutes ses parties, comme tous ses détails révèlent une délicate, bienveillante et ingénieuse attention : est-il possible qu'une telle merveille ne soit pas l'œuvre d'un Dieu?...

Philosophiquement, cet argument n'est pas valable. Philosophiquement!... L'ordre qu'il y a dans l'univers est le fait qu'on veut expliquer. Eh bien, — philosophiquement, ~ le Dieu créateur est ici une hypothèse parmi d'autres, une hypothèse qui équivaut presque au pur et simple refus d'une explication. Cette hypothèse a plusieurs inconvénients : elle n'est pas exclusive de toute autre, elle n'a point un caractère de nécessité logique, elle est prompte et comme arbitraire. Deuxièmement, si elle rend compte de l'ordre qu'il y a dans l'univers, elle ne rend pas compte du désordre qu'il y a aussi dans l'univers, désordre qui est, lui aussi, un fait, — et ainsi elle conduirait à postuler un deuxième principe actif dans l'origine des choses, un principe mauvais, un diable; - et, puisqu'elle est de qualité religieuse, on peut lui reprocher de nous conduire à l'hérésie des manichéens. Enfin cette hypothèse n'a de valeur effective que si l'on abuse d'elle : le puissant architecte qu'elle affirme, il faut, pour en faire un dieu, le pourvoir d'attributs que ne signale pourtant par le spectacle de l'univers.

Chateaubriand, au premier chapitre lIu cinquième livre, écrit :

Toujours ridèie à notre plan, nous écarterons des preuves de l'existence de Dieu les idées abstraites.. .

C'est très joli de le promettre; mais peut-on le faire? Et que sera cette démonstration de Dieu, combin'iée à 1 écart et comme au mépris des idées abstraites?

... pour n'employer, continue Chateaubriand, que les raisons poétiques et les raisons de sentiment, c'est-à-dire les merveilles de la nature et les évidences morales.

Bien. Mais, d'autre part, il ne serait pas difficile de démontrer que ce procédé poétique et sentimental implique une philosophie abstraite, suppose une métaphysique, réclame à son origine et jusque dans son développement un système dialectique. Et le refus de cette métaphysique, refus qui est l'essentiel de l'argumentation de Chateaubriand, qu'est-ce autre chose, en fin de compte, qu'une sorte de positivisme? La méthode de Chateaubriand est expérimentale en son principe : elle prétend ne tenir compte que des faits qu'elle observe, non des idées et de leur logique abstraite. C'est bel et bien le procédé positiviste, — et qui, d'ailleurs, ici, abuse de ses droits, — mais c'est, au fond, le positivisme lui-même. 11 y a de frappantes analogies entre le mysticisme et le positivisme.

Chateaubriand se contente d'admettre que la démonstration métaphysique de Dieu a été faite, jadis, très bien faite; et cela lui suffit.

Platon et Cicéron chez les anciens, dit-il, Clarke et Leibniz chez les modernes ont prouvé métaphysiquement, et presque géométriquement...

« Presque géométriquement », voilà, en passant, une drôle d'expression; qu'est-ce qu'une demi-géométrie?

... presque géométriquement l'existence d'un être souverain ; les plus grands génies dans tous les siècles...

Ici intervient le principe d'autorité; on ne l'attendait pas. ... ont admis ce dogme consolateur.

Ce dogme? Que lotit cela est hasardeux, rapide et irréfléchi!... Ne s'agissait-il pas de métaphysique et de géomc-

trie? Oui : alors, nous ne devions pas aboutir à un dogme. Et, bref, négligeons le philosophe Chateaubriand.

Voyons l'exégète. Supposons l'existence de Dieu démontrée par la métaphysique évasivement et par les merveilles de la nature abondamment. Et voyons comment Chateaubriand passe de ce Dieu indéfini au Dieu chrétien plutôt qu'à tel autre Dieu. La préférence qu'il accordera au Dieu chrétien doit être attestée par les Écritures : elle est affaire d'histoire et d'exégèse.

Après ce que j'ai dit du plan et de la méthode qui ont présidé à la composition du Génie du Christianisme, on ne s'attend pas à trouver dans cet ouvrage un système cxégétique bien rigoureux; on aurait tort. L'exégèse de Chateaubriand est, dans son œuvre, éparpillée. Voici un échantillon qui en montrera l'extrême frivolité.

Le quatrième livre de la première partie est consacré à réfuter les objections qui ont été formulées contre le système de Moïse. 11 s'agit là de chronologie. Les savants veulent démontrer que le monde est beaucoup plus ancien que Moïse ne le prétend; Chateaubriand réfutera les savants. Parcourons ce quatrième livre.

D'abord, dit Chateaubriand, il est un peu téméraire de vouloir nous persuader qu'Origène, Eusèbe, Bossuet, Pascal, Fénelon, Bacon, Newton, Leibniz, Huet et tant d'autres, étaient ou des ignorants ou des simples ou des pervers padant contre leur conviction intime.

D'abord, répondrons-nous, il n'est jxis juste de j^lacer dans cette série Bacon, Newton et Leibniz. Et puis, voilà encore le principe d'autorité?... Voici le principe d'intimidation:

Les savants modernes ont donc dévoré, en se jouant, les insurmontables dilficultés qui ont fait pâlir Scaliger, Peteau, Usher, Grotius.?

Ce n'est pas sérieux; et Chateaubriand badine.

Après la chronologie, Ja « logographie ». Les prêtres de Thèbes donnaient dix-huit mille ans au royaume d'Egypte. Chateaubriand leur réplique par une citation de Plutarque. Et il ajoute :

Après tout, qu'est-il besoin de s'appesantir sur des disputes logographiques, lorsqu'il suffit d'ouvrir l'histoire pour se convaincre de l'origine moderne des hommes .\..

Il va vite!... Et le malheur, c'est qu'il ne suffit pas d'ouvrir l'histoire pour se convaincre de l'origine moderne des hommes. Non, pas du tout!

Et puis :

Que si pourtant on est étonné de trouver tant de j^randeur et de magnificence dans les premières cités de l'Asie, cette difficulté cède sans peine à une observation tirée du génie des Orientaux.

C'est presque assez drôle, je crois!...

Dans tous les âges, ces peuples ont bâti des villes immenses, sans qu'on en puisse rien conclure de leur civilisation et conséquemment de leur antiquité.

A de telles affirmations autoritaires et catégoriques, on ne sait que répondre. On est déconcerté; l'on demeure stupide. Cependant, on a l'impression fort nette que Chateaubriand plaisante. Et c'est dangereux, pour un apologiste de la religion chrétienne.

Ensuite, et pour taquiner les savants, il insiste sur les difficultés de la chronologie, sur les erreurs qui résultent de la passion de l'historien, des fautes des copistes et, dit-il, « de milles accidents de temps et de lieux ».

Ici, vraiment, il a raison. Les textes anciens nous arrivent par l'intermédiaire inquiétant de copistes fallacieux, de copistes imbéciles et de copistes trop ingénieux et inventifs. Les fautes qu'ils commettent, fautes de sottise, fautes de niaiserie industrieuse et, quelquefois, fautes intention-

nelles, s'attaquent à tous les textes et, notamment, aux chiffres, aux dates. Chateaubriand a raison.

Mais qu'il est imprudent! Et comment ne voit-il pas s'il le voit, comment espère-t-il le dissimuler à ses adversaires et aux adversaires de la foi? - que ces difficultés inhérentes à la transmission écrite de tous les textes anciens risquent de compromettre la connaissance actuelle que nous avons de Moïse et de ses écrits? Ou bien alors il faut qu'il affirme que les Ecritures ont eu, à travers les siècles trompeurs, une chance providentielle, qu'elles ont été l'objet d'une protection miraculeuse. C'est à merveille. Mais il faut d'abord avoir démontré l'autorité des Écritures; et, faute d'arguments d'une autre sorte, — que Chateaubriand a négligé de donner, - l'autorité des Écritures a pour indispensable caution l'exactitude de leur texte. Ainsi, le moins qui puisse arriver à Chateaubriand, c'est d'aboutir à cette erreur que les logiciens appellent cercle vicieux.

Voici les dernières lignes de ce quatrième livre qui est, je crois, celui où Chateaubriand eut le mieux l'occasion mais il n'en profita pas — de se révéler comme un exégète un peu sérieux :

L'homme-roi...

L'homme, roi de la nature, et pour qui chantent les oiseaux, et pour le calendrier de qui les oiseaux ont leurs migrations régulières...

L'homnie-roi naquit lui-niênie à trente années, aliii de s'accorder par sa majesté avec les antiques grandeurs de son nouvel empire, de même que sa compai^ne compta sans doute seize printemps, qu'elle n'avait pourtant point vécus, pour être en harmonie avec les fleurs, les oiseaux, l'innocence, les amours, et toute la jeune partie de l'Univers...

C'est ravissant. Mais faudrait-il citer davantage, pour démontrer que Chateaubriand n'est pas un exégète sérieux?

Au total, au total provisoire, - nous avons trouvé Chateaubriand futile sur les deux premières des trois ques-

tions que je posais et qu'à mon avis doit poser une valable apologie pour la religion chrétienne. 11 ne démontre ni, par la philosophie, Inexistence de Dieu, ni, par l'exégèse, la valeur du témoignage qu'apportent les Écritures en faveur du Dieu chrétien.

Reste à nous demander s'il nous engage bien et d'une façon persuasive à ne pas négliger, à aimer le culte intérieur et extérieur qu'on doit à Dieu. Disons-le tout de suite, il est ici excellent et admirable. Au philosophe étourdi, à l'exégète nonchalant, succède enfin le grand, le merveilleux poète.

Dans tout ce qui précède, j'ai fait un contresens; et je l'ai fait résolument : j'ai considéré le Génie du Christianisme comme une véritable apologie pour la religion chrétienne. Le Génie du Christianisme n'est pas cela. Plutôt, il est une sorte de divin poème, composé par le plus séduisant des écrivains, par l'enchanteur le mieux pourvu des prestiges de l'art et du sentiment, pour nous induire à donner tout notre cœur au doux et sublime christianisme.

Ah! cela, comme il l'a bien fait! Pour le faire, comme il a magnifiquement répajidu les artifices de sa poésie, le trésor mouvant de ses souvenirs, le charme souverain d'une éloquence variée, qui tantôt monte jusqu'aux cimes et tantôt descend à la terre causer d'âme à âme avec le lecteur alarmé!...

Il manque quelque chose. Il manque la démonstration première et de laquelle tout dérive : la démonstration de Dieu, l'authentification du témoignage des Écritures. Oui; et, cela manquant, le reste est suspendu en l'air; le reste est posé calamiteusement sur des nuages qui n'ont guère de consistance. Ainsi la gloire divine, qui s'irradie autour du triangle mystique, rayonne à la manière d'un soleil dont on ne voit ni l'appui, ni la raison d'équilibre. Spiritus Domini ferebatur saper aquas; l'esprit du Seigneur était

porté sur les eaux. Il n'est pas d'eaux plus molles, fluides, et fuyantes que la combinaison dialectique du Génie du Christianisme. Cependant l'esprit du Seigneur y est mystérieusement porté, tenu en suspens et montré dans sa splendeur singulière.

Eh quoi! ce jeune Chateaubriand, sceptique et voire négateur de la veille, quand il revint au christianisni^ comme au besoin suprême de son âme douloureuse, est-ce la philosophie, est-ce l'exégèse qui le ramenait? Il fut ému dans son cœur; il fut désemparé, il fut désespéré. Au bout du désespoir, la foi se présenta, comme le seul recours : et il crut. C'est à une telle solution des misères de l'âme et des incertitudes de l'esprit qu'il invite son lecteur.

N'a-t-il pas dit qu'un écrivain ne fait que raconter son aventure? Tous ses ouvrages ne sont que son histoire, et qu'il a revêtue des prestiges de l'art. Son apologie pour la religion chrétienne, c'est le chant pathétique et c'est l'hymme délicieuse du retour qu'après l'incrédule voyage, il fit vers la religion de son enfance. Ce n'est pas autre chose.

Et le succès du livre, son efficacité, c'est le résultat de l'analogie qu'il y avait, par une bien naturelle coïncidence, entre son état d'esprit et l'état d'esprit oii étaient, dans la Frnnce de 1802, ses contemporains. Eux comme lui avaient cessé de croire; eux comme lui avaient souffert intimement, effroyablement, dans leurs tendresses, dans leurs crédulités meurtries et dans toute la combinaison de leur destinée: eux comme lui n'attendirent que l'occasion de revenir à la foi traditionnelle, au moment qu'avec un splendide effort la vie française se réorganisait. Ils ne réclamaient ni métaphysique ni exégèse; ils étaient prêts : et il ne leur fallait plus que le décisif encouragement. C'est (^Jiatcaubriand qui le leur donna.

Ainsi nous apparaît le Génie du Cliristianismc, connue un prodigieux ouvrage de circonstance. Pour l'opportunité historique et sociale, je ne vois à lui comparer que l'cruvi'C de Virgile, celle-ci étant survenue en de j^ueilles conjonctures. Le succès extraordinaire d'un livre ne s'explique jamais autrement : il faut qu'il ait été le désir anxieux d'une époque.

Mais, l'époque passée, les circonstances transformées, que restera-t-il du livre ?,N'a-t-il pas perdu, avec son opportunité, sa valeur?

Non. S'il était magnifiquement beau, il ne s'annihile pas. Mais il dure; et, pour durer, il change de signification. L'œuvre de Virgile, qui fut premièrement l'auxiliaire poétique de la politique d'Auguste, n'est pas morte après qu'Auguste eut pacifié le monde et restitué à Rome sa vie régulière; elle n'est même pas morte quand l'ancien empire de Rome se fut écroulé. Elle a été, par la conscience ultérieure, interprétée autrement. Virgile est devenu, pour les chrétiens démonstratifs, une sorte de prophète, aux côtés d'Ézéchiel et de Jérémie; il est devenu, pour les républicains de 48, une sorte d'étrange républicain; puis il fut le poète des larmes, de la pitié, de la mélancolie attendrie.

Quelle durable valeur accorderons-nous au Génie du Christianisme, en dépit de sa légèreté dialectique? Eh bien, supposons que le scepticisme de V Essai sur les révolutions soit d'une qualité plus philosophique et plus attentive et plus décisive. Après que la dialectique des philosophes a tout ruiné, comme avait fait la révolution française; après que ces destructeurs spirituels ont saccagé les âmes, toutes les croyances et toutes les négations, tous les systèmes et tous les contre-systèmes apparaissent logiquement comme d'égales possibilités, indémontrables, — oui, indémontrables, les affirmations et les négations, pareillement. Alors, une croyance, — et, en réalité, la négation contient autant de libre croyance que l'affirmation, — alors une croyance est un choix arbitraire, un choix pour lequel nous ne serons guidés que par des préférences. Le Génie du Christianisme nous offre les arguments d'une suprême et arbitraire préférence : il nous engage à aimer la doctrine qui est la plus . proche de nous, la mieux faite pour nous et à laquelle nous sommes le mieux et le plus anciennement préparés. C'est la signification profonde et c'est la qualité persuasive que garde ce livre surprenant.

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