‹ ChateaubriandChapitre 32 sur 36 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le 19 floréal an XI, 9 mai 1803, Chateaubriand fut nommé secrétaire de la légation de la République française à Rome.

Il se mit en route. Il quitta la petite société de la rue Neuve-du-Luxeuibourg, et Pauline de Beaumont. Je crois qu'il en eut quelque chagrin; je le crois avec un peu d'application. Dans une lettre qu'il écrivit, de Lyon, le dimanche de la Pentecôte, lendemain de son arrivée, à ses amis Joubert et Chênedollé, il dit :

J'avais fait le brave en partant, mais je ne fus pas plus tôt seul que je commençai à pleurer (1).

Mettons qu'il pleura. D'ailleurs, il était sensible et tendre. Mais il était aussi très curieux, facilement diverti. Sa lettre à Joubert et à Chênedollé est toute pleine du récit de son voyage, et de la description du paysage, et de futiles anecdotes : à travers ses larmes, il voyait clair et, à travers sa tristesse, il s'amusait de voir du pays.

A Lyon, il eut le plaisir d'assister à la célébration de la « Fête-Dieu renaissante >. Il dit, dans ses Mémoires :

Je croyais avoir quelque part à ces bouquets de fleurs, à cette joie du ciel que j'avais rappelée sur la terre (2).

Les cérémonies de la Fête-Dieu, à Lyon, en 1803, ce fut, avec la pompe et la magnificence de jadis, le cardinal

(i) Paul DE Raynal, les Correspondants de Joubert, p. 177. (2) MémoireSy t. Il, p. 339.

Fesch qui y présida. Il se rendait à Rome, oii Bonaparte l'envoyait comme ministre de la République auprès du Saint-Siège.

Chateaubriand, qui écrit à Joubert, raconte que, tout le long de son voyage, on lui fit grand honneur du Génie du Christianisme.

Il m'est arrivé quelquefois, tandis que je me reposais dans une méchante auberge de village, de voir entrer un père et une mère avec leur fils : ils m'amenaient, me disaient-ils, leur enfant pour me remercier. Était-ce l'amour-propre qui me donnait alors ce plaisir vif dont je parle i' Qu'importait à ma vanité que ces obscurs et honnêtes gens me témoignassent leur satisfaction sur un grand chemin, dans un lieu où personne ne les entendait? Ce qui me touchait, c'était, du moins j'ose le croire, c'était d'avoir produit un peu de bien, d'avoir consolé quelques cœurs affligés, d'avoir fait renaître au fond des entrailles d'une mère l'espérance d'élever un fils chrétien, c'est-à-dire un fils soumis, respectueux, attaché à ses parents. Je ne sais ce que vaut mon ouvrage, mais aurais-je goûté cette joie pure, si j'eusse écrit avec tout le talent imaginable un livre qui aurait blessé les moeurs et la religion (1).?

C'est bien, c'est beau, c'est édifiant. Pourtant, un petit mot gâte les premières lignes : « quelquefois » ; — parce que, même si l'histoire du papa et de la maman qui amènent à l'auteur du Génie du Christianisme, dans une auberge, leur petit garçon, n'est pas une invention pure et simple, on a peine à croire que cela soit arrivé « quelquefois ». Il est plus amusant que pathétique, ce jeune missionnaire imprévu, cet apôtre de la religion renaissante, qui s'éloigne de sa collaboratrice et amie Pauline de Beaumont, et qui prend beaucoup de plaisir à son voyage, et qui voudrait encore, à tant d'agrément, ajouter maintes satisfactions pastorales.

Il fut à Rome le soir du 27 juin. Le 29, il écrit à son ami Fontanes, et avec quelle allégresse :

Mon cher et très cher ami, un mot pour vous annoncer mon arrivée... Le secrétaire de légation... me trouve le meilleur

( i) Le Voyage en Italie^ première lettre à M. Joubert.

enfant du monde et nous sommes les meilleurs amis. Je reçois compliments sur compliments de tous les grands du monde... Toute ma froideur n'a pu tenir contre une chose si étonnante : j'ai la tête troublée de tout ce que je vois...

Juvénile enthousiasme!...

Deux jours plus tard, Chateaubriand fut présenté à Pie VII, « pâle, triste et religieux, vrai pontife des tribulations... ». Il écrivit à son ami Joubert :

Sa Sainteté... m'a fait asseoir auprès d'elle de la manière la plus aiïectueuse. Elle m'a montré obligeamment qu'elle lisait le Génie du Christianisme, dont elle avait un volume ouvert sur sa table. On ne peut voir- un meilleur homme, un plus digne prélat et un prince plus simple (1)...

Évidemment!... Pauline de Beaumont reçut une lettre du même genre. Elle écrivit, elle aussi, à Joubert :

J'aurais dû commencer par vous parler de Rome. J'en ai reçu deux lettres. C'est une sorte de délire et des monuments et des déserts que l'on trouve de toutes parts : des déserts « où la trace de la dernière charrue romaine n'a pas été effacée, des villes tout entières vides d'habitants, des aigles planant sur toutes ces ruines », etc. ! Le pape a « une figure admirable, pâle, triste, religieuse. Toutes les tribulations de l'Église sont sur son front... ». Le pape l'areçu avec une bonté toute particulière. Il lui a pris la main, l'a appelé son cher Chateaubriand et l'a fait asseoir auprès de lui. Voilà un extrait bien sec d'une lettre bien aimable, mais je ne saurais faire mieux, et je vous quitte parce que je suis fatiguée (2)...

La tristesse et la déception de Pauline de Beaumont marquent ces dernières lignes. Or, bien des choses de cette lettre que Chateaubriand, de Rome, adressait à Pauline de Beaumont se retrouvent textuellement dans les Mémoires d' outre-tombe. Le portrait du paj^c est le même, avec les mêmes mots. Pauline, aimant les lettres de René qu'elle aimait, les emporta, ne voulut point s'en séparer, quand

(0 Paul DE Ravnal, 1. I, p. 1S8.

(2) Id., p. 142.

elle quitta Paris pour l'Auvergne et l'Italie. Après qu'elle fut morte, Chateaubriand fes recouvra, les rangea, les garda et, plus tard, les utilisa pour des livres : la littérature est une terrible chose!

En arrivant à Rome, Chateaubriand fut assez déçu. On lui donna l'étage le plus haut du palais Lancelotti : les puces y étaient si nombreuses que le pantalon blanc de l'élégant diplomate en noircit. Mais, surtout, le diplomate élégant n'eut rien à faire : on le chargea de délivrer les passeports et d'assumer à peu près la besogne d'un expéditionnaire de préfecture. Le cardinal le tint à l'écart de toute politique. L'initiative de Chateaubriand, au cours de cette première campagne diplomatique, se réduisit à une seule démarche, et malencontreuse.

A peine arrivé à Rome, il alla faire visite au roi dépossédé de Sardaigne. Ce roi sans royaume, souverain abdicataire, était peut-être, à Rome, la seule personne à qui le secrétaire de la légation française dût se garder de rendre hommage.

Ce fut toute une affaire. Le cardinal Fesch n'était pas content. A Paris, on ne le fut pas davantage. Il fallut que Pauline de Beaumont s'occupât de cette aventure un peu ridicule (1).

Les choses s'arrangèrent. Mais il y en eut bien d'autres! Chateaubriand passa tout le temps de son séjour là-bas à des bisbilles avec le cardinal Fesch. Il avait été nommé grâce à l'influence de Fontanes et avec le sympathique agrément de Talleyrand, mais contre le gré de l'oncle de Bonaparte.

Comme il était arrivé à Rome un peu avant le cardinal, une lettre de Talleyrand lui arriva personnellement. Ravi d'aise, il se hâta de répondre qu'il prenait la direction des affaires. Quand arriva le cardinal, il n'eut pas d'occupation plus urgente que de mettre au pas ce jeune homme pressé. Chateaubriand supporta très mal d'être réduit au rôle de commis.

(i) A. Bardûux, la Comtesse Pauline de Beaumont. Paris, 1884, p. 351.

Je crois qu'il fit plusieurs absurdités. Comme on le fêtait évidemment, dans la société de Rome, plus que le cardinal, -son amour-propre, déjà vif, s'exaspéra.

Un jour, étant le parrain d'une petite Romaine, ne s'avisa-t-il pas de lui vouloir donner le prénom peu chrétien d'Atala. Le prêtre qui était aux fonts baptismaux refusa d'enregistrer ce prénom que le cakndrier ne connaissait pas. Chateaubriand, piqué, annonça qu'il en référerait à l'ambassadeur. Ainsi fit-il. Seulement, l'ambassadeur lui donna tort. Et, de là, des impertinences.

De son côté, le cardinal Fesch était insupportable. Il envoyait à Paris ses rapports très désagréables, au sujet de son subordonné difficile et gênant. Voici l'un des plus fâcheux :

Quoique Chateaubriand soit le pensionnaire et le protégé de Mme de Beaumont, il n'est point votre ami. Si vous ne le faites surveiller où vous l'envoyez, vous ne tarderez pas à être assuré qu'il fera tout pour les émigrés et pour ceux qui sont mécontents de votre gouvernement. Cet intrigant est encore un méchant homme.

Le cardinal n'en est pas un très bon. La première petite phrase de ce rapport a toute la perfidie possible, qui présente Chateaubriand comme le pensionnaire et le protégé de Pauline de Beaumont. Mais il est certain que la présence de cette amie à Rome compromettait le jeune secrétaire. Fontanes, éminent fonctionnaire, la regrettait et la blâmait.

Pauline de Beaumont mourut le 3 novembre 1803. Après cela. Chateaubriand fit un court voyage en Italie.

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