CHAPITRE III
Il n'est pas très amusant, et même il n'est pas très facile de « courre d'un trait » les Natchez. Tous les livres de Chateaubriand sont peu composés; ou bien, il ne le sont presque pas : l'épopée des Natchez ne l'est pas du tout. Et la lecture de cet ouvrage est, à cause de cela, longue et, disons, ennuyeuse. Mais, quand on a, une fois, lu les Natchez, quel plaisir n'a-t-on pas à ouvrir le volume aux pages qu'on a aimées : on les adore! Il y a peut-être, dans les Natchez, les pages les plus belles de Chateaubriand, les plus étonnantes, les mieux inventées, celles où il a mis tout son prestige. Et l'on arrive à goûter jusqu'à l'incohérence des Natchez, comme si cet absurde désordre avait on ne sait quoi de mystérieux et de prophétique.
Les Natchez n'ont été publiés qu'en 1828, dans l'édition des Œuvres complètes. Mais Chateaubriand les écrivit beaucoup plus anciennement. Pour les publier, il les retoucha, il les remania: sous la forme où ils sont venus à nous, ils témoignent pourtant du génie extraordinaire, déraisonnable et charmant qui animait l'adolescent prodigieux.
Aux environs de la vingtième ou de la vingt-cinquième année, l'âme d'un artiste sort des limbes. Et elle en sort confusément, parmi des vapeurs, des ombres, des nuages. Plus est riche de possibilités cette Ame, et plus est embrouillée son éclosion. Moins riche, elle chante bientôt sa petite chanson facile. Mais l'âme de Chateaubriand naquit dans un grand tumulte. Elle se manifesta par le poème extravagant des Natchez. Aussi ce poème n'est-il pas
simple : il est magnifique, d'abondance et de bizarre nouveauté.
Quand Chateaubriand quitta l'Angleterre pour rentrer en France, sous un nom supposé, il n'osa pas, dit-il, se charger d'un gros bagage. Il laissa en Angleterre la plupart de ses manuscrits. Il n'apporta que René, Atala, quelques descriptions de l'Amérique et le commencement de l'ouvrage qui allait être le Génie du Christianisme. Il avait abandonné les Natchez.
Les Natchez étaient alors un manuscrit de deux mille trois cent quatre-vingt-trois pages in-folio, sans divisions, sans chapitres, et qui mêlait voyages, histoire naturelle, épisodes dramatiques ou poétiques, la somme des idées et des rêveries américaines.
Le premier projet de cette épopée remonte à l'année 1789, probablement. A cette époque. Chateaubriand, qui subissait l'influence de Rousseau, comptait célébrer « l'homme de la nature ». Il avait choisi, pour l'anecdote de son ouvrage, « le massacre de la colonie des Natchez à la Louisiane en 1727 ».
Toutes les tribus indiennes conspirant, après deux siècles d'oppression, pour rendre la liberté au Nouveau Monde, me parurent offrir au pinceau un sujet presque aussi heureux que la conquête du Mexique (1).
En , Angleterre, pendant son émigration. Chateaubriand revisa son manuscrit; il « divisa la matière > et il changea « le genre de la composition, en la faisant passer du roman à l'épopée ».
Tous ces papiers. Chateaubriand les entassa dans une malle; cette malle, il la laissa chez une Anglaise qui, à Londres, lui avait loué un petit appartement. Il vint en France. Il oublia le nom de l'Anglaise, le nom de la rue, le numéro de la maison; il oublia même la malle. Et il n'y songea que bien des années plus tard; mais alors, s'il se souvint de la malle, il ne se souvint pas de l'adresse. La
(i) Préface dCAtala.
malle fut cependant retrouvée, par les soins de MM. de Thuisy.
Les Natchez n'avaient pas eu de chance. Sous le nom de Tableaux de la nature, écrits en Amérique, ils avaient été, - dit Chateaubriand, — une première fois perdus lors de l'émigration. Mais enfin, MM. de Thuisy les retrouvèrent (1).
Tout cela est-il vrai? Je n'en sais rien.
Du vivant même de Chateaubriand, en 1832, un certain Scipion Marin, auteur d'une Histoire de la vie et des ouvrages de M. de Chateaubriand considéré comme poète, voyageur et homme d'État, écrivait :
M. de Chateaubriand a un faible dont il ne s'est pas encore corrigé, c'est de se donner sans cesse pour un homme perdant ses ouvrages, et de relever l'historique de ses manuscrits par de merveilleux événements qui les lui font retrouver en tout ou en partie. C'est pour lui un texte à gémissements et à résignation.
Scipion Marin ne croit pas à la réalité de M. de Thuisy; il le trouve « dessiné sur le monsieur de la Lindelle de Voltaire ». Et je ne sais s'il a raison; mais je ne suis pas siir qu'il ait tort.
Quoi qu'il en soit de ce petit problème, il est certain que les Natchez proviennent du voyage en Amérique. Mais, comme le récit du voyage en Amérique provient des livres autant que de la réalité, l'on peut se demander si les Natchez ne doivent pas quelque chose à tous les Charlevoix et Bartram utilisés manifestement par l'auteur du Voyage d'Amérique, si même ils ne doivent pas quelque chose à ce Beltrami de 1824 : et, après tout, ne serait-ce pas pour cela que Chateaubriand ferait, en 1828, semblant de publier un ouvrage de ses tout premiers débuts? N'est-ce pas pour cela qu'il aurait inventé tardivement la logeuse anglaise et MM.de Thuisy?
C'est ce qui semble résulter d'une étude qu'a consacrée M. Anatole Feugère aux« Indiennes de Chateaubriand -(2).
^i^ Mémoires^ t. III, p. ^6.
(2) Anatole Fkuckrk, ks Indiennes de Chateaubriand, d'après des fragments inédits des « Mémoires d'outre-tombe >». (Mercure de l-'rancey 15 juillet 1908.)
On lit, dans le Voyageât Bartram, que P.-V. Benoist traduisit en français et publia l'an VII à Paris :
La rivière Sainte-Marie renferme plusieurs grandes îles. Il y en a une, entre autres, que les Creeks représentent comme un lieu enchanté. Elle est, disent-ils, habitée par une peuplade d'Indiens dont les femmes sont d'une beauté exquise. Les chasseurs prétendent qu'en voulant y aborder ils se trouvèrent engagés dans une suite continuelle de marais. Perdus au milieu de ces labyrinthes, ils croyaient toujours s'approcher de l'île ; ils l'apercevaient de temps à autre ; mais toujours ils la voyaient s'éloigner.
Chateaubriand ne vit pas cela. Mais il lut Bartram; ce fut comme s'il avait vu cela, et beaucoup mieux. Il raconte, dans le Voyage, qu'il se trouva au milieu d'un paysage magnifique : « Tout était enveloppé, pénétré, saturé de lumière... » Or, un soir, au clair de la lune, dans une île des Florides, il contemplait le lac et il rêvait. Il se sentit bientôt « vivre comme partie du Grand Tout et végéter avec les arbres et les fleurs »...
Les sauvages des Florides racontent qu'il y a, au milieu d'un lac, une île où vivent les plus belles femmes du monde...
Ces « sauvages des Florides », c'est, en l'espèce, le voyageur Bartram; et, puissance de la poésie, « les femmes d'une beauté exquise » sont devenues « les plus belles du monde »... O poètes, que vous avez la vie agréable!
... Les Muscogulges...
Ce sont les simples « chasseurs » de Bartram.
... ont voulu plus d'une fois tenter la conquête de l'île magique ; mais les retraites élyséennes, fuyant devant leurs canots, finissaient par disparaître : naturelle image du temps, que nous perdons à la poursuite de nos chimères.
Évidemment, c'est beaucoup mieux ainsi.
Dans ce beau pays, Chateaubriand n'est pas sans discerner de gracieuses et troublantes visions. Le Voyage ne les
définit pas beaucoup. Les Mémoires sont mieux précis, où apparaissent les deux «jeunes sultanesjonquille » qui ont, raconte l'auteur, servi de modèle, l'une pour Atala, l'autre pour Céluta.
Peu s'en fallut que ces fables ne prissent à nos yeux une espèce de réalité.
Et, même, une réalité bien attrayante :
Au moment où nous nous y attendions le moins, nous vîmes sortir d'une baie une flottille de canots, les uns à la rame, les autres à la voile. Ils abordèrent notre île... Je fus frappé de l'élégance de ces sauvages qui ne ressemblaient en rien à ceux du Canada... Les Indiennes qui débarquèrent auprès de nous, issues d'un sang mêlé de chéroki et de castillan, avaient la taille élevée. Deux d'entre elles ressemblaient à des créoles de Saint- Domingue et de r Ile-de-France, mais jaunes et délicates comme des femmes du Gange. Ces deux Floridiennes, cousines du côté paternel, m'ont servi de modèles, l'une pour Atala, l'autre pour Céluta : elles surpassaient seulement les portraits que j'en ai faits par cette vérité de nature variable et fugitive, par cette physionomie de race et de climat que je n'ai pu rendre. Il y avait quelque chose d'indéfinissable dans ce visage ovale, dans ce teint ombré que l'on croyait voir à travers une fumée orangée et légère, dans ces cheveux si noirs et si doux, dans ces yeux si longs, à demi cachés sous le voile de deux paupières satinées qui s'entr'ouvraient avec lenteur ; enfin, dans la double séduction de l'Indienne et de l'Espagnole (1).
Voilà ce que racontent les Mémo ires uw^nm^s. Ils racontent aussi que les deux cousines parurent, un instant, se disputer : jalousie, probablement, et à cause de l'aimable étranger. Mais, pour que le récit soit tout a fait agréable, il faut y joindre un passage que M. Anatole Feugère a trouvé à la Bibliothèque nationale et que voici. Un peu de description d'abord : il y a, sur la rive du fleuve, un cyprès chauve dont les feuilles ressemblent à des découpures de
(i) Mémoires^ t. I, p. 405,
mousse; puis des raisins appelés « genoux »• forment une ronde. Enfin :
Je me baignai en pantalon de coton bleu à l'entrée de cette grotte, ayant sur la tête un large chapeau de paille de riz pour me garantir du soleil...
Et il nage devant les jeunes filles, émerveillées du chapeau de paille, du chaste pantalon de coton bleu.
Les cousines me venaient voir nager...
Et elles prenaient leur bain, elles aussi, les cousines émerveillées et belles.
Elles se plongeaient dans l'eau, enveloppées d'un grand linceul de la seconde écorce du mûrier. Leurs têtes brunes sortaient de l'eau, comme deux têtes de naïades, tandis que des cygnes volaient autour d'elles : il y avait de quoi devenir fou.
Cela est net : il y avait de quoi devenir fou.
Une d'elles chantait avec une voix de velours, poussant à la fin de chaque phrase musicale un cri qui troublait...
11 y avait de quoi devenir fou, ce n'est pas contestable. Quant à la question de savoir pourquoi Chateaubriand n'a pas désiré que ces lignes fussent publiées, elle n'est pas difficile. Sans doute aimait-il mieux que la postérité gardât son souvenir autrement costumé.
Quoi qu'il en soit, l'histoire des deux Indiennes serait donc inventée de toutes pièces? Elle résulterait des « femmes d'une beauté exquise » de l'innocent Bartram? Pourtant, je me figure qu'il y a, dans l'anecdote du chapeau de paille et du pantalon bleu, de la vérité : ce n'est pas une chose qu'aurait imaginée Chateaubriand; il l'a supprimée de son manuscrit, parce que, somme toute, il n'y tenait pas.
Et Mila? Et la rieuse Mila?
La voici, dans les Natchez :
Un soir, [René] était assis au bord d'un de ces lacs que l'on trouve partout dans les forêts du Nouveau Monde. Quelques
baumiers isolés bordaient le rivage ; le pélican, le cou reployé, le bec reposant comme une faux sur sa poitrine, se tenait immobile à la pointe d'un rocher ; les dindes sauvages élevaient leur voix rauque du haut des magnolias ; les flots du lac, unis comme un miroir, répétaient les feux du soleil couchant. Mila survint.
— Me voici, dit-elle. Je suis tout étonnée, je t'assure. J'avais peur d'être grondée.
— Et pourquoi vous gronder.? dit René.
— Je ne sais, répondit Mila en s'asseyant et s'appuyant sur les genoux du guerrier blanc.
Le guerrier blanc « lui demande si elle n'a pas quelque secret ». Pour toute réponse, elle pose ses mains sur le genou de René, incline sa tête sur ses mains et rêve en regardant le lac. Et puis, bientôt, elle chante...
Elle avait dans la voix une douceur mêlée d'innocence et de volupté. Elle ne put chanter longtemps ; elle troubla tous ses souvenirs et pleura de dépit de ne pouvoir redire la chanson de Céluta.
Survint la mère; il était temps.
Cela rappelle, en dépit des changements, l'épisode des petites Floridiennes. Dans les Mémoires imprimés, il est bien question de la vraie Mila, mais très peu. C'est qu'un passage a été supprimé. M. Feugère l'a retrouvé. Mila ne chante pas, mais elle danse.
Je fis prier la petite Indienne de danser. Elle exécuta toute une pantomime, elle figura des scènes de guerre, de famille, de chasse. Sa parure sauvage allait bien à son espèce de hardiesse et à son air fin et naïf. Je n'aurais jamais cru qu'une perle de verre pendant au nez et descendant sur la lèvre Supérieure pût être un ornement agréable... Dans les attitudes variées de la jeune fille, cette perle, d'un bleu transparent, jouait de cent manières sur ses dents blanches et ses lèvres rouges...
Elle représente un prisonnier dans les tortures : pour cela, elle met ses bras en croix, se laisse tomber, se couche sur le dos, ferme lentement les yeux et a l'air de mourir. Pour ffiire semblant de traverser une rivière, elle décrit
avec ses bras les mouvements d'un nageur. Franchir une cataracte : « elle imite, avec sa bouche, mille bruits confus » et <: roule ses bras » afin de « peindre une eau qui tombe ». Pareillement, elle gravit une montagne; elle est une mère, surprise par des ennemis et qui défend son nourrisson, etc.
La satisfaction de l'assemblée s'exprimait par des cris. J'applaudissais en frappant ma cuisse comme Jupiter ; mon bras cassé m'empêchait de battre des mains, l'espiègle était charmée. Ses gestes se taisaient alors ; elle restait muette, puis recommençait une danse ou légère ou voluptueuse, m'adressait entre chaque tableau un mot pour me demander si j'étais content. Je faisais un signe, lequel voulait dire que je ne la comprenais pas. Elle s'impatientait... Elle dansait encore et renouvelait son interrogatoire. L'interprète lui redit que je ne l'entendais pas. Elle s'approcha de moi, me passa un bras au cou et se mit à crier à tue-tête. Je riais, elle rougit, prit ma main, la caressa et finit par la mordre. Je retirai ma main : l'enfant sauvage rit à son tour de tout son cœur. Cette maligne et gracieuse affolée m'a donné l'idée du personnage de Mila que l'on verra dans les Natche^, si jamais je publie ces stromates ou broderies de ma jeunesse, pour parler comme saint Clément d'Alexandrie. On verra Mila (1).
Voilà saint Clément d'Alexandrie mêlé à une aventure qui n'est pas trop combinée à la convenance d'un personnage pieux et austère.
Dans les Natchez, la danse de Mila est beaucoup moins développée.
Chateaubriand avait un goût particulier pour ces « broderies » de sa jeunesse, les Natchez. Peut-être y aimait-il de charmants souvenirs. Il y aimait assurément des phrases dont la divine harmonie ressemble aux vibrations d'un cristal enchanté; des phrases toutes simples, formées de mots habituels, qui soudain rendent un son délicieux et qu'on ne leur connaissait pas; des phrases parfaitement nettes et de contour défini, mais qu'on dirait pleines d'un rêve mystérieux; des phrases qui sont de la magie.
(i) cf. Mémoires^ t. I, p. 392.
RENÉ ARRIVE AU PAYS DES NATCHEZ (l)
A l'ombre des forêts américaines, je veux chanter des airs de la solitude tels que n'en ont point encore entendu des oreilles mortelles; je veux raconter vos malheurs, ô Natchez I ô nation de la Louisiane I dont il ne reste plus que des souvenirs. Les infortunes d'un obscur habitant des bois auraient-elles moins de droits à nos pleurs que celles des autres hommes? et les mausolées des rois dans nos temples sont-ils plus touchants que le tombeau d'un Indien sous le chêne de sa patrie?
Et toi, flambeau des méditations, astre des nuits, sois pour moi l'astre du Pinde I marche devant mes pas, à travers les régions inconnues du Nouveau Monde, pour me découvrir à ta lumière les secrets ravissants de ces déserts !
René, accompagné de ses guides, avait remonté le cours du Meschacebé ; sa barque flottait au pied des trois collines dont le rideau dérobe aux regards le beau pays des enfants du Soleil. Il s'élance sur la rive, gravit la côte escarpée, et atteint le sommet le plus élevé des trois coteaux. Le grand village des Natchez se montrait ii quelque distance dans une plaine parsemée de bocages de sassafras : çà et là erraient des Indiennes aussi légères que les biches avec lesquelles elles bondissaient ; leur bras gauche était chargé d'une corbeille suspendue i\ une longue écorce de bouleau, elles cueillaient les fraises, dont l'incarnat teignait
(i) C est le commencement cki livre I'.
leurs doigts et les gazons d'alentour. René descend de la colline et s'avance vers le village. Les femmes s'arrêtaient à quelque distance pour voir passer les étrangers, et puis s'enfuyaient vers les bois : ainsi des colombes regardent le chasseur du haut d'une roche élevée, et s'envolent à son approche.
Les voyageurs arrivent aux premières cabanes du grand village ; ils se présentent à la porte d'une de ces cabanes. Là une famille assemblée était assise sur des nattes de jonc ; les hommes fumaient le calumet ; les femmes filaient des nerfs de chevreuil. Des melons d'eau, des plakmines sèches, et des pommes de mai étaient posés sur des feuilles de vigne vierge au milieu du cercle : un nœud de bambou servait pour boire l'eau d'érable.
Les voyageurs s'arrêtèrent sur le seuil et dirent : « Nous sommes venus. » Et le chef de la famille répondit : « Vous êtes venus, c'est bien. » Après quoi chaque voyageur s'assit sur une natte et partagea le festin sans parler. Quand cela fut fait, un des interprètes éleva la voix et dit : « Où est le Soleil (1).? » Le chef répondit : « Absent. » Et le silence recommença.
Une jeune fille parut à l'entrée de la cabane. Sa taille haute, fine et déliée, tenait à la fois de l'élégance du palmier et de la faiblesse du roseau. Quelque chose de souffrant et de rêveur se mêlait à ses grâces presque divines. Les Indiens, pour peindre la tristesse et la beauté de Céluta, disaient qu'elle avait le regard de la Nuit et le sourire de l'Aurore. Ce n'était point encore une femme malheureuse, mais une femme destinée à le devenir. On aurait été tenté de presser cette admirable créature dans ses bras, si l'on n'eût craint de sentir palpiter un cœur dévoué d'avance aux chagrins de la vie.
Céluta entre en rougissant dans la cabane, passe devant les étrangers, se penche à l'oreille de la matrone du lieu, lui dit quelques mots à voix basse et se retire. Sa robe blanche d'écorce de mûrier ondoyait légèrement derrière elle, et ses deux talons de rose en relevaient le bord à chaque pas. L'air demeura embaumé sur les traces de l'Indienne du parfum des fleurs de magnolia qui couronnaient sa tête : telle parut Héro aux fêtes d'Abydos ; telle Vénys se fit connaître, dans les bois de Carthage, à sa démarche et à l'odeur d'ambroisie qu'exhalait sa chevelure.
Cependant les guides achèvent leur repas, se lèvent et disent : « Nous nous en allons. » Et le chef indien répond : « Allez où le
(i) Le Soleilj le Grand chef ou l'empereur des Natchez. (G.)
veulent les Génies. » Et ils sortent avec René sans qu'on leur demande quels soins le ciel leur a commis.
Ils passent au milieu du grand village, dont les cabanes carrées supportaient un toit arrondi en dôme. Ces toits de chaume de maïs entrelacé de feuilles s'appuyaient sur des murs recouverts en dedans et en dehors de nattes fort minces. A l'extrémité du village les voyageurs arrivèrent sur une place irrégulière que formaient la cabane du Grand-Chef des Natchez et celle de sa plus proche parente, la Femme-Chef (1).
Le concours d'Indiens de tous les âges animait ces lieux. La nuit était survenue, mais des flambeaux de cèdre allumés de toutes parts jetaient une vive clarté sur la mobilité du tableau. Des vieillards fumaient leurs calumets, en s'entretenant des choses du passé ; des mères allaitaient leurs enfants, ou les suspendaient dans leurs berceaux aux branches des tamarins ; plus loin de jeunes garçons, les bras attachés ensemble, s'essayaient à qui supporterait plus longtemps l'ardeur d'un charbon enflammé ; les guerriers jouaient à la balle avec des raquettes garnies de peaux de serpents, d'autres guerriers avaient de vives contentions aux jeux des pailles et des osselets ; un plus grand nombre exécutait la danse de la guerre ou celle du buftle, tandis que des musiciens frappaient avec une seule baguette une sorte de tambour, soufîlaient dans une conque sauvage, ou tiraient des sons d'un os de chevreuil percé à quatre trous, comme le fifre aimé du soldat.
C'était l'heure où les fleurs de l'hibiscus commencent à s'entr'ouvrir dans les savanes, et où les tortues du fleuve viennent déposer leurs œufs dans les sables. Les étrangers avaient déjà passé sur la place des jeux tout le temps qu'un enfant indien met à parcourir une cabane, quand, pour essayer sa marclie, sa mère lui présente la mamelle, et se retire en souriant devant lui. On vit alors paraître un vieillard. Le ciel avait voulu l'éprouver : ses yeux ne voyaient plus la lumière du jour. Il cheminait tout courbé, s'appuyant d'un côté sur le bras d'une jeune fennne, de l'autre sur un bâton de chêne.
Le patriarche du désert se promenait au milieu de la foule charmée ; les sachems même paraissaient saisis de respect, et faisaient, en le suivant, un cortège de siècles au vénérable homme qui jetait tantd'éclat^t attirait tant d'amour sur le vieil âge.
(i) Le fils de cette femme héritait de In royautô. (C«'i
René et ses guides l'ayaot salué à la manière de l'Europe, le sauvage averti s'inclina à son tour devant eux ; et prenant la parole dans leur langue maternelle, il leur dit : « Étrangers, j'ignorais votre présence parmi nous. Je suis fâché que mes yeux ne puissent vous voir; j'aimais autrefois à contempler mes hôtes et à lire sur leurs fronts s'ils étaient aimés du ciel. » Il se tourna ensuite vers la foule qu'il entendait autour de lui : « Natchez, comment avez- vous laissé ces Français si longtemps seuls? Êtes-vous assurés que vous ne serez jamais voyageurs loin de votre terre natale.^ Sachez que toutes les fois qu'il arrive parmi vous un étranger, vous devez, un pied nu dans le fleuve et une main étendue sur les eaux, faire un sacrifice au Meschacebé, car l'étranger est aimé du Grand Esprit. »
Près du lieu où parlait ainsi le vieillard se voyait un catalpa au tronc noueux, aux rameaux étendus et chargés de fleurs : le vieillard ordonne à sa fille de l'y conduire. Il s'assied au pied de l'arbre avec René et les guides. Des enfants montés sur les branches du catalpa éclairaient avec des flambeaux la scène au-dessous d'eux. Frappés de la lueur rougeâtre des torches, le vieil arbre et le vieil homme se prêtaient mutuellement une beauté religieuse ; l'un et l'autre portaient les marques des rigueurs du ciel, et pourtant ils fleurissaient encore après avoir été frappés de la foudre.
Le frère d'Amélie ne se lassait point d'admirer le Sachem. Chactas, c'était son nom, ressemblait aux héros représentés par ces bustes antiques qui expriment le repos dans le génie, et qui semblent naturellement aveugles. La paix des passions éteintes se mêlait, sur le'frontde Chactas, à cette sérénité remarquable chez les hommes qui ont perdu la vue ; soit qu'en étant privés de la lumière terrestre nous commercions plus intimement avec celle des cieux, soit que l'ombre où vivent les aveugles ait un calme qui s'étende sur l'âme, de même que la nuit est plus silencieuse que le jour.
Le Sachem, prenant le calumet de paix chargé de feuilles odorantes du laurier de montagne, poussa la première vapeur vers le ciel, la seconde vers la terre, et la troisième autour de l'horizon. Ensuite il le présente aux étrangers. Alors le frère d'Amélie dit : « Vieillard ! puisse le ciel te bénir dans tes enfants ! Es-tu le pasteur de ce peuple qui t'environne ? Permets-moi de me ranger parmi ton troupeau. »
a Étranger, repartit le sage des bois, je ne suis qu'un simple sachem, fils d'Outalissi. On me nomme Chactas, parce qu'on
prétend que ma voix a quelque douceur ; ce qui peut provenir de la crainte que j'ai du Grand Esprit. Si nous te recevons comme un fils, nous ne devons point en retirer de louanges. Depuis longtemps nous sommes amis d'Ononthio (1) dont le Soleil (2) habite de l'autre côté du lac sans rivage (3). Les vieil- ! irds de ton pays ont discouru avec les vieillards du mien, et i.iené dans leur temps la danse des forts, car nos aïeux étaient „ une race puissante. Que sommes-nous auprès de nos aïeux? Moi-même qui te parle, j'ai habité jadis parmi tes pères : je n'étais pas courbé vers la terre comme aujourd'hui, et mon nom retentissait dans les forêts. J'ai contracté une grande dette envers la France. Si l'on me trouve quelque sagesse, c'est à un Français que je la dois ; ce sont ses leçons qui ont germé dans mon cœur : les paroles de l'homme, selon les voies du Grand Esprit, sont des graines fines, que les brises de la fécondité dispersent dans mille climats, où elles se développent en pur maïs ou en fruits délicieux. Mes os, ô mon fils, reposeraient mollement dans la cabane de la mort, si je pouvais, avant de descendre à la contrée des âmes, prouver ma reconnaissance par quelque service rendu aux compatriotes de mon ancien hôte du pays des blancs. »
En achevant de prononcer ces mots, le Nestor des Natchez se couvrit la tête de son manteau, et parut se perdre dans quelque grand souvenir. La beauté de ce vieillard, l'éloge d'un homme policé prononcé au milieu du désert par un sauvage, le titre de fils donné à un étranger, cette coutume naïve des peuples de la nature, de traiter de parents tous les hommes, touchaient profondément René.
Chactas, après quelques moments de silence, reprit ainsi hi parole : « Étranger du pays de l'Aurore, si je t'ai bien compris, il me semble que tu es venu pour habiter les forêts où le soleil se couche. Tu fais là une entreprise périlleuse ; il n'est pas aussi aisé que tu le penses d'errer par les sentiers du chevreuil. Il faut que les Maràtous du malheur t'aient donné des songes bien funestes, pour t'avoir conduit à une pareille résolution. Racontenous ton histoire, jeune étranger : je juge par la fraîcheur de ta voix, et en touchant tes bras, je vois par leur souplesse que tu dois être dans l'âge des passions. Tu trouveras ici des cœurs
i) I.c gouverneur français. (C.) 2) Le roi de France. (C.) (3) La mer. (C.)
qui pourront compatir à tes souffrances. Plusieurs des Sachems qui nous écoutent connaissent la langue et les mœurs de ton pays ; tu dois apercevoir aussi, dans la foule, des blancs, tes compatriotes du fort Rosalie, qui seront charmés d'entendre parler de leur pays. » Le frère d'Amélie répondit d'une voix troublée : '( Indien, ma vie est sans aventures, et le cœur de René ne se raconte point, w
CHACTAS VISITE VERSAILLES ET PARIS (l)
Nous fûmes étrangement surpris en entrant au grand village (2) : les chemins (3) étaient sales et étroits ; nous remarquâmes des huttes de commerce (4) et des troupeaux de serfs comme dans le reste de la France. On nous conduisit chez notre père Ononthio- Frontenac. La cabane était pleine de guerriers qu'Ononthio nous dit être de ses amis. 11 nous avertit que nous irions, dès le lendemain, à un autre village (5), où nous allumerions le feu du Conseil avec le Chef des chefs. Après avoir pris le repas de l'hospitalité, nous nous retirâmes dans une des chambres de la cabane, où nous dormîmes sur des peaux d'ours.
Le soleil éclairait les travaux de l'homme civilisé et les loisirs du sauvage, lorsque nous partîmies du grand village. Des coursiers couverts de fumée nous traînèrent à la hutte (6) du Chef des chefs, en moins de temps qu'un Sachem plein d'expérience, et l'oracle de sa nation, met à juger un différend qui s'élève entre deux mères de famille.
A travers une foule de gardes, nous fûmes conduits jusqu'au père des Français. Surpris de l'air d'esclavage que je remarquais autour de moi, je disais sans cesse à Ononthio : « Où est donc la nation des guerriers libres.^ » Nous trouvâmes le Soleil (7)
(i) Les Natchez^ liv. VI. C'est le récit de Chactas,
(2) Paris. (C.)
(3) Us rues. (C.)
U) Des boutiques. (C.)
\s) Versailles. (C.)
(6) Château de Versailles. (C.)
(7) Louis XIV. (C.)
assis comme un Génie, sur je ne sais quoi qu'on appelait un trône, et qui brillait de toutes parts. Il tenait en main un petit bâton avec lequel il jugeait les peuples. Ononthio nous présenta à ce Grand-Chef en disant :
« Sire, les sujets de Votre Majesté... »
Je me tournai vers les chefs des Cinq- Nations, et leur expliquai la parole d'Ononthio. Ils me répondirent : « C'est faux » ; et ils s'assirent à terre, les jambes croisées. Alors, m'adressant au premier Sachem :
« Puissant Soleil, lui dis-je, toi dont les bras s'étendent jusqu'au milieu de la terre I Ononthio vient de prononcer une parole qu'un Génie ennemi lui aura sans doute inspirée : mais toi qu'Athaënsic (1) n'a pas privé de sens, tu es trop prudent pour te persuader que nous soyons tes esclaves. »
A ces paroles, qui sortaient ingénument de mes lèvres, il se fit un mouvement dans la hutte. Je continuai mon discours:
« Chef des chefs, tu nous as retenus dans la hutte de la servitude par la plus indigne trahison. Si tu étais venu chanter la chanson de paix chez nos vieillards, nous aurions respecté en toi les Manitous vengeurs des traités. Cependant la grandeur de notre âme veut que nous t'excusions, car le souverain Esprit ôte et donne la raison comme il lui plaît, et il n'y a rien de plus insensé et de plus misérable qu'un homme abandonné à luimême. Enterrons donc la hache dont le manche est teint de sang. Éclaircissons la chaîne d'amitié, et puisse notre union durer autant que la terre et le soleil 1 J'ai dit. »
En achevant ces mots, je voulus présenter le calumet de paix au Soleil ; mais sans doute quelque Génie frappa ce chef de ses traits invisibles, car la pâleur étendit son bandeau blanc sur son front : on se hâta de nous emmener dans une autre partie de la cabane.
Là, nous fûmes entourés d'une foule curieuse : les jeunes hommes surtout nous souriaient avec complaisance ; plusieurs me serrèrent secrètement la main.
Trois héros s'approchèrent de nous ; le premier paraissait rassasié de jours, et cependant on l'aurait pris pour l'immortel vieillard des foudres, tant il traînait après lui de grandeur. A peine pouvait-on soutenir l'éclat de ses regards : l'âme brillante, ingénieuse et guerrière de la France respirait tout entière dans cet homme.
(i) La Vengeance. (C.)
Le second cachait, sous des sourcils épais et un air indécis, une expression extraordinaire de vertu et de courage ; on sentait qu'il pouvait être le rival du premier héros, et le frein de sa fortune.
Le troisième guerrier, beaucoup plus jeune que les deux autres, portait la modération sur ses lèvres et la sagesse sur son front. Sa physionomie était fine ; son œil, observateur ; sa parole, tranquille. Le premier de ces guerriers achevait ses jours de gloire dans une superbe cabane, parmi les bois et les eaux jaillissantes, avec neuf vierges célestes qu'on nomma les Muses ; le second ne quittait le grand village que pour habiter les camps ;le troisième vivait retiré dans un petit héritage non loin d'un temple où il se promenait souvent autour des tombeaux.
J'invitai ces trois enfants des batailles à venir chanter au miUeu du sang notre chanson de guerre ; l'aîné des fils d'Areskoui (1) sourit, le second s'éloigna, le troisième fit un mouvement d'horreur (2).
Ononthio me fit observer plus loin des guerriers qui causaient ensemble avec chaleur. « Voilà, me dit-il, trois hommes que la France peut opposer à l'Europe combinée. Quel feu dans le plus jeune des trois I quelle impétuosité dans sa parole 1 Il s'efforce de convaincre ce Sachem inflexible qui l'écoute, qu'on doit faire servir les galères de la mer intérieure sur les flots de l'Océan. Ce fils illustre d'un père encore plus fameux fait sourire le troisième guerrier, qui ne veut pas décider entre les deux autres, et s'excuse en disant qu'il ignore les arts de Michabou (3) ; il ne tient que d'Areskoui le secret des ceintures inexpugnables dont il environne les cités (4). »
Dans ce moment, un jeune héros s'avança vers le guerrier au regard sévère (5) ; il lui présenta un collier (6) de suppliant. Le fils altier de la montagne jeta les yeux sur le collier, et le rendit durement au héros, avec les paroles du refus. Le jeune homme rougit et sortit, en jetant sur la cabane un regard qui me fit frémir, car il me sembla qu'il avait imploré le génie des vengeances (7).
(i) Génie de la guerre. (G.)
(2) Condé, Turenne et Catinat. (G.)
(3) Génie des eaux. (G.)
(4) Seignelay, fils de Golbert, Louvois et Vauban, (G.
(5) Louvois. (G.)
(6) Un placet, une lettre. (G.)
(7) Le prince Eugène. (G.)
Je fus distrait de ces pensées par un grand bruit qui se fit à une porte. Entrent aussitôt deux guerriers qui se tenaient en riant sous le bras. Leur taille arrondie annonçait les fils heureux de la joie ; leurs pas étaient un peu chancelants ; leur haleine était encore parfumée des esprits du plus excellent jus de feu (1). Leurs vêtements flottaient négligés comme au sortir d'un long festin ; leur visage était tout empreint des poudres chères au conseil des Sachems (2). Je ne sais quoi de brave, de populaire, de spirituel, d'insouciant, de libéral jusqu'à la prodigaHté, était répandu sur leur personne ; ils avaient l'air de ne rien voir avec un cœur ennemi, de se divertir des hommes, de penser peu aux dieux, et de rire de la mort. On les eût pris pour des jumeaux qu'Areskoui (3) aurait eus d'une mortelle après la victoire, ou pour les fils illégitimes de quelque roi fameux ; ils mêlaient à la noblesse des hautes destinéas de leur père ce que l'amour et une plus humble condition ont de gracieux et de fortuné (4).
A peine ces enfants joufflus des vendanges avaient-ils posé un pied mal assuré dans la cabane, que deux autres guerriers coururent se joindre à eux. Un de ces derniers avait reçu en naissant un coup fatal de la main d'un Génie, mais c'était l'enfant des bons succès (5) ; l'autre ressemblait parfaitement à un Génie sauveur (6). Je l'avais vu arrêter par le bras le jeune homme qui était sorti de la grande cabane après le refus du guerrier hautain (7).
Ainsi réunis, ces quatre guerriers allaient parcourant la hutte, réjouissant les cœurs par leurs agréables propos : ils ne dédaignèrent pas de causer avec un Sauvage. Les deux frères me demandèrent si les banquets étaient longs et excellents dans mes forêts, et si l'on sommeillait beaucoup d'heures sur la peau d'ours. Je tâchai de faire honneur à mes bois, et de mettre dans ma réponse la gaieté qui respirait sur les lèvres de ces hommes. Un Esprit me favorisa, car ils parurent contents, et me voulurent montrer eux-mêmes la somptuosité de la hutte du Soleil.
(i) Du vin. (C.)
(2) Du tabac. (C.)
(3) Génie de la guerre. (C.)
(4) Les deux Vendôme, petits-fils de Henri IV, par Gabrielle. (C.) M Luxembourg. (C.)
(6) Villars. (C.)
(7) Louvois refusa un régiment au prince Eugène, et celui-ci passa au .service de l'empereur. (C.)
Nous parcourûmes d'immenses galeries dont les voûtes étaient habitées par des Génies, et dont les murs étaient couverts d'or, d'eau glacée (i), et de merveilleuses peintures. Les guerriers blancs désirèrent savoir ce que je pensais de ces raretés.
« Mes hôtes, répondis-je, je vous dirai la vérité, telle que les Manitous me l'inspirent, dans toute la droiture de mon cœur : vous me semblez très à plaindre et fort misérables; jamais je n'ai tant regretté la cabane de mon père Outalissi, ce guerrier honoré des nations comme un Génie. Ce palais dont vous vous enorgueillissez a-t-il été bâti par l'ordre des Esprits.^ N'a-t-il coûté ni sueurs ni larmes.^ Ses fondements sont-ils jetés dans la sagesse, seul terrain solide.? Il faut une vertu magnifique pour oser habiter la magnificence de ces lieux : le vice serait hideux sous ces dômes. A la pesanteur de l'air que je respire, à je ne sais quoi de glacé dans cet air, à quelque chose de sinistre et de mortel que j'aperçois sous le voile des sourires, il me semble que cette hutte est la hutte de l'esclavage, des soucis, de l'ingratitude et de la mort. N'entendez- vous pas une voix douloureuse qui sort de ces murs, comme s'ils étaient l'écho où se viennent répéter les soupirs des peuples.? Ah 1 qu'il serait grand ici le bruit des pleurs, si jamais il commençait à se faire entendre ! Un tel édifice tombé ne serait point rebâti, tandis que ma hutte se peut relever plus belle en moins d'une journée. Qui sait si les colonnes de mes chênes ne verdiront point encore à la porte de ma cabane, lorsque les piliers de marbre de ce palais seront prosternés dans la poudre.? »
C'est ainsi, ô René ! qu'un ignorant Sauvage de la Nouvelle- France devisait avec les plus grands hommes de ta vieille patrie, sous le règne du plus grand roi, au milieu des pompes de Versailles. Nous quittâmes les galeries, et nous descendîmes dans les jardins au milieu du fracas des armes.
Dans ces jardins, malgré les préjugés de ma natte, je fus vraiment frappé d'étonnement : la façade entière du palais semblable à une immense ville, cent degrés de marbre blanc conduisant à des bocages d'orangers, des eaux jaillissantes au milieu des statues et des parterres, des grottes, séjour des esprits célestes ; des bois où les premiers héros, les plus belles femmes, les esprits les plus divins erraient en méditant les triples merveilles de la guerre, de l'amour et du génie : tout ce spectacle enfin saisit fortement mon âme. Je commençai à
(i) Des glaces. (C.)
entrevoir une grande nation où je n'avais aperçu que des esclaves, et pour la première fois je rougis de ma superbe du désert.
Nous nous avançâmes parmi les bronzes, les marbres, les eaux et les ombrages : chaque flot, contraint de sortir de la terre, apportait un Génie à la surface des bassins. Ces Génies variaient selon leur puissance : les uns étaient armés de tridents, les autres sonnaient des conques recourbées ; ceux-ci étaient montés sur des chars, ceux-là vomissaient l'onde en tourbillon. Mes compagnons s'étant écartés, je m'assis au bord d'un bain solitaire. La rêverie vint planer autour de moi ; elle secouait sur mes cheveux les songes et les souvenirs : elle m'envoya la plus douce des tristesses du cœur, celle de la patrie absente.
Nous abandonnâmes enfin la hutte des Rois ; et la Nuit, marchant devant nous avec la fraîcheur, nous reconduisit au grand village.
Lorsque les dons du Sommeil eurent réparé mes forces, Ononthio me tint ce discours : « Chactas, fils d'Outalissi, vous vous plaignez que vous n'avez point encore vu les guerriers libres, et vous me demandez sans cesse où ils sont : je vous les veux faire connaître. Un esclave va vous conduire aux cabanes où s'assemblent diverses espèces de Sachems : allez et instruisez-vous, car on apprend beaucoup par l'étude des mœurs étrangères. Un homme qui n'est point sorti de son pays ne connaît pas la moitié de la vie. Quant aux autres chefs, vos compagnons, comme ils n'entendent pas la langue de la terre des chairs blanches, ils préféreront sans doute rester sur la natte, à fumer leur calumet et à parler de leur pays. »
Il dit. Plein de joie, je sors avec mon guide : comme un aigle qui demande sa pâture, je m'élance plein de la faim de la sagesse. Nous arrivons à une cabane (1 ) où étaient assemblés des hommes vénérables.
J'entrai avec un profond respect dans le conseil, et je fus d'autant plus satisfait, qu'on ne parut faire aucune attention à moi. Je remerciai les Génies, et je me dis : « Voici enfin la nation française. C'est comme nos Sachems 1 » Je pris une pipe consacrée â la paix, et je m'apprêtai à répondre à ce qu'on allait sans doute me demander touchant les mœurs, les usages et les lois des chairs rouges. Je prêtai attentivement l'oreille, et je promis le sacrifice d'un ours à Michabou (2), s'il voulait
(i^i Le Louvre. (C.) (2) Génie des eaux. (C.
8o - CHATEAUBRIAND. — CHAP. III
m'envoyer la prudence pour faire honneur à mon pays.
Par le Grand-Lièvre (1)-, ô mon filsl je fus dans la dernière confusion, quand je m'aperçus que je n'entendais pas un mot de ce que disaient les divins Sachems. Je m'en pris d'abord à quelque Manitou, ennemi de ma gloire et de mes forêts : je m'allais retirer plein de honte, lorsque l'un des vieillards, se tournant vers moi, dit gravement : « Cet homme est rouge, non par nature, car il a la peau blanche comme l'Européen. » Un autre soutint que la nature m'avait donné une peau rouge ; un troisième fut d'avis de m'adresser des questions ; mais un quatrième s'y opposa, disant que, d'après la conformation extérieure de ma tête, il était impossible que je comprisse ce qu'on me demanderait.
Pensant, dans la simplicité de mon cœur, que les Sachems se divertissaient, je me pris à rire. « Voyez, s'écria celui qui avait énoncé la dernière opinion, je vous l'avais dit! Je serais assez porté à croire, à en juger par ses longues oreilles, que le Canadien est l'espèce mitoyenne entre l'homme et le singe. » Ici s'éleva une dispute violente sur la forme de mes oreilles. « Mais voyons, dit enfin un des vieillards qui avait l'air plus réfléchi que les autres, il ne se faut pas laisser aller à des préventions. »
Alors le Sachem s'approcha de moi avec des précautions qu'il crut nécessaires, et me dit : « Mon ami, qu'avez-vous trouvé de mieux dans ce pays-ci .? »
Charmé de comprendre enfin quelque chose à tous ces discours, je répondis : « Sachem, on voit bien à votre âge que les Génies vous ont accordé une grande sagesse : les mots qui viennent de sortir de votre bouche prouvent que je ne me suis pas trompé. Je n'ai pas encore acquis beaucoup d'expérience, et je pourrais être un de vos fils : quand je quittai les rives du Meschacebé, les magnolias avaient fleuri dix-sept fois, et il y a dix neiges que je pleure la hutte de ma mère. Cependant, tout ignorant que je suis, je vous dirai la vérité. Jusqu'à présent je n'ai point encore vu votre nation, ainsi je ne saurais vous parler des guerriers libres; mais voici ce que j'ai trouvé de mieux parmi vos esclaves : les huttes de commerce (2) où l'on expose la chair des victimes, me semblent bien entendues et parfaitement utiles. »
(i) Divinité souveraine des chasseurs. (C.)
(2) Boutiques de charcutier et de boucher. Les Sauvages amenés à Paris, sous Louis XIV, ne furent frappés que de i'étal des viandes de boucherie. (C.)
A cette réponse, un rire qui ne finissait point bouleversa l'assemblée : mon conducteur me fit sortir, priant les Sachems d'excuser la stupidité d'un Sauvage...
Je conjurai mon conducteur de me ramener à la hutte d'Ononthio, puisqu'on s'amusait partout de ma simplicité.
Nous retournions en effet chez mon hôte, lorsqu'en passant devant la cabane des Prières (l), nous vîmes la foule rassemblée aux portes : mon guide m'apprit qu'il y avait dans cette cabane une fête de la mort. Je me sentis un violent désir d'entrer dans ce lieu saint : nous y pénétrâmes par une ouverture secrète. On se taisait alors pour écouter un génie dont le souffle animait des trompettes d'airain (2) : ce génie cessa bientôt de murmurer. Les colonnes de l'édifice, enveloppées d'étoiïes noires, auraient versé à leurs pieds une obscurité impénétrable, si l'éclat de mille torches n'eût dissipé cette obscurité. Au milieu du sanctuaire, que bordaient des chefs de la prière (3), s'élevait le simulacre d'un cercueil. L'autel et les statues des hommes protecteurs de la patrie se cachaient pareillement sous les crêpes funèbres. Ce que le grand village et la cabane du Soleil contenaient de plus puissant et de plus beau était rangé en silence dans les bancs de la nef.
Tous les regards étaient attachés sur un orateur vêtu de blanc au milieu de ce deuil, et qui, debout, dans une galerie suspendue (4), les yeux fermés, les mains croisées sur sa poitrine, s'apprêtait à commencer un- discours : il semblait perdu dans les profondeurs du ciel. Tout à coup ses yeux s'ouvrent, ses mains s'étendent, sa voix, interprète de la mort, remplit les voûtes du temple, comme la voix même du Grand Esprit (5). Avec quelle joie je m'aperçus que j'entendais parfaitement le chef de la prière I II me semblait parler la langue de mon pays, tant les sentiments qu'il exprimait étaient naturels à mon cœur 1
Je m'aurais voulu jeter aux pieds de ce sacrificateur, pour le prier de parler un jour sur ma tombe, afin de réjouir mon esprit dans la contrée des âmes ; mais lorsque je vins à songer à mon peu de vertu, je n'osai demander une telle faveur : le murmure
(i) Une église. (C.)
(2) L'orgue. (C.)
{3) Les prêtres. (C.)
(4) La chaire. (C.)
(j) Bossuet. (G.)
du vent et du torrent est la seule éloquence qui convient au monument d'un Sauvage."
Je ne sortis point de la cabane de la Prière sans avoir invoqué le Dieu de la fille de Lopez. Revenu chez Ononthio, je lui fis part des fruits de ma journée ; je lui racontai surtout les paroles de l'orateur de la mort. Il me répondit :
« Chactas, connais la nature humaine : ce grand homme qui t'a enchanté n'a pu se défendre d'être importuné d'une autre renommée que la sienne ; pour quelques mots mal interprétés, il partage maintenant la cour et la ville, et persécute un ami (1).
« Tu verras bien d'autres contradictions parmi nous. Mais tu ne serais pas aussi sage que ton père, fils d'Outalissi, si tu nous jugeais d'après ces faiblesses. »
Ainsi me parlait Ononthio, qui avait vécu bien des neiges (2)...
Le lendemain, vers la première veille de la nuit, Ononthio me fit monter avec lui sur son traîneau, et nous arrivâmes au portique d'une longue cabane (3) qu'inondaient les flots des peuples. Par d'étroits passages, éclairés, à la lueur de feux renfermés dans des verres, nous pénétrons jusqu'à une petite hutte (4) tapissée de pourpre, dont une esclave nous ouvrit la porte.
A l'instant je découvre une salle où quatre rangs de cabanes, semblables à celles où j'entrais, étaient suspendus aux contours de l'édifice : des femmes d'une grande beauté, des héros à la longue chevelure et chargés de vêtements d'or, brillaient dans les cabanes à la clarté des lustres. Au-dessous de nous, au fond d'un abîme, d'autres guerriers debout et pressés ondulaient comme les vagues de la mer. Un bruit confus sortait de la foule ; de temps en temps des voix, des ris plus distincts se faisaient entendre, et quelques fils de l'harmonie, rangés au bas d'un large rideau, exécutaient des airs tristes qu'on n'écoutait pas.
Tandis que je contemplais ces choses si nouvelles pour moi, tandis qu'Ononthio et ses amis étudiaient dans mes yeux les sensations d'un Sauvage, un sifflement tel que celui des perruches dans nos bois part d'un lieu inconnu : le rideau se replie dans les airs comme le voile de la Nuit, touché par la main du Jour.
Une cabane soutenue par des colonnes se découvre à mes
(i) Fénelon. (C.)
(2) Années. (C.)
(3) Un théâtre. (C.)
(4) Une loge. (C.)
regards. La musique se tait ; un profond silence règne dans l'assemblée. Deux guerriers, l'un jeune, l'autre déjà atteint par la vieillesse, s'avancent sous les portiques. René, je ne suis qu'un sauvage ; mes organes grossiers ne peuvent sentir toute la mélodie d'une langue parlée par le peuple le plus poli de l'univers ; mais, malgré ma rudesse native, je ne saurais te dire quelle fut mon émotion lorsque les deux héros vinrent à ouvrir leurs lèvres au milieu de la hutte muette. Je crus entendre la musique du ciel : c'était quelque chose qui ressemblait à des airs divins, et cependant ce n'était point un véritable chant ; c'était je ne sais quoi qui tenait le milieu entre le chant et la parole. J'avais ouï la voix des vierges de la solitude durant le calme des nuits ; plus d'une fois j'avais prêté l'oreille aux brises de la lune, lorsqu'elles réveillent dans les bois les Génies de l'harmonie ; mais ces sons me parurent sans charmes auprès de ceux que j'écoutais alors.
Mon saisissement ne fit qu'augmenter à mesure que la scène se déroula. O Atala ! quel tableau de la passion, source de toutes nos infortunes ! Vaincu par mes souvenirs, par la vérité des peintures (1), par la poésie des accents, les larmes descendirent en torrent de mes yeux : mon désordre devint si grand, qu'il troubla la cabane entière.
Lorsque le rideau retombé eut fait disparaître ces merveilles, la plus jeune habitante (2) d'une hutte voisine de la nôtre me dit : « Mon cher Huron, je suis charmée de toi, et je te veux avoir ce soir à souper, avec celui que tu appelles ton père. » Ononthio me prit à part, et me raconta que cette femme gracieuse était une célèbre ikouessen {3), chez laquelle se réunissait la véritable nation française. Ravi de la proposition, je répondis à l'ikouessen : « Amante du plaisir, tes lèvres sont trop aimables pour recevoir un refus. Tu excuseras seulement ma simplicité, parce que je viens des grandes forêts. »
Dans ce moment la toile s'enleva de nouveau. Je fus plus étonné du second spectacle que je ne l'avais peut-être été du premier, mais je le compris moins. Les passions que vous appelez tragiques sont connnunes à tous les peuples, et peuvent être entendues d'un Natchez et d'un Français ; les pleurs sont partout les mêmes, mais les ris diffèrent selon les temps et les pays.
(i) F^hcdre. (C.) {2) Ninon. (C.'l (}) Courtisane. (C
Les jeux finis, l'ikouessen s'enveloppa dans un voile, et me forçant, avec la folâtrerie "des amours, à lui donner la main, nous descendîmes les degrés de la hutte, où se pressait une foule de spectateurs : Ononthio nous suivait. L'Indien ne sait point rougir; je ne me sentis aucun embarras, et je remarquai qu'on avait l'air d'applaudir à la naïve hauteur de ma contenance.
Nous montons sur un traîneau au milieu des armes protectrices, des torches flamboyantes, et des cris des esclaves qui faisaient retentir les voûtes du nom pompeux de leurs maîtres. Comme le char de la Nuit, roulent les cabanes mobiles : l'enfant du commerce, retiré dans la paix de ses foyers, entend frémir les vitrages de sa hutte, et sent trembler sous lui la couche nuptiale. Nous arrivons chez la Divinité des plaisirs. S'élançant du traîneau rapide auquel jls étaient suspendus, des esclaves nous en ouvrent les portes : nous descendons sous un vestibule de marbre orné d'orangers et de fleurs. Nous pénétrons dans des cabanes voluptueuses, aux lambris de bois d'ébène gravés en paysages d'or. Partout brûlaient les trésors dérobés (1) aux filles des rochers et des vieux chênes. La véritable nation française (car je l'avais reconnue au premier coup d'œil) était déjà établie aux foyers de l'ikouessen. Un ton d'égalité, une franchise semblable à celle des Sauvages, régnaient parmi les guerriers.
J'adressai ma prière à l'Amour hospitalier. Manitou de cette cabane ; et me mêlant à la foule, je me trouvai pour la première fois aussi à l'aise que si j'eusse été dans le conseil des Natchez.
Les guerriers étaient rassemblés en divers groupes, comme des faisceaux de maïs plantés dans le champ des peuples. Chacun enseignait son voisin, et était enseigné par lui : tour à tour les propos étaient graves comme ceux des vieillards, fugitifs comme ceux des jeunes filles. Ces hommes, capables de grandes choses, ne dédaignaient pas les agréables causeries ; ils répandaient au dehors la surabondance de leurs pensées ; ils formaient de discours légers un entretien aimable et varié : dans un atelier européen, des ouvriers aux bras robustes filent le métal flexible qui réunit les diverses parties de la parure et de la beauté ; l'un en aiguise la pointe, l'autre en polit la longueur, un troisième y attache l'anneau qui fixe le nuage transparent sur le sein de la vierge, ou le ruban sur sa tête.
Abandonné à moi-même, j'errais de groupe en groupe, charmé
(i) La cire. (C.)
de ce que j'entendais, car je comprenais toutes les paroles : on ne montrait aucune surprise de ma façon étrangère.
Tandis que je promenais mes pas à travers la foule, j'aperçus, dans un coin, un homme qui ne conversait avec personne, et qui paraissait profondément occupé. J'allai droit à lui. « Chasseur, lui dis-je, je te souhaite un ciel bleu, beaucoup de chevreuils et un manteau de castor. De quel désert es- tu .î* car, "je le vois bien, tu viens comme moi d'une forêt. »
Le héros, qui eut l'air de se réveiller, me regarda, et me répondit : « Oui, je viens d'une forêt.
Je ne dormirai point sous de riches lambris; Mais voit-on que le somme en perde de son prix? En est- il moins profond et moins plein de délices? Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
« Je l'avais bien deviné, m'écriai-je; ton apparence est simple, mais tu es excellent. Y a-t-il rien de moins brillant que le castor, le rossignol et l'abeille? »
Comme j'achevais de prononcer ces mots, un guerrier au regard pénétrant s'approcha de nous, mettant un doigt sur sa bouche. « Je parie, dit-il, que nos deux Sauvages sont charmés l'un de l'autre. »
« En même temps il passa son bras sous le mien et m'entraîna dans une autre partie de la cabane. « Laissons-nous donc tout seul cet enfant des bois? » lui dis-je. « Oh I répliqua mon conducteur, il se suffît à lui-même : il ne parle pas d'ailleurs le langage des hommes, et n'entend que celui des dieux, des, lions, des hirondelles et des colombes (1). »
Nous traversions la foule : un des plus beaux Français que j'aie jamais vus, s'appuyant sur les deux bras de deux de ses amis, nous accosta. Mon guide lui dit : « Quel chef-d'œuvre vous nous avez donné ! vous avez vu les transports dans lesquels il a jeté ce Sauvage. — J'avoue, repartit le guerrier, que c'est un des succès qui m'ont le plus flatté dans ma vie. — Et cependant, dit un de ses deux amis d'un ton sévère, vous eussiez mieux fait de ne pas tant céder au goût du siècle, de retrancher votre Aricie, au risque de perdre cette scène qui a ravi cet Iroquois. »
Le second ami du guerrier le voulut défendre. « Voilà vos
(i) La Fontaine. (C.)
faiblesses, s'écria le premier ; voilà comme vous êtes descendu du Misanthrope au sac dans lequel vous enveloppez votre Scapinl » A ce propos j'allais à mon tour m'écrier : « Sont-ce là les hommes aimés du ciel dont j'ai entendu les chants? » Mais les trois amis s'éloignèrent (1), et je me retrouvai seul avec mon guide.
Il me conduisit à l'autre extrémité de la cabane, et me fit asseoir près de lui sur une natte de soie. De là, promenant ses yeux sur la foule tantôt en mouvement, tantôt immobile, il me dit : « Chactas, je te veux faire connaître les caractères des personnages que tu vois ici ; ils te donneront une idée de ce siècle et de ma patrie. Remarque d'abord ces guerriers qui sont nonchalamment étendus sur cette demi-couche d'édredon. Ce sont les enfants des Jeux et des Ris ; ils tiennent l'immortahté de leur naissance, car bien qu'ils te paraissent déjà vieux, ils sont toujours jeunes comme les Grâces, leurs mères. Retirés loin du bruit dans un faubourg paisible, ils passent leurs jours assis à des banquets. Les tempes ornées de lierre, et le front couronné de fleurs, ils mêlent à des vins parfumés l'eau d'une source que les hommes nomment Hippocrène, et les dieux, Castalie. Toutefois tu te tromperais, Chactas, si tu prenais ces hommes pour des efféminés sans courage. Nul guerrier n'est peut-être moins qu'eux attaché à la vie ; ils la briseraient avec la même insouciance que les vases fragiles qu'ils s'amusent quelquefois à fracasser dans les festins. »
Émerveillé de la fine peinture de mon curieux démonstrateur, je regardais avec intérêt ces hommes (2) qui présentaient un caractère inconnu chez les Sauvages...
« Eh bien ! continua notre hôte, que penses-tu maintenant de notre nation? Trouves-tu ici assez d'hommes et de choses extraordinaires? Des prélats aussi différents de talent que de principes, des gens de lettres remarquables par le contraste de leur génie, des bureaux de beaux esprits en guerre, des filles de la volupté intriguant avec des moines auprès du trône, des courtisans se disputant leurs dépouilles-mutuelles, des généraux divisés, des magistrats qui ne s'entendent pas, des ordonnances admirables, mais transgressées ; la loi, proclamée souveraine, mais toujours suspendue par la dictature royale ; un homme envoyé aux galères pour un temps, mais y demeurant toute
(i) Racine, Molière et Boileau. (C )
(2) La société du Marais, Chaulieu, La Fare, etc. (C.)
sa vie ; la propriété déclarée inviolable, mais confisquée par le bon plaisir du maître ; tous les citoyens libres d'aller où ils veulent et de dire ce qu'ils pensent, sous la réserve d'être arrêtés s'il plaît au roi, et d'être envoyés au gibet en témoignage de la liberté des opinions ; enfin, des édifices élevés, des manufactures formées, des colonies fondées, la marine créée, l'Europe à demi subjuguée, une partie de la nation chassant une autre partie de cette nation : tel est ce siècle dont tu vois l'abrégé dans cette salle ; siècle qui, malgré ses erreurs, restera modèle de gloire ; siècle dont on ne sentira bien la grandeur que lorsqu'on le prétendra surpasser. »
En achevant ces mots, mon instructeur me quitta pour aller ailleurs observer les hommes : il ne me parut pas une des moindres raretés du siècle qu'il venait de peindre (1).
Des esclaves annoncèrent le banquet aux conviés. Des tables couvertes de fleurs, de fruits et d'oiseaux, nous offrirent leurs élégantes richesses. Le vin était excellent, la gaieté véritable, et les propos aussi fins que ceux des Hurons. La volage ikouessen, qui m'avait donné un siège à sa droite, se raillait de moi et me disait : « Parle-moi donc de tes forêts. Je voudrais savoir si en Huronie il y a, comme parmi nous, de grandes dames qui veulent faire enfermer au couvent de pauvres jeunes filles, parce que ces jeunes filles prétendent jouir de leur liberté. Oh! c'est un beau pays que le tien, où l'on dit ce que l'on pense au Grand- Chef, et où chacun fait ce qu'il a envie de faire ! Ici c'est précisément le contraire : tout le monde est obligé de mentir au Soleil, çt de se soumettre à la volonté de son voisin : c'est pour cela que tout va "chez nous à merveille. »
Cette femme ajouta beaucoup d'autres propos où, sous l'apparence de la frivolité, je découvris des pensées très graves. On joua gracieusement sur la réponse que j'avais faite aux sorciers de la grande hutte, et que l'ikouessen disait être admirable. « Mais, ajouta-t-elle, je veux savoir à mon tour ce que tu as trouvé de plus sensé parmi nous. Comme je ne t'ai parlé ni de ta peau, ni de tes oreilles, j'espère que tu me feras une autre réponse que celle qui t'a perdu dans l'esprit de nos philosophes. »
« Mousse blanche des chênes qui sers 11 la couche des héros, répondis-je, les galériens et les fenmies connue toi me semtjlent avoir toute la sagesse de ta nation. »
(1) La Bruyère. (C.)
88 • CHATRAUBRIAND. — CHAP. III
Ce mot fit rire la table hospitalière, et la coupe de la liberté fut vidée en l'honneur de Chactas.
Alors les Génies des amours dérobèrent la conversation et la tournèrent sur un sujet trop aimable. Le souvenir de la fille de Lopez remua les secrets de mon sein et le fit palpiter. Un convive remarqua que si la passion crée des tempêtes, l'âge les vient bientôt calmer, et que l'on recouvre en peu de temps la tranquillité d'âme où l'on était avant d'avoir perdu la paix de l'enfance. Les guerriers applaudirent à cette observation; je répondis :
« Je ne puis trouver le calme, dont on jouit après l'orage, semblable à celui qui a précédé cet orage : le voyageur qui n'est pas parti, n'est pas le voyageur revenu ; le bûcher qui n'a point encore été allumé, n'est pas le bûcher éteint. L'innocence et la raison sont deux arbres plantés aux extrémités de la vie : à leurs pieds, il est vrai, on trouve également le repos ; mais l'arbre de l'innocence est chargé de parfums, de boutons de fleurs, de jeune verdure ; l'arbre de la raison n'est qu'un vieux chêne séché sur sa tige, dépouillé de son ombrage par la foudre et les vents du ciel. »
C'était ainsi que nous devisions à ce festin : je t'en ai fait le détail minutieux, car c'est là qu'ayant aperçu les hommes à leur plus haut point de civilisation, je te les devais peindre avec une scrupuleuse exactitude. Les choses de la société et de la nature, présentées dans leur extrême opposition, te fourniront le moyen de peser, avec le moins d'erreurs possible, le bien et le mal des deux états.
Nous étions prêts à quitter les tables, lorsqu'on apporta à notre magicienne un berceau couronné de fleurs : il renfermait un enfant du voisinage, qui réclamait, disait la nourrice, les présents de naissance. L'ikouessen connaissait les parents du nouveau-né : elle le prit dans ses bras, lui trouva un air malicieux (1), et promit de lui donner un jour des grains de porcelaines (2) pour acheter des colliers (3).
(i) Voltaire. (C.)
(2) De l'argent. (C.)
(3) Des livres, (C.)