‹ ChateaubriandChapitre 24 sur 38 · PORTRAIT DE SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE SAINTE-BEUVE

« ... Il n'y a qu'une voix pour saluer le fondateur parmi nous de la poésie d'imagination, le seul dont la parole ne pâlissait pas dans l'éclair d'Austerlitz... M. de Chateaubriand est venu, remontant à la phrase sévère, à la forme cadencée du pur Louis XIV, et y versant les richesses d'un monde nouveau, les études du monde antique. Il y a du Sophocle et du Bossuet dans son innovationi en même temps que le génie vierge du Meschacebé... M. de Chateaubriand apparaît donc littérairement comme un de ces écrivains qui maintiennent une langue en osant la remuer et la rajeunir. Toute l'école moderne émane plus ou moins directement de lui... »

(Article de Sainte-Beuve sur les lectures des Mémoires d'Outre 'Tombe.) Chateaubriand remercia Sainte-Beuve en ces termes :

« Paris, 16 mars (ou mai) 1834.

» Votre analyse de mes Mémoires^ Monsieur, est un véritable chef-d'œuvre, où vous parez ma vieillerie de tout l'éclat de votre talent et de votre jeunesse.

» Croyez que l'amour-propre flatté de l'auteur n'entre pour rien,

Monsieur, dans les sentiments de reconnaissance et d'admiration

que je m'empresse de vous offrir.

» Chateaubriand (i). »

(SuscripHon) M. de Sainte-Beuve.

{1} Orig. autog.

Sainti-;-Bi-;uvi-;

noisement collîgé les traits qui entreraient dans ses causeries de scandale. Ses cancans sont tenus pour infaillibles oracles. Souvenirs lointains, jetés tels quels dans la conversation, et notés tels quels par le chroniqueur affriandé; boutades, grifferies de société, rancunes politiques et littéraires, jalousies, hostilités flagrantes, — choses < dites à l'oreille >, et que l'interlocuteur n'aurait point avouées en face du public, qu'il aurait même désavouées parfois, comme dépassant le fait ou la pensée : voilà ce qui donne à Sainte-Beuve la confiance de déclarer avec solennité, dans la préface de son livre sur Chateaubriand, < qu'il regorge de vérités >. — € Un très bon juge m'a dit à l'oreille... > — < Il m'a été raconté d'étranges choses >, etc. Ainsi procède le critique, et le pis, c'est qu'il a fait école. < Sainte-Beuve s'en est chargé, dit-on, et de telle sorte qu'il n'y a pas à y revenir. > Magister dixit.

Eh! n'est-il pas arrivé au Maître de fausser les situations, de forcer les textes, d'altérer les dires, de souiller, par ses commentaires, le souvenir de très pures amours?

Faut-il rappeler le sens mensonger qu'il eut l'audace d'attacher à une phrase et à une confidence de X. de Maistre? L'incident est des plus caractéristiques : il révèle, en cette matière, les tendances de Sainte-Beuve.

X. de Maistre à la vicomtesse de Marcellus, — Le 18 juillet 1839. — Avez-vous lu ma biographie par M. Sainte-Beuve?... J'avais dit une fois à cet indiscret que personne, à la cité d'Aoste, ne craignait de voir le lépreux et que je lui avais fait plusieurs visites avec une dame à laquelle je faisais la cour. Mais je n'ai point parlé de rendezvous qui n'existèrent jamais... C'était une jeune veuve indépendante, la plus belle de la ville d'Aoste et y jouissant d'une assez jolie fortune. Je lui avais fait la cour pendant trois ou quatre ans, dans l'espoir

bjO CHATEAUBRIAND, SA FEMME ET SES AMIS

d'en faire ma femme, mais elle en préféra un autre ; voilà en quoi consiste ma « bonne fortune » que Ton publie dans les deux mondes.

Lisez ce passage où Ton me fait « jouir de la suprême félicité séparée par une feuille tremblante du suprême désespoir ». C'est chez le lépi-eux que nous allions nous cacher, bien sûrs de n'être pas découverts. L'impudent !

Cette bonne dame existe encore ; elle a des enfants et une réputation au dessus de tout soupçon.

Que pensera-t-elle de ma fatuité presque octogénaire ? Car j'ai l'air d'avoir raconté toutes ces sottises.

Le ntêfne à M. le marquis Oudinot. — Saint-Pétersbourg, i8 août 1839. — Je vous avoue que mon indiscrète biographie par M. Sainte-Beuve m'a dégoûté des littérateurs et de la littérature... Il me fait donner des rendez-vous chez mon honnête lépreux, l'impudent ! Voici ce qui a donné lieu à cette fable :

J'ai vu deux fois à Paris l'auteur de cet article. Il me demanda si l'on ne craignait point d'approcher du lépreux. Je répondis que non et que je lui avais fait souvent des visites avec une jeune dame qui le protégeait. Les rendez-vous sont de son invention. Cette femme était veuve et libre et n'avait pas besoin de se cacher. Elle existe encore; que pensera-t-elle, si elle lit cela, de ma fatuité presque octogénaire ? D'autant plus quHl a Vair d'écrire sous ma dictée.

Le même à la vicomtesse de Marcellus, — Pétersbourg, 1841. — ... Vous aurez vu dans les Débats et dans la Revue des Deux Mondes qu'il est encore question de moi, au sujet de M. Topffer dont M. Sainte-Beuve a écrit la biographie.

Je ne serai donc jamais quitte de ces écrivassiers ! J'ai encore si fortement sur le cœur ma ridicule biographie et ma prétendue bonne fortune chez le lépreux, que je ne puis y songer sans un mouvement de colère, et j'ai pensé que puisqu'il sera encore parlé de moi une dernière fois, et que, selon l'ordre de la nature, M. de Marcellus doit me survivre longtemps, j'ai pensé, dis-je, que je

pouvais le prier, non point d'une autre biographie, mais d'un tout petit article de nécrologie, dans lequel je Vautorise d*avance à démentir solennellement cette ridicule invention d'un folliculaire déhonté. Mais où serai-je, et combien peu je m'inquiéterai, chère bonne Valentine, de ce qui m'agite maintenant !

Voilà l'usage que Sainte-Beuve faisait des mots semiconfidentiels ; voilà comment il les tirait à son sens pervers, comment il les forçait et les falsifiait, comment il dénaturait les situations. — Déjà, en iSSg ! Et depuis, quels progrès(i) !

(i) Même au point de vue strictement littéraire, quelles entorses infligées aux textes et à la vérité! On lira dans le premier chapitre du volume suivant : — Parlons d'abord de ce qui est tout à fait dans la spécialité du critique. Bien que très sévère, certain de ses jugements semble d'autant moins contestable qu'il s'appuie sur une citation textuelle : «Chateaubriand n'eût pas écrit cette chose ridicule : « A peine Dupaty avait quitté t Italie » que Gœthe vint le remplacer. »

Du moins ce mot, cité textuellement (c*est le seul dans tout le morceau), offre-t-il une prise. Aussi ai-je cédé au caprice de contrôler la citation. Et déjà, pourquoi n'avoir pas indiqué l'ouvrage auquel le mot est emprunté? Allez donc chercher une ligne perdue dans l'immensité des œuvres complètes! Condamner à pareille recherche le lecteur curieux des sources, c'est se créer une sorte d'immunité.

Enfin, je la dénichai, cette phrase minuscule, au tome IV, p. 530, des Mémoires (V Outre-Tombe.

Est-il possible? Je lis et je relis. Pas le moindre doute. Le sens original, le vrai sens du mot cité n'est . point du tout celui que lui inflige Sainte- Beuve, celui qui permettrait de Tappeler « cette chose ridicule ». Que si le seul texte qu'on puisse vérifier témoigne contre la fidélité de Sainte-Beuve, quelle confiance accorder aux affirmations en Tair, aux volants et insaisissables propos de société ?

J'ai le devoir de prouver :

L'auteur des ^Mémoires d' Outre-Tombe , à propos de « l'ancienne société romaine », passe en revue les personnages qui se succédèrent sur le sol romain et racontèrent leurs impressions d'Italie. D'abord Rabelais, suivi de

Du moins, X. de Maistre vivait. Il put s'dcrier avec € colère > : Vimpudent! Et ce cri de Thonnête homme révolté nous suffit.

Montaigne, de Mîltonet d'Arnaud. Sur ce dernier nom, succ<5dant au nom « du plus grand poète protestant du xvii® siècle », Chateaubriand fait cette réflexion : « L'ordre des dates amène Vabbé Arnaud à Rome après Milton. • L'ordre des dates tout seul : voilà qui est entendu. Chateaubriand sen explique assez, et le rapprochement des deux noms, amené par Tordre des dates, ne va pas sans quelque sourire.

Puis, cest le tour du cardinal de Retz et de Coulanges. « Spon, iMisson, Dumont, Addison, suivent successivement Coulanges. » « Le père Labat suit, » Voici de Brosses, Lalande, Duclos, Dupaty. L*ordre des dates, toujours.

« A peine Dupaty avait quitté Vltalie que Gœthe vint le remplacer. Le président au Parlement de Bordeaux entendit-il jamais parler de Gœthe? Et néanmoins le nom de Gœthe vît sur cette terre où celui de Dupaty s'est évanoui .. Quand Taigle de Napoléon laissa Rome échapper de ses serres, elle retomba dans le sein de ses paisibles pasteurs. Alors Byron parut aux murs croulants des Césars... Rome, tu avais un nom, il t'en donna un autre : ce nom te restera; il t'appela la Niohé des nations... Byron, Gœthe, Mm® de Staël.... noms impérissables, illustres cendres, qui se sont associés au nom et aux cendres de la Ville éternelle. >

Le sens du verbe « remplacer » est-il assez évidemment synonyme de succéder?

Comme « l'ordre des dates, tout seul, avait amené Vabbé Arnaud après tMilton », de même V ordre des dates* tout seul, amène Gœthe après Dupaty.

Les visiteurs de Rome se succédèrent et se remplacèrent « dans un tableau dont le cadre ne change pas, mais dont les personnages sont mobiles ».

Quand donc Sainte-Beuve s'indigne et s'écrie : « C'est encore plus fort et plus monstrueux que si l'on disait dans une histoire de la littérature française : « A peine Dorât s'éteignit-il, que parut Chateaubriand », il substitue dextrement l'ordre des talents et des mérites à Vordre des dates. Il fausse le sens d'un mot très clair : « chose ridicule ».

RKFLEXIONS CRITIQUES bj3

Ah ! si Chateaubriand avait vécu, avait pu tenir la plume ! A quelle immortalité de mépris, à quelle sublimité d'infamie, par un de ces < mots puissants dont il avait le secret >, il eût voué, il eût cloué Sainte-Beuve !

Combien il y a lieu de déplorer la docilité, la crédulité des disciples!

Où trouver la ferme et fière indépendance des jugements personnels? Où la mesure, le tact, la nuance mobile et changeante du vrai relatif selon les dates ? Tctude attentive des états d'âme successifs? l'horreur des formules rigides et des généralités absolues? Surtout quand il s'agit du cœur humain. Et surtout s'il s'agit d'un cœur, comme celui de Chateaubriand, qui € se retourne vivement et se réfute avec sanglots >?

— Que prétendez- vous prouver?

— Moi? Rien, mais rien du tout, sinon que Sainte-Beuve est un maître peu sûr en semblable matière.

A ses deux volumes sur Chateaubriand, appliquez la méthode de Joubert. Le moraliste déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient. Tel serait le sort de la partie anecdotique,/7Af7o^o/7/n'^//e et politique, le juste sort de tout ce qui vint s'ajouter, après 1849, au volume primitif. Et cet unique volume serait lui-même < évidé >, comme beaucoup de ceux qui composaient la bibliothèque de Joubert. Dans sa < couverture trop large >, il ne retiendrait que cent cinquante à deux cents pages. Mais celles-là, le maximiste les aurait savourées-, il les aurait dites excellentes. Et l'on sait la valeur de ce mot dans les Pensées : « Excelle et tu vivras. >

Si Sainte-Beuve surnage définitivement, il le devra surtout au livre, charmant et perfide, que soutient au dessus du flot le nom magique de l'Enchanteur.

Un mot de sa préface — image réussie entre toutes — va

figurer à nos yeux la situation respective de < l'Homère du dix-neuvième siècle > et de son critique : < Je fus sensible... à la crainte de me voir enchaîné par là, comme par un carcan d*or, au pied de sa statue (i). >

€ Par là, comme par un carcan d'or >, c^était, dans la pensée de Sainte-Beuve, les deux ou trois mentions élogieuses que lui avait décernées < le plus illustre de nos écrivains modernes >. C'est, pour nous, et à jamais, Chateaubriand et son groupe,

(i) Emprunté peut-être par Sainte-Beuve aux Martyrs : « Les méchants portent Torgueil à leur cou comme un carcan d'or. »

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