‹ Chateaubriand, sa vie et ses œuvres: étude littéraire et moraleChapitre 39 sur 41 · TRISTESSE DE RENÉ · texte numérisé non relu

TRISTESSE DE RENÉ

l'ennui de ses mécomptes et ses pressentiments funestes '.

Qu'il est douloureux de voir ce génie sans égal, ce roi des talents de notre âge, au lieu de s'élever avec la vie et le malheur dans la sérénité et la lumière, s'affaisser au contraire dans le découragement et porter sur l'avenir un regard si désespéré! L'abaissement des âmes, la décadence des lettres, les bouleversements de l'Europe , une période sans nom , où l'on ne verrait plus ni grands talents ni

I Ainsi déjà , en terminant son histoire du Congrès de Vérone, Chateaubriand jetait un regard triste et découragé vers cet horizon chargé de sombres nuages, ou il épiait en vain Taube d'un jour nouveau. <c .Ces temps d'arrêt, dit-il, pendant lesquels les peuples hale^ «• tants se reposent, ne peuvent être pris pour des pas en arrière que <« par des esprits superficiels, des désirs aveugles et des positions « faites. Royauté et aristocratie sont deux choses qui survivent : elles « ne vivent plus : Tidée démocratique creuse, Tégalité croît, le mi- « neur est sous les trônes ; quand la galerie souterraine sera finie, (« la fougasse chargée, Fétincelle mise à la poudre, les remparts vo- « leront en Tair, et les peuples entreront par les brèches des murs « écroulés. On ne se défend point de Tinvasion des années avec des « souvenirs. Sabinus vainement entassa les statues des ancêtres sur « le seuil des portes du Gapitole, pour empêcher Feunemi d'y ]H;ué- «• trer la torche à la main : les aigles mêmes qui soutenaient les « voAles s'embrasèrent, et mirent le feu à l'édifice, leur nid pater* « nel. » Le sinistre prophète, qui vécut assez pour voir la Révolu* tion de Février, et qui s'éteignit au dernier coup de canon des Journées de Juin, put croire alors sa sombre prédiction accomplie.

grands caractères, tel était le thème ordinaire de ses lugubres prophéties.

Sans doute autour de lui l'horizon était sombre. La Révolution, qui semblait s'être arrêtée, reprenait sa marche irrésistible, entraînant la France et avec elle le monde vers des destinées inconnues. On comprend bien qu'alors les pilotes des nations se soient troublés, et n'aient interrogé qu'avec anxiété ce mystérieux avenir, qui tenait suspendus sur nos têtes tant de redoutables problèmes. Plus que jamais alors on ressentait que , le vieil ordre social détruit, le monde était dans l'enfantement pénible d'un ordre social nouveau. — Mais quelle sera cette société nouvelle ? Où allonsnous? Qui le sait? Jamais navire n'entreprit sous de plus obscurs auspices navigation plus périlleuse ; on a laissé les croyances au rivage; nulle étoile dans le ciel, nul fanal sur les côtes lointaines, mais seulement des lueurs trompeuses, qui ne semblent s'allumer par intervalles que pour jeter le nautonier sur les écueils; nul souffle dans les airs; le navire sillonne à force de rames une mer lourde et

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