SUR LES ŒUVRES
DE
Je ne peux me résoudre à quitter une idée sans l'avoir épuisée. J'aurais des remords involontaires d'abandonner ce nom de Chatterton, dont je me suis fait une arme, sans dire hautement tout ce qui sert à l'honorer et tout ce qui atteste la puissance de ce jeune et profond esprit.
La Société ne veut jamais avoir tort. Sitôt qu'elle a fait une victime, elle l'accuse et cherche à la déshonorer pour n'avoir plus de remords. Cela est plus
lo facile que de s'amender. Il y a tant de cœurs qui se sentent soulagés en se persuadant qu'un malheureux était un infâme ; cela dit, on pense à autre chose.
Chatterton venait d'expirer depuis peu de jours, lorsque parurent à la fois un poème burlesque et un pamphlet sur sa mort. — Chose plaisante apparemment, comme chacun sait. — Les bouffons et les diffamateurs sont de tous les temps ; mais d'ordinaire ils ne suivent un homme que jusqu'à son cimetière et ne vont pas plus loin. Chatterton a conservé les siens au delà.
20 On ne sait plus leurs noms, même en Angleterre, il est vrai ; c'est une justice qui se fait partout ; mais leurs libelles se sont conservés, et, quand on a voulu écrire sur Chatterton, on a trop souvent copié le pamphlet au lieu de l'histoire.
Il m'avait semblé qu'on pouvait avoir plus de pitié de la gloire d'un enfant. Après tout, sa vie n'a de criminel que sa mort, crime commis contre lui-même.
et je ne vois d'incontestable, d'authentique et de prouvé que le prodige de ses travaux.
Laissons à l'Angleterre le regret de son malheur, et le regret, plus grand peut-être, de la persécution de ses cendres. Ne partageons pas avec elle cette faute dont elle s'est déjà repentie et mesurons le poète à son œuvre.
A l'école de charité de Bristol, fondée par Edward Colston, écuyer, se trouve un enfant taciturne et insouciant en apparence, qui, un jour, sort de son lo silence, et lit une satire qu'il vient d'écrire en vers. Ce jour-là, il venait d'avoir onze ans et demi. Cette tendre voix jette son premier cri, et c'est l'indignation qui le lui arrache à la vue d'un prêtre qui a changé de religion pour de l'argent.
Un humble assistant, ou sous-maître de l'école, nommé Thomas Philippe, l'écoute et l'encourage. Il part, il est poète, il écrit. Il fait des élégies, des poèmes, une prophétie lyrique, un poème héroïque et satirique, un chant dans le goût d'Ossian. A quatorze 20 ans, il a imprimé trois volumes. Il étudie, il examine tout : astronomie, physique, musique, chirurgie, et surtout les antiquités saxonnes. Il s'arrête là et s'y attache. Il invente Rowley ; il se fait une langue du quinzième siècle, et quelle langue ! une langue poétique, forte, pleine, exacte, concise, riche, harmonieuse, colorée, enflammée, nuancée à l'infini ; retentissante comme un clairon, fraîche et énergique comme un hautbois, avec quelque chose de sauvage et d'agreste qui rappelle la montagne et la cornemuse 30 du pâtre saxon. Or, avec cette langue savante, voici ce qu'il a fait en trois ans et demi, car il n'avait pas tout à fait dix-huit ans le jour de sa mort.
La Bataille d'Hastings, poème épique en deux chants. (Ella, tragédie épique. Goddwyn, tragédie. Le Tournoi, poème. La Mort de sire Charles Baudouin, poème. Les Métamorphoses anglaises. La Ballade de Charité.
CHATTERTON 8l
Trois poèmes intitulés : Vers à Lydgate. Trois églogues. Elinoure et Juga, poème. Deux poèmes sur l'église Notre-Dame. L'épitaphe de Robert Canning, et son histoire, c'est-à-dire un ensemble de plus de quatre mille vers. Et ce qu'il a fallu joindre de savoir à l'inspiration, donnera à quiconque l'étudiera sérieusement un étonnement qui tient de l'épouvante. Pic de la Mirandole, ce savant presque fabuleux, fut moins précoce et moins grand. On le sent. Châtie terton, s'il ne fût mort de son désespoir, fût mort de ses travaux.
Qu'il me soit permis de donner ici quelques fragments de ses poèmes pour faire mieux apprécier l'immensité de ses recherches savantes et la vigueur précoce de son talent. i
Le plus important des poèmes de Chatterton est la Bataille d''Hastings. Sa forme est homérique, et l'on trouve même à chaque pas des vers grecs traduits en 20 vieux anglais. Rowley est censé traduire Turgot.
* Turgot, né à Bristol, de parents saxons, et moine de l'église de Duresme.' — Turgot est l'Homère de cette Iliade. Il s'écrie :
' T, tho' a Saxon^ yet the truth will tell.'
Et il rend justice à la bravoure fatale des conquérants normands. Ce caractère donne une sauvage grandeur à tout le poème. Je ne citerai ici que le début des deux chants, interrompus en 1770 par la mort de Chatterton. Je joindrai seulement ici au 30 texte la traduction, en anglais moderne, des mots qui ont vieilli jusqu'à devenir presque inintelligibles.