SUR
ARIANE
« V OICI une Tragédie dont le sujet est aussi simple que celui de Bérénice , au jugement des freres Parfaict j mais dont le fonds fait naître des mouvemens beaucoup plus vifs. Ariane , abandonnée par un ingrat qu’elle aime, et trahie pal Fhedre , sa propre sœur , présente un tableau plus sensible et plus à la portée du Public , en général , que celui de Bérénice , simplement obligée à renoncer à un amant qu’elle aime et dont elle est aimée. Le personnage d’Ariane intéresse du commencement à la fin : il est rendu avec art de la part du Poëte , et quoique sa vcrsifhation ne soit pas élégante, elle est du moins pathétique. »
De Visé , en parlant à' Priant , dit dans son
JUGEMENS ET ANECDOTES, iii
Mercure Galant du y Mars 1671. « On ne peut rien voir de plus touchant , et cette Princesse s’exprime avec des sentimens si tendres et si nouveaux que personne ne croit qu’on puisse mieux réussir en ce genre d’écrire i et , pour tout dire enfin , les charmes de Baja\et n’ont pas empêché leurs admirateurs d’en trouver dans cette Piece, et d’y retourner plus d’une fois.»
Le même deVisé, dans le Mercure Galant de Janvier 171c, prétend que «Corneille de Lisle étoit retiré à la campagne lorsqu’il fit Ariane , et qu’il y employa quarante jours. » Ce qui contredit le passage de l’Eloge de Thomas Corneille par M. de Boze, et que nous avons rapporté dans la Vie de l’Auteur à.' Ariane ; mais que l’on s’arrête à l’opinion de de Visé plutôt qu’à celle de M. de Boze , Thomas Corneille aura toujours , dans son chef-d’œuvre , fait preuve de son extrême facilité.
Mademoiselle Champmêlé établit le rôle d’Ariane dans sa nouveauté , avec tout le succès que l’on pouvoit attendre de son talent enchanteur , et il passa ensuite à Mademoiselle du Clos.
iv JUGEMENS ET ANECDOTES.'
o Un jour le Parterre redemanda cette Pièce* lorsque Dancourt, l’Orateur de la Troupe , s’avançoit pour en annoncer une autre. Dancourt se trouva embarrassé, Ariane étoit le triomphe de Mademoiselle du Clos : elle y excelloit ; mais malheureusement elle étoit chargée d’un certain fardeau , qu’elle n’avoit pas reçu des mains de l’hymen , et qui touchoit au terme prescrit par la nature. C’étoit cet état qu’il falloir apprendre au Parterre , sans blesser la délicatesse de l’Actrice , de laquelle l’Acteur savoit qu’il seroit entendu. Lorsque le tumulte des cris est tombé , Dancourt s’avance , se répand en excuses et en comptimens , cite une maladie de Mademoiselle du Clos j et, par un geste adroit, il désigne le siège du mal. A l'instant , Mademoiselle du Clos , qui l’observe , s’élance rapidement des coulisses , vole sur le bord du Théâtre , appuie un souflet sur la joue de l’Orateur , et, se tournant vers le Parterre , avec le même feu , elle dit: A demain Ariane. Anec. Dramatiques , & c,
- Marie-Anne de Château-Neuf, qui avoit pris le surnom de du Clos , parce qu’elle étoit petite fille d’un Acteur de ce nom , de la Troupe de
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l’Hôtel de Bourgogne, naquit à Paris , et commença par chanter à l’Opéra j mais , n’y réussissant point, elle essaya des rôles tragiques du Théâtre François, et débuta, en 1 , par Junie , dans Géta. Elle doubla ensuite Mademoiselle Champmêlé dans tous ses rôles , avec succès. Elle épousa le Comédien Pierre-Jacques du Chemin j mais elle plaida bientôt en séparation , et l’obtint. Elle est restée au Théâtre jusqu’en 17 , et s’est retirée avec une pension de la Cour de mille livres , et est morte le 18 Juin 1748 , âgée de soixante-dix-huit ans.
« Dans l’une de nos Provinces méridionales oïi Mademoiselle Clairon jouoit ce rôle , se l’étant approprié et le rendant d’une maniéré si intéressante , elle reçut un éloge bien flatteur ; ce fut la sensibilité elle-même qui l’applaudit. Dans la scene cinquième du troisième acte , où Ariane cherche > avec sa confidente Nérine , quelle peut être sa rivale , à ce vers :
•c Est-ce Mégiste , Églé qui le rend infidèle ? «
L’Actrice vit un jeune homme , qui , les yeux en pleurs, se penchoit vers elle , et lui crioit ,
vj JUGEMENS ET ANECDOTES,
d’une voix étouffée ; C'est Phedre , c'est Phedre. 3 * Ibidem.
Mademoiselle Saint- Val cadette remplit actuellement le rôle d’Ariane j et l'on sait avec quelle vérité d’expression elle s’empare de l’ame des Spectateurs , dans tous les rôles de sensibilité qui lui sont confiés.
Ariane fut parodiée par un Comédien de Toulouse , nommé du Bruit de Charville. Sa Pièce est intitulée , Les deux Saurs rivales , Parodie critique , en un acte , en vers , de la Tragédie à* Ariane t avec un Divertissement, dédiée à M. de Prougen , Conseiller au Parlement de Toulouse , représentée à Toulouse en 171»; , et imprimée dans la même ville et la même année , chez Pierre Robert, in- 8 W .
Il y a à nos trois grands Théâtres plusieurs Pièces qui portent le titre d ’ Ariane ; mais elles présentent le principal personnage dans des situations différentes de celle qu’a choisi Thomas Corneille. Nous les ferons connoître par la suite , selon les occasions que nous en aurons.
ARIANE
TRAGÉDIE
DE T. CORNEILLE; Représentée en 1672.