‹ Chef-d'œuvres de T. CorneilleChapitre 56 sur 66 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

SALSBURY, LE COMTE»

L i Comte.

Eh ! bien , de ma faveur vous voyez les effets î Ce fier Comte d’Essex dont la haute fortune Attiroit de flatteurs une foule impoitune ,

Qui vit de son bonheur tout l’univers jaloux ,

Abattu , condamné , le reconnoîssez-vous !

Des lâches , des méchans , victime infortunée *

J’ai bien en un moment changé de destinée I Tout passe ; et qui m’eût dit , apres ce qu’on m’a vu , Que je l’eusse éprouvé, je ne Paurois pas cru.

SALSBURY.

Quoique vous éprouviez que tout change, tout passe , Rien ne change pour vous , si vous vous faites grâce. Je viens de voir la Reine , et ce qu’elle m’a dit Montre assez que pour vous l’amour toujours agit*, Votre seule fierté , qu’elle voudroit abattre S’oppose à ses bontés , s’obstine à les combattre. Contraignez-vous ; un mot qui marque un cceut soumis Vous va mettre au-dessus de tous vos ennemis.

Le Comte.

Quoi ! quand leur imposture indignement m’accable , Pour les justifier je me rendrai coupable ,

Et par mon lâche aveu , l’univers étonné Apprendra qu’ils m’auront justement condamné $

tragédie. ,,

Sa lsbury.

En lui parlant pour vous , j’ai peint votre innocence j Mais enfin elle cherche une aide à sa clémence.

C’est votre Reine, et quand pour fléchir son courroux Elle ne veut qu’un mot , le refuserez-vous.

Le Comte.

Oui , puisqu’enfin ce mot rendroit ma honte extrême. J’ai vécu glorieux , et je mourrai de même ,

Toujours inébranlable, et dédaignant toujours De mériter l’arrêt qui va finir mes jours.

Salsbury.

Vous mourrez glorieux ! ah Ciel ! pouvez-vous croire Que sur un échafFaud vous sauviez votre gloire ?

Qu’il ne soit pas honteux à qui s’est vu si haut ?

Le Comte.

Le crime fait la honte , et non pas l’échaffaud ;

Ou si dans mon arrêt quelque infamie éclate ,

Elle est, lorsque je meurs, pour une Reine ingrate ^ Qui, voulant oublier cent preuves de ma foi ,

Ne mérita jamais un sujet tel que moi.

Mais la mort m’étant plus à souhaiter qu’à craindre ,

Sa rigueur me fait grâce, et j’ai tort de m’en plaindre. Après avoir perdu ce que j’aimois le mieux ,

Confus , désespéré , le jour m’est odieux.

A quoi me serviroit cette vie importune Qu’à m’en faire toujours mieux sentir l’infortune ? l’our la seule Duchesse il m’auroi* été doux De passer.... Mais hélas 1 un autre est son époux ,

Un autre dont l’amour moins tendre, moins fidele.,.. Mais elle doit savoir mon malheur , qu’en dit-elle i

Mc flattai-je en croyant qu’un reste d’amitié Lui fera de mon sort prendre quelque pitié ?

Privé de son amour , pour moi si plein de charmes , *

7e voudrois bien du moins avoir part à ses larmes. Cette austère vertu qui soutient son devoir ,

Semble à mes tristes vœux en détendre l’espoir: Cependant contre moi quoi qu’elle ose entreprendre. Je le paye assez cher pour y pouvoir prétendre ;

Et l’on peut, sans se faire un trop honteux effort. Pleurer un malheureux dont on cause la mort!

Salsbury.

Quoi 1 ce parfait amour, cette pure tendresse Qui vous fit si long-tems vivre pour la Duchesse , Quand vous pouvez prévoirce qu’elle en doit souffrir, Ne vous arrache point ce dessein de mourir ?

Pour vous avoir aimé , voyez ce que lui coûte

Le cruel sacrifice. , . *

Le Comte.

Elle m’aima , sans doute;

Et sans la Reine , hélas! j’ai lieu de présumer Qu’elle eût fait à jamais son bonheur de m’aimer. Tout ce qu’un bel objet d’un cœur vraiment fidele Peut attendre d’amour, je le sentis pour elle ;

Et peut-ctre mes soins, tna constance , ma foi Mérltcient les soupirs qu’elle a perdus pour moi.

Nulle félicité n’eût égalé la nôtre !

le Ciel y met obstacle , elle vit pour un autre;

C T n autre a tout le bien que je crus acquérir ,

L’hymen le rend heureux : c’est à moi de mourir.

Saisbury.

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Salsbury.

Ah ! si , pour satisfaite à cette injuste envie,

Ï1 vous doit être doux d’abandonner la vie ,

Pcrdez-la; mais au moins que ce soit en Héros!

Allez de votre sang faire rougir les flots ,

Allez dans les combats où l’honneur vous appelle j Cherchez , suivez la gloire , et périssez pour elle.

C’ est-là qu’à vos pareils il est beau d’affronter Ce qu’aillcurs le plus ferme a lieu de redouter.

Le Comte.

"Quand contre un monde entier armé pour ma défaite J’iroisscul défier la mort que je souhaite.

Vers clic j’aurois bcàu m’avancer sans effroi ,

Je suis si malheureux qu’elle fuiroit de moi.

Puisqu’ici sûrement clic m’offre son aide ,

Pourquoi de mes malheurs différer le remède ? Pourquoi, lâche et timide, arrêtant le courroux. • . .

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