SCENE III
SALSBURY, LE COMTE»
L i Comte.
Eh ! bien , de ma faveur vous voyez les effets î Ce fier Comte d’Essex dont la haute fortune Attiroit de flatteurs une foule impoitune ,
Qui vit de son bonheur tout l’univers jaloux ,
Abattu , condamné , le reconnoîssez-vous !
Des lâches , des méchans , victime infortunée *
J’ai bien en un moment changé de destinée I Tout passe ; et qui m’eût dit , apres ce qu’on m’a vu , Que je l’eusse éprouvé, je ne Paurois pas cru.
SALSBURY.
Quoique vous éprouviez que tout change, tout passe , Rien ne change pour vous , si vous vous faites grâce. Je viens de voir la Reine , et ce qu’elle m’a dit Montre assez que pour vous l’amour toujours agit*, Votre seule fierté , qu’elle voudroit abattre S’oppose à ses bontés , s’obstine à les combattre. Contraignez-vous ; un mot qui marque un cceut soumis Vous va mettre au-dessus de tous vos ennemis.
Le Comte.
Quoi ! quand leur imposture indignement m’accable , Pour les justifier je me rendrai coupable ,
Et par mon lâche aveu , l’univers étonné Apprendra qu’ils m’auront justement condamné $
tragédie. ,,
Sa lsbury.
En lui parlant pour vous , j’ai peint votre innocence j Mais enfin elle cherche une aide à sa clémence.
C’est votre Reine, et quand pour fléchir son courroux Elle ne veut qu’un mot , le refuserez-vous.
Le Comte.
Oui , puisqu’enfin ce mot rendroit ma honte extrême. J’ai vécu glorieux , et je mourrai de même ,
Toujours inébranlable, et dédaignant toujours De mériter l’arrêt qui va finir mes jours.
Salsbury.
Vous mourrez glorieux ! ah Ciel ! pouvez-vous croire Que sur un échafFaud vous sauviez votre gloire ?
Qu’il ne soit pas honteux à qui s’est vu si haut ?
Le Comte.
Le crime fait la honte , et non pas l’échaffaud ;
Ou si dans mon arrêt quelque infamie éclate ,
Elle est, lorsque je meurs, pour une Reine ingrate ^ Qui, voulant oublier cent preuves de ma foi ,
Ne mérita jamais un sujet tel que moi.
Mais la mort m’étant plus à souhaiter qu’à craindre ,
Sa rigueur me fait grâce, et j’ai tort de m’en plaindre. Après avoir perdu ce que j’aimois le mieux ,
Confus , désespéré , le jour m’est odieux.
A quoi me serviroit cette vie importune Qu’à m’en faire toujours mieux sentir l’infortune ? l’our la seule Duchesse il m’auroi* été doux De passer.... Mais hélas 1 un autre est son époux ,
Un autre dont l’amour moins tendre, moins fidele.,.. Mais elle doit savoir mon malheur , qu’en dit-elle i
Mc flattai-je en croyant qu’un reste d’amitié Lui fera de mon sort prendre quelque pitié ?
Privé de son amour , pour moi si plein de charmes , *
7e voudrois bien du moins avoir part à ses larmes. Cette austère vertu qui soutient son devoir ,
Semble à mes tristes vœux en détendre l’espoir: Cependant contre moi quoi qu’elle ose entreprendre. Je le paye assez cher pour y pouvoir prétendre ;
Et l’on peut, sans se faire un trop honteux effort. Pleurer un malheureux dont on cause la mort!
Salsbury.
Quoi 1 ce parfait amour, cette pure tendresse Qui vous fit si long-tems vivre pour la Duchesse , Quand vous pouvez prévoirce qu’elle en doit souffrir, Ne vous arrache point ce dessein de mourir ?
Pour vous avoir aimé , voyez ce que lui coûte
Le cruel sacrifice. , . *
Le Comte.
Elle m’aima , sans doute;
Et sans la Reine , hélas! j’ai lieu de présumer Qu’elle eût fait à jamais son bonheur de m’aimer. Tout ce qu’un bel objet d’un cœur vraiment fidele Peut attendre d’amour, je le sentis pour elle ;
Et peut-ctre mes soins, tna constance , ma foi Mérltcient les soupirs qu’elle a perdus pour moi.
Nulle félicité n’eût égalé la nôtre !
le Ciel y met obstacle , elle vit pour un autre;
C T n autre a tout le bien que je crus acquérir ,
L’hymen le rend heureux : c’est à moi de mourir.
Saisbury.
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Salsbury.
Ah ! si , pour satisfaite à cette injuste envie,
Ï1 vous doit être doux d’abandonner la vie ,
Pcrdez-la; mais au moins que ce soit en Héros!
Allez de votre sang faire rougir les flots ,
Allez dans les combats où l’honneur vous appelle j Cherchez , suivez la gloire , et périssez pour elle.
C’ est-là qu’à vos pareils il est beau d’affronter Ce qu’aillcurs le plus ferme a lieu de redouter.
Le Comte.
"Quand contre un monde entier armé pour ma défaite J’iroisscul défier la mort que je souhaite.
Vers clic j’aurois bcàu m’avancer sans effroi ,
Je suis si malheureux qu’elle fuiroit de moi.
Puisqu’ici sûrement clic m’offre son aide ,
Pourquoi de mes malheurs différer le remède ? Pourquoi, lâche et timide, arrêtant le courroux. • . .