‹ Chef-d'œuvres de T. CorneilleChapitre 58 sur 66 · SCENE y · texte numérisé non relu

SCENE y

E COMTE , LA DUCHESSE , Suite de la Duchesse*

Le Comte.

Quelle gloire. Madame, et combien doit l’envie le plaindre du bonheur des restes de ma vie ,

'uisqu’ avant que je meure ou me souffre en ce lieu À douceur de vous voir et de vous dire adieu !

.e destin qui m’abat n’eût osé me poursuivre , i le Ciel m’eût pour vous rendu digne de vivre, le malheur me fait seul mériter le trépas ;

1 en donne l’arrêt; je n’en murmure pas.

c cours l’exécuter, quelque dur qu’il puisse être, rop content si ma mort vous fait assez counoître >ue jusques à ce jour jamais cœur enflammé î’avoit , en se donnant , si fortement aimé.

La Duchesse.

i cetamour fut tel que je l’ai voulu croire, î le connoîtrai mieux, quand, tout à votre gloire, •érobant votre tête à vos persécuteurs ,

TRAGÉDIE

Vous vivrez redoutable à d’infâmes flatteurs.

C’est par le souvenir d’une ardeur si parfaite.

Que tremblant des périls où mon malheur vous jette , J’ose vous demander, dans un si juste effroi ,

Que vous sauviez des jours que j’ai comptés à moi.... ( Douceur trop peu goûtée , et pour jamais finie l J’en faisois vanité , le Ciel m'en a punie.

Sa rigueur s’étudie assez à m’accabler ,

Sans que la vôtre encor cherche à la redoubler*

Le Comte.

De mes jours , il est vrai , l’cxccs de ma tendresse» En vous les consacrant , vous rendit la maîtresse ;

Je vous donnai sur eux un pouvoir absolu ,

Et vous 1 auriez encor si vous l’aviez voulu.

Mais, dans une disgrâce, en mille maux fertile, Qu’ai-jc affaire d’un bien qui vous est inutile?

Qu’ai -je affaire d’un bien que le choix d’un époux Ne vous laissera plus regarder comme à vous ?

Je l’aimois pour vous seule , et votre hymen funeste , Pour prolonger ma vie, en a détruit le reste.

Ah ! Madame, quel coup î Si je ne puis souffrir , L’injurieux pardon qu’on s’obstine à m’offrir ,

Ne dites point , hélas ! que j’ai l’ame trop fiere :

Vous m’avez à la mort condamne la première ,

Et refusant ma grâce , amant infortuné.

J’exécute l’arrêt que vous avez donné.

La Duchesse.

Cruel ! est -ce donc peu qu'à moi-même arrachée,

A vos sçuls intérêts je me sois attachée ,

Pour voir jusqu’où sur moi s’c'tcnd votre pouvoir,

Voulez-vous triompher encor démon devoir ;

Il chancelé , et je sens qu’en ses rudes alarmes ,

Il ne peut mettre obstacle à de honteuses larmes ,

Qui de mes tristes yeux s’apprêtant à couler Auront pour vous fléchir plus de force à parler. Quoiqu’elles soient l'effet d’un sentiment trop tendra , Si vous en profite! , je veux bien les répandre.

Par ces pleurs que peut-être en ce funeste jour.

Je donne à la pitié beaucoup moins qu’à l’amour »

Par ce cœur pénétré de tout ce que la crainte Pour l’objet le plus cher y peut porter d’atteinte , Enfin par ces sermens tant de fois répétés ,

De suivre aveuglément toutes mes volontés , Sauvez-vous , sauvez-moi du coup qui me menacé.

Si vous êtes soumis , la Reine vous fait grâce ;

Sa bonté , qu’elle est prête à vous faire éprouver, lie veut... ,

1e Comte.

Ah ! qui vous perd n’a rien à conserver.

Si vous aviez flatté l’espoir qui m’abandonne ,

Si n’étant point à moi , vous n’ étiez à personne ,

Et qu’au moins votre amour , moins cruel à mes feux , M’eût épargné l’horreur de voir un autre heureux, Pour vous garder ce cœur où vous seule avez place , Cent fois , quoiqu’innocent, j’aurois demandé grâce*, Mais vivre, et voir sans cesse un rival odieux... .

Ah ! Madame , à ce nom je deviens furieux;

De quelque emportement si ma rage est suivie ,

Il peut être permis à qui sort de la vie.

La Duchesse.

Vous sortez de la vie? Ah ! si ce n’est pour vous , Vivez pour vos amis , pour la Reine , pour tous ; Vivez pour m’affranchir d’un péril qui m'étonne:

Si c’est peu de prier , je le veux , je l’ordonne.

Le Comte.

Cessez en l’ordonnant , cessez de vous trahir :

Vous m’estimeriez moins, si j’osois obéir.

Je n’ai pas mérité le revers qui m’accable ;

Mais je meurs innocent , et je vivrois coupable. Toujours plein d’un amour dont sans cesse en tous lieux Le triste accablement paroîtroit à vos yeux ,

Je tâchcrois d’ôter votre cœur, vos tendresses A l’heureux.... Mais pourquoi ces indignes foiblesses ? Voyons , voyons , Madame , accomplir sans effroi • Les ordres que le Ciel a donnés contre moi.

S’il souffre qu’on m’immole aux fureurs de l’envie. Du moins il ne peut voir des taches dans ma vie. Tout le tems qu’à mes jours il avoit destiné ,

C’est vous et mon pays à qui je l’ai donné.

Votre hymen , des malheurs pour moi le plus insigne M’a fait voir que de vous je n’ai pas été digne ,

Que j’eus tort quand j’osai prétendre à votre foi ;

Et mon ingrat pays est indigne de moi.

J’ai prodigué pour lui cette vie -, il me l’ôtc :

Un jour peut-être , un jour il connoîtra sa faute»

Il verra pat les maux qu’on lui fera souffrir.».

F iij

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