‹ Chefd'œuvres de BoursaultChapitre 95 sur 108 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

ÉSOPE, ALBIONE.

M o ksi eu r, je suis votre servante:

Ce n’est point compliment , c’est pure vérité.

É s OPE.

3c vous en garantis autant de mon côté.

Il ne tiendra qu’à vous de me mettre à l’épreuve , Madame.

Savez-vous , Monsieur , que je suis veuve ?

ÉSOPE

Non , vraiment.

Je le suis depuis près de cinq ans.

Et défunt mon mari m’a laissé quatre en fans.

Ésope.

A voir cet air brillant , et ce riche équipage,

Vous allez convoler en second mariage ?

Apparemment quelqu’un de vos yeux est blessé ?

Pardonnez moi, Monsieur, mon bon tems est passtf.

Ésope.

Tant pis!

Albione.

la propreté de tout teins fut permise j

8o LES FABLES D’ÉSOPE,

Et si vous me voyez, passablement bien mise ,

11 ne faut pas. Monsieur , vous en émerveiller L’cpoux dont je suis veuve étant mort Conseiller ,

Je suis dans un étage à paroître plus grande,

Ou qu’une Procureusc , ou bien qu’une Marchande. Hicn ne m’est plus fâcheux que de m’cncanaillcr.

Et de quel acabit étoit-il Conseiller ?

Etoit-ce en robe longue , en robe courte , en botte ? A L b i o N E.

Non , Monsieur , il ctoit Conseiller Garde-note.

Ésope,

la peste ! N’est-ce pas ce que vulgairement On dit Tabellion , ou Notaire autrement ?

Oui, Monsieur.

ÉSOPE

Vertubleu ! c’est un grade sublime.

J’ai fait ce que j’ai pu pour le mettre en estime. Conseillère à la Cour , Présidente à Mortier Tnisoient moins de fracas que moi dans mon quartier. Voyant à mon époux une somme assez grosse ,

Je voulus avoir chaise , et puis apres carrosse ;

Et tous les chevaux noirs n’ayant pas de grands airs , J’en eus de pommelés comme les Ducs et Pairs.

Pour mon appartement cinq chambres parquetées,

A force de miroirs scmbloicnt être enchantées ;

Et ce qui m’en piaisoit, on n’y pouvoit marcher Que l’on ne se mirât encor dans le plancher.

COMEDIE

ffi

Ayant vu par hasard , dont je fus bien contente ,

„ De gros chenets d’argent chez une Présidente ,

Je priai.mon mari de m’en donner d’égaux ,

Ht quatre jours apres j'en eus de bien plus beaux.

Je fus meme à la foire , où j’eus la hardiesse ,

Voyant un cabinet qu’aimoit une Duchesse,

Pendant qu’à marchander clle>se dépeçoit ,

De le prendre à sa barbe au prix qu’on le laissoit.

Pour ne pas abuser de votre patience ,

On parloiten tous lieux de ma magnificence.

Quand pour un inventaire où mon mari courut ,

Il s’échauffa si fort qu’en trois jours il mourut,

Ésope.

Avez-vous achevé votre histoire modeste»

J’cn ai dit tout le beau , j’en vais diro le reste.

Mon époux étant mort, ces miroirs, ces chenets.

Ces chevaux , ce carrosse , et ces beaux cabinets.

Tout cela s’en alla chez qui les voulut prendre :

Je perdis les deux tiers quand je les fis revendre.

Enfin pour nous tenir toujours sur le bon bout.

Je n’ai rien ménagé, j’ai presque vendu tout ;

SI bien que ce matin ayant su qu’à des filles Qui doivent leur naissance à d’honnêtes familles,

Crcsus donne une dot pour les bien allier ,

Je vous en offre deux prêtes à marier.

J’attends qu’en leur faveur votre bou he prononces Voilà ce qui m’amene.

Ésope.

Et voici ma répo »

LA GRENOUILLE ET LE BŒUF, Fable.

I a Grenouille dans un pré Voyant paître le Boeuf, considéré sa taille ;

Et la trouvant à son gré ,

S’enfle , sue , et se travaille Pour faire aller la sienne en tm même degré.

Sa fille qui l’a voit faire Lui remontre sagement Qu’un dessein si te'méraire Va jusqu’à l’aveuglement.

Que l’appas qui la chatouille lui cache le péril de ce qu’elle entreprend,

It que depuis le Boeuf jusques à la Grenouille,

C’est un intervalle trop grand.

Mais contre ces raisons son orgueil se soulevé:

A s’enfler encor plus clic applique ses soins ,

Tait de si grands efforts qu’à la fin elle crcve;

Et sa témérité neméritoit pas moins.

Voilà votre portrait , et celui de bien d’autres ,

Qui n’onr pas des raisons meilleures que les vôtres. Nous sommes dans un siècle où chacun veut s’enfler î D’une vanité sotte on cherche à se gonfler.

La femme d’un Sergent ne sera pas honteuse De porter des habits comme une Procurcuse :

Celle du l’rocutcut , pour avoir plus d’éclat »

Veut égaler au moins celle de l’Avocat i

Celle de l’Avocat est assez, téméraire

Pour aller du même air que va la Conseillère;

COMÉDIE. t,

Celle du Conseiller , par la même ra : son ,

Avec la Présidente entre en comparaison»

Celle du Président , fierede sa richesse ,

A des gens à sa suite autant qu’une Duchcssej Et je ne vois personne en sa condition Qui ne veuille excéder sa situation.

Chacun , dis-je, chacun n’a ni repos , ni treve Que comme la grenouille il ne s’enfle, et ne creve. Dc-îà vient le désordre et les crimes qu’on voit :

Pour soutenir ce faste , on fait plus qu’on ne doit. Combien, de bonne foi d’in : quités atroces Traînent des Procureurs qu’on roule en des carrosses ? Cet autiedans le sien, qu’on croit un bon Marchand* En eûc-iS jamais eu, s’il n’eût été méchant ?

Pour montrer au public, d’une façon galante.

Un l ibraire étendu dans sa chaise roulante.

Combien, incognito , de livres défendus.

Dans l’arriere boutique ont-ils été vendus ?

Combien un Financier pour Être en équipage ,

De zéros criminels remplit-il une page ?

Combien au Parlement d’ Avocats de grand poids.

Pour aller à grand train vont-ils contre les loix ?

Pour avoir un carrosse , et que tout y réponde , Combien un Médecin égorge t-il de monde ?

Et pour ces beaux chenets , ces miroirs , ces chevaux. Combien feu votre époux a -t-il fait d’actes faux?

D'actes faux î juste Ciel ! quoi! d’un corps qu’on re-> nomme....

Il n’cst rien de plus beau qu’un Notaire honnctelu’mme,

Mais dans tous les grands corps on a vu de tout tems Se glisser des fripons parmi d’honnêtes gens ;

Et quand feu votre epoux auroit été faussaire ,

Cela ne doit blesser aucun autre Notaire.

Si le bien qu’il avoit eût été mieux gagne ,

Il en eût su le prix, etl’auroit épargné.

% Les bienfaits de Crésus ne sont point pour vos filles;

Ce sont pour des enfans de meilleures familles Que les procès , la guerre , ou d’autres accident Ont rendus malheureux , et non pas impudent.

Infin , je crois savoir ce que le Roi desire ;

Et je n’ai là-dessus autre chose à vous dire.

Serviteur.

. Savez- vous , petit homme tortu ,

Qui n’avez l’air au plus que d’un singe vêtu...,

Ésope.

Votre esprit sur ce point peut se donner carrière :

Je vous offre en laideur une belle matière;

Mais j’ai cela de bon , parmi bien du mauvais «

Que les gens sans raison ne m’offensent jamais.

Vous croirez m’insulter , et vous me ferez rire.

l’our vous faire enrager, loin de vouloir rien dire»

Je veux d’un si sot homme oublier jusqu’au nom. Adieu.

( Elle sirt. )

Page 1