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DEUXIÈME PARTIE

Peu de gens se sauvent parce que les maximes les plus universellement reçues dans tous les états , et sur lesquelles roulent les mœurs de la multitude, sont des maximes incompatibles avec le salut ', Sur l'usage des biens, sur l'amour de la gloire, sur la modération chrétienne, sur les devoirs des charges et des conditions, sur le détail des œuvres prescrites, les règles reçues, approuvées, autorisées dans le monde, contredisent celles de l'Évangile; et dès là elles ne peuvent que conduire à la mort.

Je n'entrerai pas ici dans un détail trop vaste pour un discours, et trop peu sérieux même pour la chaire chrétienne. Je ne vous dis pas que c'est un usage établi dans le monde qu'on peut mesurer sa dépense sur son bien et sur son rang, et que, pourvu que ce soit du patrimoine de ses pères, on peut s'en faire honneur, ne mettre point de bornes à son

1 La seconde et la troisième partie ne sont que le développement de ce syllogisme : la mnltitucle se damne, parce que , d'une part, elle suit des maximes incompatibles avec le salut, et que, de l'autre, elle ignore ou rejette les obligations indispensables au salut ; or, presque tous les chrétiens vivent comme la multitude ; donc presque tous se damnent avec elle. 11 aurait fallu dire : or presque tous les chrétiens vivent et meurent comme la multitude. Cet oubli des conversions à la mort donne au discours une force qui peut ébranler l'imagination échauffée, mais qu'un peu de réflexion ramène à sa juste valeur. Massillon aurait pu laisser à ses tableaux une bonne partie de la terreur qu'ils inspirent, en parlant des difficultés qui enchaînent un pécheur moribond. Mais il eût fallu pour cela distinguer les deux genres de pénitence qu'il avait confondus, et par conséquent détruire l'effet de sa prcmièie partie. 11 fera, il est vrai, mention des réconciliations avec le Ciel à la dernière heure d'une vie mondaine , mais en passant . le plus brièvomcnt possible, et en les appelant de? exceptions chimi'riques. p. 395.

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luxe, et ne consulter dans ses profusions que son orgueil et ses caprices. Mais la modération chrétienne a ses règles; mais vous n'êtes pas le maître absolu de vos biens, et, tandis surtout que mille malheureux souffrent, tout ce que vous employez au delà des besoins et des bienséances de votre état est une inhumanité et un vol que vous faites aux pauvres. Ce sont là, dit-on, des raffinements de dévotion; et, en matière de dépense et de profusion, rien n'est blâmable et excessif, selon le monde, que ce qui peut aboutir à déranger la fortune et altérer les affaires.

Je ne vous dis pas que c'est un usage reçu que l'ordre de la naissance ou les intérêts de la fortune décident toujours de nos destinées, et règlent le choix du siècle ou de l'Eglise, de la retraite ou du mariage. Mais la vocation du ciel , ô mon Dieu! prend-elle sa source dans les lois liumaines d'une naissance charnelle? On ne peut pas tout établir dans le monde, et il serait triste de voir prendre à des enfants des partis peu dignes de leur rang et de leur naissance.

Je ne vous dis pas que l'usage veut que les jeunes personnes du sexe qu'on élève pour le monde, soient instruites de bonne heure de tous les arts propres à réussir et à plaire, et exercées avec soin dans une science funeste, sur laquelle nos cœurs ne naissent que trop instruits. Mais l'éducation chrétienne est une éducation de retraite, de pudeur, de modestie, de haine du monde. On a beau dire, il faut vivre comme on vit; et des mères, d'ailleurs chrétiennes et timorées, ne s'avisent pas même d'entrer en scrupule sur cet article.

Ainsi vous êtes jeunes encore : c'est la saison des plaisirs; il ne serait pas juste de vous interdire, à cet âge, ce que tous les autres se sont permis; des années plus mûres amèneront des mœurs plus sérieuses.

Vous êtes nés avec un nom : il faut parvenir à force d'intrigues, de bassesses, de dépenses; faire votre idole de votre

fortune : l'ambition, si condamnée par les règles de la foi, n'est plus qu'un sentiment digne de votre nom et de votre naissance.

Vous êtes d'un sexe et d'un rang qui vous met dans les bienséances du monde : vous ne pouvez pas vous faire des mœurs à part; il faut vous trouver aux réjouissances publiques, aux lieux où celles de votre rang et de votre âge s'assemblent, être des mêmes plaisirs, passer les jours dans les mêmes inutilités, vous exposer aux mêmes périls. Ce sont des manières reçues, et vous n'êtes pas pour les réformer. Voilà la doctrine du monde.

Or, souffrez que je vous demande ici qui vous rassure dans ces voies? quelle est la règle qui lt3S justifie dans votre esprit? qui vous autorise, vous, à ce faste qui ne convient ni au litre que vous avez reçu dans votre baptême, ni peut-être à ceux que vous tenez de vos ancêtres? vous, à ces plaisirs publics que vous ne croyez innocents que parce que votre âme, trop familiarisée avec le crime, n'en sent plus les dangereuses impressions? vous, à ce jeu éternel qui est devenu la plus importante occupation de votre vie? vous, à vous dispenser de toutes les lois de l'Eglise; à mener une vie molle, sensuelle, sans vertu, sans souffrance, sans aucun exercice pénible de religion? vous, à solliciter le poids formidable des honneurs du sanctuaire, qu'il suffit d'avoir désiré pour en être indigne devant Dieu? vous, à vivre comme étranger au milieu de votre propre maison , à ne pas daigner vous informer des mœurs de ce peuple de domestiques qui dépend de vous, à Ignorer par grandeur s'ils croient au Dieu que vous adorez, et s'ils remplissent les devoirs de la religion que vous professez? Qui vous autorise à des maximes si peu chrétiennes? est-ce l'Evangile de Jésus-Christ? est-ce la doctrine des saints? sont-ce les lois de l'Eglise? Car il faut une règle pour être en sûreté; quelle est la vôtre? L'usage : voilà tout ce que vous

avez à nous opposer. On ne voit personne autour de soi qui ne se conduise sur les mêmes règles; entrant dans le monde, on y a trouvé ces mœurs établies; nos pères avaient ainsi vécu, et c'est d'eux que nous les tenons; les plus sensés du siècle s'y conforment; on n'est pas plus sage tout seul que tous les hommes ensemble; il faut s'en tenir à ce qui s'est toujours pratiqué, et ne vouloir pas être tout seul de son côté.

Voilà ce qui vous rassure contre toutes les terreurs delà religion ; personne ne remonte jusqu'à la loi; l'exemple public est le seul garant de nos mœurs; on ne fait pas attention que les lois des peuples sont vaines , comme dit l'Esprit -Saint : Quia leges popidorum vanœ sunt * ; que Jésus-Christ nous a laissé des règles auxquelles ni les temps , ni les siècles , ni les mœurs ne sauraient jamais rien changer; que le ciel et la terre passeront; que les mœurs et les usages changeront, mais que ces règles divines seront toujours les mêmes.

On se contente de regarder autour de soi; on ne pense pas que ce qu'on appelle aujourd'hui usage étaient des singularités monstrueuses avant que les mœurs des chrétiens eussent dégénéré; et que, si la corruption a depuis gagné , les dérèglements, pour avoir perdu leur singularité , n'ont pas pour cela perdu leur malice; on ne voit pas que nous serons jugés sur l'Evangile , et non sur l'usage ; sur les exemples des saints, et non sur les opinions des hommes; que les coutumes qui ne se sont établies parmi les fidèles qu'avec l'affaiblissement de la foi, sont des abus dont il faut gémir, et non des modèles à suivre; qu'en changeant les mœurs , elles n'ont pas changé les devoirs; que l'exemple commun qui les autorise prouve seulement que la vertu est rare , mais non pas que le désordre est permis; en un mot, que la piété et la vie chrétienne sont trop amères a la nature pour être jamais le parti du plus grand nombre.

1 Jerem. X, 3.

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Venez nous dire maintenant que vous ne faites que ce que font tous les autres : c est justement pour cela que vous vous damnez. Ouoi! le plus terrible préjugé de votre condamnation deviendrait le seul motif de votre confiance! Quelle est , dans l'Ecriture , la voie qui conduit à la mort? n'est-ce pas celle où marche le grand nombre? Quel est le parti des reprouvés? n'est-ce pas la multitude? Vous ne faites que ce que font les autres! Mais ainsi périrent, du temps de Noé, tous ceux qui furent ensevelis sous les eaux du déluge; du temps de INabuchodonosor, tous ceux qui se prosternèrent devant la statue sacrilège; du temps d'Elie, tous ceux qui fléchirent le genou devant Baal; du temps d'Eléazar , tous ceux qui abandonnèrent la loi de leurs pères. Vous ne faites que ce que font les autres! Mais c'est ce que l'Ecriture nous défend : « Ne vous conformez point à ce siècle corrompu \ » nous dit-elle; or, le siècle corrompu n'est pas le petit nombre de justes que vous n'imitez point, c'est la multitude que vous suivez. Vous ne faites que ce que font les autres! vous aurez donc le même sort qu'eux. Or, malheur à toi, s'écriait saint Augustin, torrent fatal descoutiunes humaines! ne suspendras-tu jamais ton cours? entraîneras-tu jusqu'à la fin les enfants d'Adam dans l'abîme immense et terrible? Vœ tibi, fumenmoris humant l qnousque volves Evœ filios in mare magnum et formidolosum - 1

Au lieu de se dire à soi-même : quelles sont mes espérances? il y a dans l'Eglise deux voies : l'une large, où passe presque tout le monde, et qui aboutit à la mort; l'autre étroite, où très-peu de gens entrent, et qui conduit à la vie. De quel côté suis-je?mes mœurs, sont-ce les mœurs ordinaires de ceux de mon rang, de mon âge, de mon état? suis-je avec le plus grand nombre ? Je ne suis donc pas dans la bonne voie ; je

1 Rom. XII, '2. — - S. AuG. Conf. 1. I, c. xvi; Oper., t. I, p. 78.

me perds : le grand nombre , dans chaque état , n'est pas le parti de ceux qui se sauvent. Loin de raisonner de la sorte, on se dit à soi-même : Je ne suis pas de pire condition que les autres ; ceux de mon rang et de mon âge vivent ainsi ; pourquoi ne vivrais-je pas comme eux? Pourquoi, mon cher auditeur? pour cela même : la vie commune ne saurait être une vie chrétienne ; les saints ont été dans tous les siècles des hommes singuliers ; ils ont eu leurs mœurs à part, et ils n'ont été saints que parce qu'ils n'ont pas ressemblé au reste des hommes.

L'usage avait prévalu au siècle d'Esdras qu'on s'alliât , malgré la défense, avec des femmes étrangères; l'abus était universel ; les prêtres et le peuple n'en faisaient plus de scrupule. Mais que fit ce saint restaurateur de la loi ? suivit-il l'exemple de ses frères? crut-il qu'une transgression commune fût devenue plus légitime ? Il en appela de l'abus à la règle ; il prit le livre de la loi entre les mains, il l'expliqua au peuple consterné, et corrigea l'usage par la vérité*.

Suivez de siècle en siècle l'histoire des justes, et voyez si Lot se conformait aux voies de Sodome, et si rien ne le distinguait de ses citoyens ; si Abraham vivait comme ceux de son siècle; si Job était semblable aux autres princes de sa nation; si Eslher, dans la cour d'Assuérus, se conduisait comme les autres femmes de ce prince; s'il y avait beaucoup de veuves à Béthulie, et dans Israël, qui ressemblassent à Judith; si, parmi les enfants de la captivité, il n'est pas dit de Tobie seul qu'il n'imitait pas la conduite de ses frères, et qu'il fuyait même le danger de leur société et de leur commerce; voyez si, dans ces siècles heureux où les chrétiens étaient encore saints , ils ne brillaient pas comme des astres an milieu des nations corrompues, et s'ils ne servaient pas de spec-

» Esdr. 1. 1, c. 9 et 10.

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tacle aux anges el aux hommes par la singularilé de leurs mœurs; si les païens ne leur reprochaient pas leur retraite , leur éloignement des Ihéàlres, des cirques et des autres plaisirs puhlics; s'ils ne se plaignaient pas cpie les chrétiens affectaient de se distinguer sur toutes choses de leurs citoyens, de former comme un peuple à part au milieu de leur peuple, d'avoir leurs lois et leurs usages particuliers; et si, dès là qu'un homme avait passé du côté des chrétiens, ils ne le comptaient pas comme un homme perdu pour leurs plaisirs, pour leurs assemblées et pour leurs coutumes; enfin, voyez si, dans tous les siècles, les saints, dont la vie et les actions sont venues jusqu'à nous , ont ressemblé au reste des hommes.

Vous nous direz peut-être que ce sont là des singularités et des exceptions, plutôt que des règles que tout le monde soit obligé de suivre. Ce sont des exceptions, il est vrai ; mais c'est que la règle générale est de se perdre; c'est qu'une âme fidèle au milieu du monde est toujours une singularité qui tient du prodige. Tout le monde , dites-vous, n'est pas obligé de suivre ces exemples. Mais est-ce que la sainteté n'est pas la vocation générale de tous les fidèles? est-ce que , pour être sauvé, il ne faut pas être saint? est-ce que le ciel doit beaucoup coûter à quelques-uns, et rien du tout arix autres? est-ce que vous avez un autre Evangile à suivre, d'autres devoirs à remplir, et d'autres promesses à espérer que les saints? Ah! puisqu'il y avait une voie plus commode pour arriver au salut, pieux fidèles qui jouissez dans le ciel d'un royaume que vous n'avez emporté que par la violence , et qui a été le prix de votre sang et de vos travaux, pourquoi nous laissiez- vous des exemples si dangereux et si inutiles? pourquoi nous avez-vous frayé "un chemin âpre, désagréable et tout propre à rebuter notre faiblesse, puisqu'il y en avait un autre plus doux et plus battu, que vous auriez pu nous montrer pour nous encourager et nous attirer, en nous facilitant notre carrière? Grand Dieu !

que les hommes consullent peu la raison clans l'affaire de leur salut éternel !

Rassurez- vous après cela sur la multitude, comme si le grand nombre pouvait rendre le crime impuni , et que Dieu n'osât perdre tous les hommes qui vivent comme vous. Mais que sont tous les hommes ensemble devant Dieu? La multitude des coupables l'empècha-t-elle d'exterminer toute chair au temps du déluge, de faire descendre le feu du ciel sur cinq villes infâmes, d'engloutir Pharaon et toute son armée sous les eaux, de frapper de mort tous les murmurateurs dans le désert? Ah! les rois de la terre peuvent avoir égard au grand nombre de coupables, parce que la punition devient impossible, ou du moins dangereuse, dès que la faute est trop générale. Mais Dieu, qui secoue les impies de dessus la terre, dit Job , comme on secoue la poussière qui s'est attachée au vêtement*; Dieu, devant qui les peuples et les nations sont comme si elles n'étaient pas, il ne compte pas les coupables, il ne regarde que les crimes; et tout ce que peut présumer la faible créature des complices de sa transgression , c'est de les avoir pour compagnons de son infortune.

Mais si peu de gens se sauvent parce que les maximes les plus universellement reçues sont des maximes de péché, peu de gens se sauvent pnrce que les maximes et les obligations les plus universellement ignorées ou rejetées sont les plus indispensables au salut : dernière réflexion qui n'est encore que la preuve et l'éclaircissement des précédentes.

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