CHAPITRE V
Les Perses, les Grecs, et Alexandre»
Cambyse, fils de Cyrus, fut celui qui corrompit les mœurs dei
Perses. Son père, si bien élevé parmi les soins de la guerre, n'en prit pas assez de donner au successeur d'un si grand empire une éducation semblable à la sienne ; et , par le sort ordinaire des choses humaines, trop de grandeur nuisit à la vertu. Darius, fils d'Hystaspe , qui d'une vie privée fut élevé sur le trône, apporta de meilleures dispositions à la souveraine puissance, et fit quelques efforts pour réparer les désordres. Mais la corruption étoit déjà trop universelle : l'abondance avoit introduit trop de dérèglement dans les mœurs ; et Darius n'avoit pas lui-même conservé assez de force pour être capable de redresser tout-à-fait les autres. Tout dégénéra sous ses successeurs, et le luxe des Perses n'eut pins de mesure.
Mais encore que ces peuples devenus puissants eussent beaucoup perdu de leur ancienne vertu en s'abandonnant aux plaisirs, ils avoient toujours conservé quelque chose de grand et de noble. Que peut-on voir de plus noble que l'horreur qu'ils avoient pour le mensonge, qui passa toujours parmi eux pour un vice honteux et bas? Ce qu'ils trouvoient le plus lâche, après le mensonge, étoit de vivre d'emprunt. Une telle vie leur paraissoit fainéante, honteuse, servile, et d'autant plus méprisable, qu'elle portoit à mentir. Par une générosité naturelle à leur nation, ils traitoient honnêtement les rois vaincus. Pour peu que les enfants de ces princes fussent capables de s'accommoder avec les vainqueurs, ils les laissoient commander dans leur pays avec presque toutes les * marques de leur ancienne grandeur. Les Perses étoient honnêtes, civils, libéraux envers les étrangers, et ils savoient s'en servir. Les gens de mérite étoient connus parmi eux, et ils n'épargnoient rien pour les gagner. Il est vrai qu'ils ne sont pas arrivés à la connoissance parfaite de cette sagesse qui apprend à bien gouverner. Leur grand empire fut toujours régi avec quelque confusion Ils ne surent jamais trouver ce bel art, depuis si bien pratiqué par les Romams, d'unir toutes les parties d'un grand état, et d'en faire un lout parfait. Aussi n'étoient-ils presque jamais sans l'ùvoiies tx)iii»idér4bles. Us u'éloieut pourtant pas ma»
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politique. Les règles de la justice éfoient connues parmi eux ; et ils ont eu de grands rois qui les faisoient observer avec une admirable exactitude. Les crimes étoient sévèrement punis ; mais avec cette modération , qu'en pardonnant aisément les premières fautes, on répnnioit les rechutes par de rigoureux châtiments .' Ils avoient beaucoup de bonnes lois presque toutes venues de Cyrus, et de Darius, fils d'Hystaspe. Ds avoient des maximes de gouvernement, des conseils réglés pour les maintenir, et une grande subordination dans tous les emplois. Quand on disoit que les grands qui composaient le conseil étoient les yeux et les oreilles du prince, en avertissant tout ensemble, et le prince, qu'il avoit ses ministres comme nous avons les organes de nos sens, non pas pour se reposer, mais pour agir par leur moyen ; et les ministres, qu'ils ne dévoient pas agir pour eux-mêmes, mais pour le prince, qui étoit leur chei, et pour tout le corps de l'état; ces ministres dévoient être instruits des anciennes maximes de la monarchie. Le registre qu'on tenoit des clîoses passées servoit de règle à la postérité. On y marquait les services que chacun avoit rendus, de peur qu'à la honte du prince, et au grand malheur de l'état, ils ne demeurassent sans récompense : c'étoit une belle manière d'attacher les particuliers au bien public, que de leur apprendre qu'ils ne dévoient jamais sacrifier pour eux seuls, mais pour le roi et pour tout l'état, cni chacun se trouvoit avec tous les autres. Un des premiers soins du prince étoit de faire fleurir l'agriculture ; et les satrapes dont le gouvernement étoit le mieux cultivé avoient la plus grande part aux grâces. Comme il y avoit des charges établies pour la conduite des armes , il y en avoit aussi pour veiller aux travaux rustiques : c'étoit deux charges semblables, dont l'une prenoit soin de garder le pays, et l'autre de le cultiver. Le prince les protégeoit avec une affection presque égale, et les faisait concourir au bien public. Après ceux qui avoient remporté quelque avantage à la guerre, les plus honorés étoient ceux qui avoient élevé beaucoup d'enfants. Le respect qu'on inspiroit aux Perses, dès leur enfance, pour l'autorité royale, alloit jusqu'à l'excès, puisqu'ils y mêloientde l'adoration, et paroissoient plutôt des esclaves oue des sujets soumis par raison à un empire légitime : c'étoit l'esprit des Orientaux; et peut-être que le naturel ^'if et violent de ces peuples demandoit un gouvernement plus ferme et plus absolu.
La manière dont on élevoit les enfants des rois est admirée par
Platon, et proposée aux Grecs comme le inoJeT- Time /éducation parfaite. Des i'àge de sept ans, on les tiroit des mains des eunuques , pour les faire monter à cheval, et les exercer a îa chasse. A l'âge de quatorze ans, lorsque l'esprit commence k se former, on leur donnoit, pour leur instruction, quatre hommes des plus vertueux et des plus sages de l'état. Le premier, dit Platon, leur apprenoit la magie, c'est-à-dire, dans leur langage , le culte des dieux selon les anciennes maximes et selon les lois de Zoroastre, fils d'Oromase. Le second les accoutumoit à dire la vérité, et à rendre la justice. Le troisième leur enseignoit à ne se laisser pas vaincre par les voluptés, afin d'être toujours libres et vraiment rois maîtres d'eux-mêmes et de leurs désirs, l^e quatrième fortifioit leur courage contre la crainte, qui en eût fait des esclaves, et leur eût ôté la confiance si nécessaire au commandement. Les jeunes seigneurs étoient élevés à la porte du roi avec ses enfants. On prenoit un soin particulier qu'ils ne vissent ni n'entendissent rien de malhonnête; on rendoit compte au roi de leur conduite. Ce compte qu'on lui en rendoit étoit suivi, par son ordre , de châtiments et de récompenses. La jeunesse, qui les voyoit, apprenoit de bonne heure, avec la vertu, la science d'obéir et de commander. Avec une si belle institution , que ne devoit-on pas espérer des rois de Perse et de leur noblesse, si on eût eu autant de soin de les bien conduire dans le progrès de leur âge qu'on en avoit de les bien instruire dans leur enfance? Mais les mœurs corrompues de la nation les entretenoient bientôt dans les plaisirs, contre lesquels nulle éducation ne peut tenir. Il faut pourtant confesser que, malgré cette mollesse des Perses, malgré le soin quils avoient de leur beauté et de leur parure, ils ne manquaient pas de valeur. Ils s'en sont toujours piqués, et ils en ont donné d'illustres marques. L'art militaire avoit parmi eux la préférence qu'il méritoit, comme celui à l'abri duquel tous les autres peuvent s'exercer en repos. Mais jamais ils n'en connurent le fond, ni ne surent ce que peut dans une armée la sévérité, la discipline, l'arrangement derf *roupes, l'ordre des marches et des campements, et enfin une certaine conduite qui fait remuer ces grands corps sauà confusion et à propos. Ils croyoient avoir tout fait quand ils avoient ramassé sans choix un peuple immense, qui alioit au combat assez résolument, mais sans ordre, et qui se trouvoit embarassé d'une multitude infinie de personnes inutiles (jue le roi et ie* grands Iraînoicnt après eux seulement pour le plaisir. Car
ST7R L'HfStOIM: t7WrvBR81ît,t;B. Si î
leùf niollpssf' étôît si gràttdé, f[n'ili9voulOienf ironvor dnris l'armée li mëmr- illàghifièence et les niâhies délices que dan? les lieux où la cour laisoié sâ demeure ordinaire ; de sorte que les rois m archoient accompafnéâ dé leurs femmes, de leurs concubines, de leurs ëliriiiqùëè, et de tbtit eê qtiî éëi^oit à leurs plaisirs. La vaiséelle d'or et d'ni'gerif, et les meublés précieux, suivoieut dans une abondance prodigieuse; . et ènfiîi tout l'attirail que demande une (elle Tie. Une armée composée dé cette sorte, et déjà embarrassée de la multitude excessive de ses soldats, étoit surchargée par le nombre démesuré de ceiix qui He combat loient point. Dans cette confusion on ne poUvoit se mouvoir de concert; les ordres ne venoient jamais à temps, et dans Une action tout alloit comme à l'aventure, sans que personne fût en état de pourvoir à ce désordre. Joint encore qu'il lalloit avoir bientôt fini , et passer rapidement dans un pays : car ce corps immense, et avide non seulement de ce qui étoit nécessaire pour la vie, mais encore de ce qui servoit au plaisir, consumoit tout en peu de temps ; et on a peine à comprendre d'où il pouvoit tirer sa subsistance.
Cependant , avec ce grand appareil , les Perses étonnoient les peuples qui ne savoient pas mieux la guerre qu'eux. Ceux mêmes qui la savoient se trouvèrent ou dffoiblis par leurs propres divisions, ou accablés par la multitude de leurs ennemis : et c'est par-là que l'Egypte, toute superbe qu'elle étoit, et de son antiquité, et de ses sages institutions, et des conquêtes de son Sésostris, devint sujette des Perses. Il ne leur fut pas malaisé de dompter l'Asie mineure, et même les colonies grecques, que la mollesse de l'Asie avoit corrompues. Mais quand ils vinrent à la Grèce même, ils trouvèrent ce qu'ils n'avoient jamais vU, uile milice réglée, des chefs entendus, des soldats accoutumes à vivre de peu, des corps endurcis au travail, que la lutté et les autres exercices ordinaires dans ce pays rendoient adroits ; des armées médiocres à ia vérité, mais semblables à ces corps vigoureux où il semble que tout soit nerf, et où tout est plem d'esprits ; au reste, si bien commandées et si souples aux ordres de leurs généraux, qu'on eût cru que les soldats u'avoient tous qu'une même ame, tant on voyoit de concert dans leurs mouvements.
Mais ce que ui Grèce avoit de plus grand étoit un*», politique ferme et prtîTOYunte- qui savoit abandonner, hasarder et défendre ce qu'il falloit ; <^e qui est plus grand encore, un courage que l'amour tie ia liberté ei. celui de ia patrie rendoit invincible.
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I.es Grecs, naturellement pleins d esprit et de courage, avoient été cultivés de bonne heure par des rois et des colonies venues d'Egypte, qui , s'elant établies dès les premiers temp» en divers endroits du pays, avoient répandu partout cette excellente police des Égyptiens. C'est de là qu'ils avoient appris les exercices du corps, la lutte, la course à pied, la course à cheval et sur des charriots, et les autres exercices qu'ils mirent dans leur perfection par les glorieuses couronnes des jeux olympiques. Mais ce que les Égyptiens leur avoient appris de meilleur étoit à se rendre dociles, et à se laisser former par les lois pour le bien public. Ce n'étoit pas des particuliers qui ne songent qu'à leurs affaires , et ne sentent les maux de l'état qu'autant qu'ils en souffrent eux-mêmes, ou que le repos de leur famille en est troublé : les Grecs étoient instruits à se regarder, et à regarder leur famille, comme partie d'un plus grand corps, qui était le corps de l'état. Les pères nourrissoient leurs enfants dans cet esprit ; et les enfants apprenoient dès le berceau à regarder la patrie comme une mère commune, à qui ils appartenoient plus encore qu'à leurs parents. Le mot de civilité ne signifioit pas seulement parmi les Grecs la douceur et la déférence mutuelle qui rend les hommes sociables : l'homme civil n'étoit autre chose qu'un bon citoyen, qui se regarde toujours comme membre de l'état, qui se laisse conduire par les lois , et conspire avec elles au bien public, sans rien entreprendre sur personne. Les anciens rois que la Grèce avoit eus en divers pays, un Minos, un Cécrops, un Thésée, un Codrus, un Temène, un Cresphonte, un Eurysthène , un Patrocle , et les autres semblables , avoient répandu cet esprit dans toute la nation. Ils furent tous populaires , non point en flattant le peuple, mais en procurant son bien, et en faisant régner la loi.
Que dirai-je de la sévérité des jugements? Quel plus grave tribunal y eut-il jamais que celui de l'Aréopage, si révéré dans toute la Grèce, qu'on disoit que les dieux mêmes y avoient comparu'! 11 a été célèbre dès les premiers temps , et Cécrops apparemment l'avoit fondé sur le modèle des tribunaux de l'Egypte. Aucune compagnie n'a conservé si longtemps la réputation de son ancienne sévérité , et l'éloquence trompeuse en a toujours été bannie.
Les Grecs, ainsi policés, peu h peu se crurent capables de se gouverner eux-mêmes, et la plupart des villes se formèrent en républiques. Mais de sages législateurs oui s'élevèrent en chaaue
guR l'histoire universelle. 343
pays, tin Thaïes, un Pylhagore, un Pittacus, un Lycurgue , un Solon, un Philolaa, et tant d'autres que l'histoire marque, empêchèrent que la liberté ne dégénérât en licence. Des lois simple- , ment écrites, et en petit nombre , tenoient les peupies dans le de- . voir, et les faisoiewt concourir au bien commun du pays. . L'idée de liberté qu'une telle conduite inspiroit étoit admirable. Car la liberté que se figuroient les Grecs étoit une liberté soumise à la loi, c'est-à-dire à la raison même reconnue par tout le peuple. Ils ne vouloient pas que les hommes eussent du pouvoir parmi eux. Les magistrats, redoutés durant le temps de leur ministère, redevenoient des particuliers qui ne gardoient d'autorité qu'autant que leur en donnoit leur expérience. La loi étoit re^^ardée comme la maîtresse : c'étoit elle qui établissoit les magistrats, qui en régloit le pouvoir, et qui enfin châtioit leur mauvais? administnlion.
Il n'est pas ici question d'examiner si ces idées sont aussi solides que spécieuses. Enfin la Grèce en étoit charmée, et préféroit les inconvénients de la liberté à ceux de la sujétion légitime, quoiqu'en effet beaucoup moindres. Mais comme chaque forme de gouvernement a ses avantages , celui que la Grèce tiroit du sien étoit que les citoyens s'aCfectionnoient d'autant plus à leur pays, qu'ils le conduisoient en commun, et que chaque particulier pouvoit parvenir aux premiers honneurs.
Ce que fit la philosophie, pour conserver l'état de la Grèce, n'est pas croyable. Plus ces peuples étoieut libres, plus il étoit nécessaire d'y établir par de bonnes raisons les règles des mœurs et celles de la société. Pythagore , Thaïes, Anaxagore, Socrate, Architas, Platon, Xénophon, Aristote, et une infinité d'autres, remplirent la Grèce de ces beaux préceptes. Il y eut des extravagants qui prirent le nom de philosophes : mais ceux qui étoient suivis éloient ceux qui enseignoient à sacrifier l'intérêt particulier , et même la vie, à l'intérêt général et au salut de l'état ; et c'étoit la maxime la plus commune des philosophes, qu'il falloit ou se retirer dess a£Faires publiques, ou n'y regarder que le bien pubUc.
Pourquoi parler des philosophes? Les poètes mômes qui étoiem dans les mains de tout le peuple , les instruisoient plus encore qu'ils ne les divertissoient. Le plus renommé des conquérants regardoit Homère comme un maître qui lui apprenoit à bien régner. Ce grand poète n'apprenoit pas moins à bien obéir, et à être bon citoyen. Iàù et tant d'autres ooètes, dont les ouvrage.^ ne sont pas
Sli .^' DISCÔtIltf"' ' "''^
moirî« pJ^tf s qn'il? «ont a^réable^, ne cét^brfent tjiàë Ua art!^ utiles à la vie huinaiiio, ne respironl que le bien public, îa patrie, la société, et cette admirable civilité que nous avotis expliquée.
Quand la Grèce ainsi élevée regardoit les Asiatiqiiëé i(te(c leur délicatesse^ hi'é.c lenr parure et leur beauté semblable â celle des femmes, ellfc! n'avoit que du mépris pour eux. Mais leur forme de gouverneftieiil, rjui n'uvoit pour règle que la volonté du pritlcé, maîtresse tlfe loUles les lois et même des plus sacrées, lui inépli-dif de l'hdt'rCUt'i et l'objet le plUS odieux qu'eût toute là Grèce étoièût les Barbare^:
-ï'''(3ëttô liaihe étoit venue aux Grecs dès les premiers temps, et lëhi" étoit devenue comme naturelle. Une des choses qui faisoit aimer la poésie d'Homère est qu'il cbantoit les victoires et les avantages de la Grèce sur l'Asie. Du côté de l'Asie étoit Vénus, c'est-àdire les plaisirs, les folles amours de la mollesse : du côté àé h Grèce étoit Juiion, c'est-à-dire là gravité avec l'afalour conjugal; Merciii'é avec l'éloquence, Jupiter ei la sagesse politique. Du côlé de l'Asie étoit Mars impétueux et brutal, c'est-à-dire la guerre faite avec fureur ; du côté de la Grèce étoit Pallas, c'éèt-à-dire l'art militaire, et la valeur conduite par l'esprit. La Grèce, depuis ce temps, avoit toujours cru que l'intelligence et le vrai Courage ëtdit son partage natu^el. Elle ne pouvoit souffrir que l'Asie pensât à là subjuguer; et en subissant ce joug, elle eiil cru assujettir là vertu à la Volupté , l'espt'it au corps, et le véritable courage à inte fotce insensée qui cbnsiètbit seulement dans la multitude.
La Grèce étoit pleine de ces sentiments, quand elle fui attaquée par Darius fils d'Hystaspe, et par Xercès, avec des armées dont là grandeur paroît fabuleuse, tant elle est énorme. Aussitôt chacuri 36 prépare à déféiidre sa liberté. Quoique toutes les villes de Grèce lissent autant de républiques, l'ititérêt commun les réunit , et il né s'agissoit entre elles que de voir qui feroit le pltis pout" lé bietl public. Il ne coûta rien aux Athéniens d'abandttntier létii' ville au pillage et à l'incendie ; et, après qu'ils eurent sauvé leui-s vieillards et leurs femmes avec leurs entants, ils mirent sur des vaisseaux tout ce qui étoit cajjable de porter les armes Pour airéter (jneltlues jours l'armée persienne à un passage diflîciie, et poUr llil Mié sentir ce que c'étoit que la Grèce, une poignée à'è LâÔédémbrllérts courut avec son roi à une mort assurée, contenU en molirant d'avoir immolé à leur patrie un nombre infini de ces DHrbareâ. et d'avoir laissé à leurs comoatriotes l'exemole d'urtc
SDK l'histoire UNIVERSELLE. ^ÎS
hardiesse inouïe. Contre de telles armées et une telle conduite, la Perse se trouva foible, et éprouva plusieurs fois, à son dommage, ce que peut la discipline contre la multitude et la confusioii et ce que peut la valeur conduite avec art contre une impétuosité av»ugle«
H ne restoit à la Perse, tant de fois vaincue, que de mettre la divi^sion parmi les Grecs ; et l'état même où ils se trouvoient par leurs victoires rendoit celte entreprise facile. Comme la crainte les tenoit unisj la victoire et la confiance rompit l'union. Accoutumés à combattre et à vaincre, quand ils crureiit n'avoir plus à craindre la puissance des Perses , ils se tournèrent les uns contre les autres. Mais il faut expliquer un peu davantage cet état (îés Grecs, et ce secret de la politique persienne. .. Parmi toutes les républiques dont la Grèce étoit coinposée, Athènes et Lacédémone étoient, sans comparaison, les principales. On ne peut avoir plus d'esprit qu'on en avoit à Athènes, ni plus de force qu'on en avoit à Lacédémone. Athènes vouloitle plaisir; la vie de Lacédémojie étoit dure et laborieuse. L'une et l'autre aimoit la gloire et la liberté ; mais, à Athènes, la liberté tendoit naturellement à la licence ; et contrainte par des lois sévères à Lacédémone, plus elle étoit réprimée au-dedans, plus elle cherchoit à s'étendre en dominant au-dehors. Athènes vouloit aussi dominer, mais par un autre principe. L'intérêt se méloit à la gloire. Ses citoyens excelloient dans l'art de naviguer ; et la mer, où elle régnoit, l'avoit enrichie. Pour demeurer seule maîtresse de tout le commerce, il n'y avoit rien qu'elle ne voulût assujettir ; et ses richesses , qui lui inspiroient ce désir, lui fournissoient le moyen de le satisfaire. Au contraire, à Lacédémone, l'argent étoit méprisé. Comme toutes ses lois teiidoient à en faire une république guerrière, la glcàre des armes étoit le seul charme dont les esprits de ses citoyens fussent possédés. Dès-là naturellement elle vouloit dominer ; et plus elle étoit au-dessus de l'intérêt, plus elle s'abandonnoit à l'ambition.
Lacédémone, par sa vie réglée, étoit ferme dans ses maxitnes et dans ses desseins, Athènes étoit plus vive, et le peuple y étoit trop maître. La philosophie et les lois faisoient, à la vérité, 4e beaux effets dans des naturels si exquis; mais la raison toute seule n'éloit pas «apable de les retenir. Un sage Athénien, et qui connoissoit admirablement le naturel de son pays, nous apprend que la crainte étoit nécessaire à ces esprits troD vifs et trop libres, et
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qu'il n'y eut plus moyen de les gouverner quand la victoire de
Salainine les eut rassurés contre les Perses.
Alors deux choses les perdirent : la gloire de leurs belles actions;, et la sûreté où ils croyoient être. Les magistrats n'étoient plus écoutés; et comme la Perse étoit affligée par une excessive sujétion, Athènes, dit Platon, ressentit les maux d'une liberté excessive.
Ces deux grandes républiques, si contraires dans leurs mœurs et dans leur conduite, s'embarrassoient l'une l'autre dans le dessein qu'elles avoient d'assujettir toute la Grèce ; de sorte qu'elles étoient toujours ennemies, plus encore par la contrariété de leurs intérêts que par l'incompatibilité de leurs humeurs.
Les villes grecques ne vouloient la domination ni de l'une ni de l'autre ; car outre que chacun souhaitoit pouvoir conserver sa liberté, elles trouvoient l'empire de ces deux républiques trop fâcheux. Celui de Lacédémone étoit dur. On remarquoit dans son peuple je ne sais quoi de farouche. Un gouvernement trop rigide et une vie trop laborieuse y rendoit les esprits trop fiers, trop austères et trop impérieux ; joint qu'il falloit se résoudre à n'être jamais en paix sous l'empire d'une ville qui, étant formée pour la guerre, ne pouvoit se conserver qu'en la continuant sans relâche. Ainsi les Lacédémoniens vouloient commander, et tout le monde craignoit qu'ils ne commandassent. Les Athéniens étoient naturellement plus doux et plus agréables. Il n'y avoit rien de plus délicieux à voir que leur ville, où les fêtes et les jeux étoient perpétuels ; où l'esprit, où la liberté et les passions donnoient tous les jours de nouveaux spectacles. Mais leur conduite inégale déplaisoit à leurs alliés, et étoit encore plus insupportable a leurs sujets. Il falloit essuyer les bizarreries d'un peuple flatté, c'est-à-dire, selon Platon, quelque chose de plus dangereux que celles d'un prince gâté par la flatterie.
Ces deux villes ne permettoient point à la Grèce de demeurer en repos. Vous avez vu la guerre du Péloponnèse et les autres, toujours causées ou entretenues par les jalousies de Lacédémone et d'Athènes : mais ces mêmes jalousies, qui troubloient la Grèce, la soutenoienenl en quelque façon, et l'empêchoient de tomber dans la dépendance de l'une ou de l'autre de ces républiques.
Les Perses aperçurent bientôt cet état de la Grèce : ainsi tout le secret de leur politique étoit d'entretenir ces jalousies et de fomenter ces divisions. Lacédémone, qui étoit la plus ambitieuse •
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fut la première à les faire entrer dans les querelles des Grecs. Ils y entrèrent dans le dessein de se rendre maîtres de toute la nation; et, soigneuy d'alToiblir les Grecs les uns par les autres, ils n'attendoient que le moment de les accabler tous ensemble. Déjà les villes de Grèce ne regardoient dans leurs guerre? que le roi de Perse, qu'elles appeloient le grand roi, ou le roi par excellence, comme si elles se fussent déjà comptées pour sujettes ; mais il n'étoit pas possible que l'ancien esprit de la Grèce ne se réveillât à la veille de tomber dans la servitude, et entre les mains des Barbares. De petits rois grecs entreprirent de s'opposer à ce grand roi, et de ruiner son empire. Avec une petite armée, mais nourrie dans la discipline que nous avons vue, Agésilas, roi de Lacédémone, fit trembler les Perses dans l'Asie mineure, et montra qu'on les pouvoit abattre. Les seules divisions de la Grè\:e arrêtèrent ses conquêtes : mais il arriva dans ces temps-là que le jeune Cyrus, frère d'Artaxerxe, se révolta contre lui. Il avoit dix mille Grecs dans ses troupes, qui seul ne purent être rompus dans la déroute universelle de son armée. Il fut tué dans la bataille, et de la main d'Artaxerxe,à ce qu'on dit. Nos Grecs se trouvoient sans protecteur au milieu des Perses et aux environs de Babylone. Cependant Artaxerxe victorieux ne put ni les obliger à poser volontairement les armes, ni les y forcer. Ils conçurent le hardi dessein de traverser en corps d'armée tout son empire, pour retourner en leur pays, et ils en vinrent à bout. C'est la belle histoire qu'on trouve si bien racontée par Xénophon, dans son livre de la Retraite des dix mille, ou de V expédition dujenne Cyrus. Toute la Grèce vit alors, plus que jamais, qu'elle nourrissoit une milice invincible, à laquelle tout devoit céder, et que ses seules divisions la pouvoient soumettre à un ennemi trop foible pour lui résister quand elle seroit unie. Philippe, roi de Macédoine, également habile et vaillant, ménagea si bien les avantages que lui donnoit, contre tant de villes et de républiques divisées, un royaume petit, à la vérité, mais uni, et où la puissance royale étoit absolue, qu'à la fin, moitié par adresse et moitié par force, il se rendit le plus puissant de la Grèce, et obligea tous les Grecs à marcher sous ses étendards contre l'ennemi commun. Il fut tué dans ces conjonctures : mais Alexandre, son fils, succéda à son royaume et à 863 desseins.
Il trouva les Macédoniens non seulement aguerris, mais encore triomphants, «t devenus, par tant de succès, presque autant supé-
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rieurs auv nutro? Grecs fin valeur et en discipline, que les autres Grecs étoieul au-dessus dies Perses et de leur*; semblables.
Darius, qui régnoit en Perse de son temps, étoit ju5le, vaillant, généreux, aimé de ses peuples, et ne munqnoit ni d'esprit ni dç; vigueur pour exécuter ses dessdns. Mais sj vous le compare? iivpc Alexandre ; soij esprit avec ce génie perçant et sublime ; sa valeqr î|vec la hauteur e, la fermeté de ce couni^e invincible, qui se sea? toit animé par les obstacles ; avec cette ardeur immense d'accroître tous les jours son nom, qui lui faisoit préférer â tons les périls, à tous les travaux et à. mille morts, le moindre degré dp' gloire ; enfin, avec celte confiance qui Un faisoit sentir au fond de son cœur que tout lui devoit céder, comme à un bomnae que ^,a destinée rendoit supérieur aux antres, confiance qu'il inspirpjit non seulement à ses chefs, mais encore aux moindres de ses soU dais, qu'il élevoit, par ce moyen, au-dessus des difficultés et au-' dessus d'eux-mêmes; vous jugerez aisément auquel des deux appartenoit la victoire ; et si vous joignez à ces choses les avantages des Grecs et des Macédoniens au-dessus de leurs ennemis, vous avouerez que la Perse, attaquée par un tel héros et par de telles armées, ne pouvoit plus éviter de changer de maître. Ainçi vous découvrirez en même temps ce qui a ruiné l'empire des Perses et ce qui a élevé celui d'Alexandre.
Pour lui faciliter la victoire, il arriva que la Perse perdit Iç seul général qu'elle pût opposer aux Grecs : c'étoit Memuon, rhodien. Tant qu'Alexandre eut en tête un si fanieux capitaine, il put se glorifier d'avoir vaincu un ennemi digne de lui. Au lieu de hasarder contre les Grecs une bataille générale, Memnon vouloit qu'on leur disputât tous les passages, qu'on leur coupât les vivres, qu'on les allât attaquer chez eux, et que, par une attaque vigoureuse, on les forçât à venir défendre leur pays Alexandre y avoit pourvu, et les troupes qu'il avoit laissées à Antipater suffisoient pour garder la Grèce. Mais sa bonne fortune le délivra tout d'un coup de cet embarras. Au commencement d'une diversion qui déjà inquiétoit toute la Grèce, iMemnon mourut, et Alexandre mit tout à ses pieds.
Ce prince fit son entrée dans Babylone avec un éclat qui sarpassoit tout ce que l'univers avoit jamais vu ; et après avoir vengé la Grèce, après .ivoir subjugué avec laie prjmplimde incroyable toutes les terres de la dooîinaîjon persienne, pour assurer de tous càté» gou nouvel enipire, ou plutôt pour icoutenler son ainbiiion.
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et rerdre son nom plus fameux que celui de Bacchus, il en ira dans les Indes, où il poiiss* ses conquêtes plus ioin que ce célèbre vaiiqueur. Mais celui que les déserts, les neuves et les montagnes n'îtoient pas capables d'arrêter, fut contraint de céder à ses soldïts rebutés qui lui demandoient du repos. Réduit à se contenter (ies superbes monuments qu'il laissa sur le bord de l'Araspe, il ramena son armée par une autre route que celle qu'il avoit tenue, et dompta tous les pays qu'il trouva sur son passage.
Il revint à Babylone craint et respecté, non pas comme un conquérant, mais comme uu dieu. Mais cet empire formidable qu'il avoit conquis ne dura pas plus longtemps que sa vie, qui fut foi^ courte. A l'âge de trente-trois anç, au milieu des plus vastes dc^sejns qu'un homme eût jamais conçus, et avec les plus justes espérances d'un heureux succès, il mourut sans avoir eu Ip loisir d'établir solidement ses affaires, lajssaïQt un frère imbécile et des entants eji bas-âges, incapables de soutenir un si grand poids. Mais ce qu'il y avoit de plus funeste pour sa maison et pour son empir^ est qu'il laissoit des capitaines à qui il avoit appris ^ ne respirer que l'ambition et la guerre. Il prévit à quels excès ils se porteroiept quand il ne seroit plus au monde : pour les retenir, et de peur d'en être dédit, il n'osa nommer son successeur, ni le tuteur de ses enfants. Il prédit seulement que ses amis célébreroient ses funérailles avec des batailles sanglantes; et il expira dans la fleur de son âge, plein des tristes images de la confusiop qui devoit suivre sa mort.
En effet, vous avez vu le partage de son empire et la ruine affreuse de sa maison. La Macédoine, son ancien royaume, tenu par ses ancêtres depuis tant de siècles, fut (^y,ahi de tous côtés comme une succession vacante ; et, après avoir été longtemps la proie du plus fort, il passsa enfin à une autre famille. Aussi ce gre^nd conquérant, le plus renommé et le plus illustre qui fut jamais, a été le dernier roi de sa race. S'il fut demeuré paisible dans la Macédoine, la grandeur de son empire nauroit pas tenté ses capitaines, et il eût pu laisser à ses enfants le royaume de ses pères. Mais parce qu'il avoit été trop puissant, il fut cause de la perte de tous les siens : et voilà le fruit glorieux de tant de conquêtes.
Sa mort fut la seule cause de cette grande révolution. Car il peut dire, à sa gloire, que si jamais itiomme a été capable de soutenir uii si vaste empire, quoique nouvellement conquis, ça été sans doute Alexandre, puisqu'il n'avoit pas moins d'esprit que de courage.
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ne faut (îonc point imputer à ses fautes, quoiqu'il en ait h\\ de grandes, la chute de sa famille, mais à la seule mortalité ; u ce n'est qu'on veuille dire qu'un homme de son humeur, et que ^on ambition engageoit toujours à entreprendre, n'eût jamais trouvé le loisir d'établir les choses.
^rOuoi qu'il en soit, nous voyons, par son exemple, qu'outre lej fautesqueles hommes pourroient corriger, c'est-à-diro relies qu'ils font par emportement ou par ignorance , il y a un foible irrémédiable inséparablement attaché aux desseins humains, et c'est la mortalité. Tout peut tomber en un moment par cet endroit-là : ce qui nous force d'avouer que comme le vice le plus inhérent, si je puis parler de la sorte, et le plus inséparable des choses humaines, c'est leur propre caducité : celui qui sait conserver et affermir un état a trouvé un plus haut point de sagesse que celui qui sait conquérir et gagner des batailles, j
Il n'est pas besoin que je vous raconte en détail ce qui fit périr les royaumes formés du débris de l'empire d'Alexandre, c'est-àdire ze\m de Syrie, celui de Macédoine, et celui d'Egypte. La cause commune de leur ruine est qu'ils furent contraints de céder à une plus grande puissance, qui fut la puissance romaine. Si toutefois nous voulions considérer le dernier état de ces monarchies, nous trouverions aisément les causes immédiates de leur chute, et nous verrions, entre autres choses, que la plus puissante de toutes, c'est-à-dire celle de Syrie, après avoir été ébranlée par la mollesse et le luxe de la nation, reçut enfin le coup mortel par la division de ses princes.