‹ Chefs-d'œuvre de DiderotChapitre 1 sur 67 · IV DIDEROT · texte numérisé non relu

IV DIDEROT

les grands hommes du dix-huitième siècle, sur la sagesse et la félicité d'un prétendu état de nature. Di^ derot, ici) n'est pas encore dégagé pleinement du sensualisme rationaliste où s'est attardé Voltaire. Mais voici que Voltaire est dépassé : VEntretien avec D'A' lembert et le Rêve nous transportent par delà l'horizon borné du bon sens et nous laissent face à fieice avec les intuitions, vérifiées aujourd'hui par la science, d'un matérialisme convaincu. Enfift, VEntretien avec la maréchale^ si on le replace à sa date, apparaît comme la conclusion sereine, tolérante et narquoise, d'une longue expérience. On y relèverait bien par endroits quelques vestiges dece sentimentalisme, déisme serait trop dire^ qui affecte tous les esprits de ce temps; mais jamais la démolition de la morale révélée et de l'échafaudage métaphysique n*a été exécutée d'une main plus correcte et plus ferme. Nous avons rejeté dans les notes quelques remarques provoquées par certaines anomalies^ par certaines vues utopiques. Nous n'y insisterons pas ici. Disons seulement que nous présentons au public une lecture forte et saine, où le charme de la diction et de l'invention ajoute un piquant infini aux vérités qu'il assaisonne. Quiconque aura lu et relu V Allée des épines et le Rêve saura, sur la religion et la philosophie, plus que n'en pourront jamais apprendre les longs traités en jargon spécial; et il le saura en bon français.

Aucun écrivain n'est plus sincère, aucune langue n'est un plus fidèle miroir de celui qui la parle. Toujours courant, Diderot s'écarte de droite et de gauche pour cueillir une fleur, une image, pour se rapprocher d'un horizon qui l'attire au passage , mais il ne perd de vue ni le chemin ni le but, et il y revient sans cesse avec une animation toujours égale ; il se hâte, il se précipite, il semble parfois qu'on sente haleter son souiHe, palpiter les fibres de son cerveau et de son cœur. On ne le suit pas toujours sans fatigue, mais on est contraint d'admirer sa fougue^ ses transports éloquents, l'intensité de son émotion. 11 porte avec lui son

LOUIS ASSEUNE. V

tempérament dans tous les cadres et tous les sujets. Tel on Ta vu dans le récit et dans la critique, tel on le retrouvera dans la philosophie. Au reste, la philosophie ne le quitte jamais, et l*on comprend que ses amis rappelassent, par excellence, le philosophe. C'est un titre que lui contesteront seulement ceux qui pensent que la philosophie consiste en traités didactiques sur la métaphysique, la morale ou la psychologie. Pour nous, tout écrit qui apporte une vue nouvelle, ou une conception fortement motivée, sur Tunivers et sur l'homme, sur la place de Thomme dans la série des êtres et sur les rapports de Thomme avec ses semblables, cet écrit appartient au domaine de la philosophie.

Maintenant, et sans plus de commentaires, nous quitterons le maître pour un de ses plus déterminés disciples, pour celui-là même qui avait esquissé le plan de cette réduction populaire. Il a beaucoup aimé Diderot; que Diderot le protège contre Poubli.

Page 1