IV. — Si je renonce à ma raison, je n'ai plus
de guide : il faut que j'adopte en aveugle un principe secondaire, et que je suppose ce qui est en question.
V. — Si la raison est un don du ciel, et que Ton en puisse dire autant de la foi, le ciel nous a ^t deux présents incompatibles et contradicloires.
VI. — Pour lever cette difficulté, il faut dire que la foi est un principe chimérique, et qui n'existe point dans la nature.
Vil. — Pascal, Nicole et autres ont dit : « Qu'un Dieu punisse de peines éternelles la faute d'un père coupable sur tous ses enfants innocents, c'est une proposition supérieure et non contraire à la raison. » Mais qu'est-ce donc au'une proposition contraire à la raison, si celle qui énonce évidemment un blasphème ne l'est pas?
VIII. — Egaré dans une forêt immense pendant la nuit, je n'ai qu'une petite lumière pour • me conduire. Survient un inconnu qui me dît : Mon ami, souffle ta bougie pour mieux trouver ton chemin. Cet inconnu est un théologien.
IX. — Si ma raison vient d'en haut, c'est la voix du ciel qui me parle par elle ; il feut que je l'écoute.
X. — Le mérite et le démérite ne peuvent s'appliquer à l'usage de la raison, parce que toute la bonne volonté du monde ne peut servir à un aveugle pour discerner les couleurs. Je suis forcé d'apercevoir l'évidence où elle est, et le défaut d'évidence où l'évidence n'est pas, à moins que je ne sois un imbécile; or l'imbécillité est un malheur et non pas un vice.
PENSÉES PHILOSOPHK^ES* 39
XI. — Uauteur de la nature^ qui ne me récompensera pas pour avoir été un homme d*esprit, ne me oamnera pas pour avoir été un sot.
XII. — Et il ne te damnera pas même pour avoir été un méchant. Quoi donc! n'as-tu pas déjà été assez malheureux d'avoir été méchant i
XIII. — Toute action vertueuse est accompagnée de satisÊiction intérieure; toute action criminelle^ de remords; or Tesprit avoue, sans honte et sans remords, sa répugnance pour telles et telles propositions; il n'y a donc ni vertu ni crime, soit a les croire, soit à les rejeter.
XIV. — S'il Éaut encore une grâce pour bien faire, à quoi a servi la mort de Jésus-Christ?
XV. — S'il y a cent mille damnés pour un sauvé, le diable a toujours l'avantage, sans ^voir abandonné son fils à la mort.
XVI. — Le Dieu des chrétiens est un père qui fait grand cas de ses pommes, et fort peu de ses enJ^ts.
XVII. — Otez la crainte de l'enfer à un chrétien, et vous lui ôterez sa croyance.
XVUI. — Une religion vraie, intéressant tous
les hommes dans tous les temps et dans tous les
lieux, a dû être éternelle, universelle et évidente;
aucune n'a ces trois caractères. Toutes sont donc
> trois fois démontrées fausses.
XIX. — Les faits dont quelques hommes seulement peuvent être témoins sont insuffisants pour démontrer une religion qui doit être également crue par tout le mcmde.
XX. — Les faits dont on appuie les religions sont anciens et merveilleux, c'est-à-dire les plus suspects qu'il est possible, pour prouver la chose la plus incroyable.
XXI. — Prouver l'Evangile par un miracle, c'est prouver une absurdité par une chose contre nature.
XXII. — Mais que Dieu fera-t-il à ceux qui n'ont pas entendu parler de son fils ? Punira-t-il des sourds de n'avoir pas entendu?
XXIII. — Que fera-t-il à ceux qui, ayant entendu parler de sa religion, n'ont pu la concevoir? Punira-t-il des pygmées de n avoir pas su marcher à pas de géant ?
XXIV. — Pourquoi les miracles de Jésus-Christ sont-ils vrais, et ceux d'Esculape, d'Apollonius de Tyane et de Mahomet sont- ils faux?
XXV. — Mais tous les Juifs qui étaient à Jérusalem ont apparemment été convertis à la vue des miracles de Jésus-Christ? Aucunement. Loin de croire en lui, ils l'ont crucifié. Il faut convenir que ces Juifs sont des hommes comme il n'y en a point; partout on a vu les peuples entraînes par un seul faux miracle, et Jésus-Christ n'a pu rien faire du peuple juif avec une infinité de miracles vrais.
XXVI. — C'est ce miracle-là d'incrédulité des Juifs qu'il faut faire valoir, et non celui de sa résurrection.
XXVII. — Il est aussi sûr que deux et deux font quatre que César a existé ; il est aussi sûr que Jésus-Christ a existé que César. Donc il est
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aussi sûr que Jésus-Christ est ressuscité, que lui ou César a existé. Quelle logique ! L'existence de Jésus-Christ et de César n'est pas un miracle.
XXVIII. — On lit, dans la Vie de M, de Tu^ renne, que, le feu ayant pris dans une maison, la présence du Saint-Sacrement arrêta subitement rincendie. D'accord. Mais on lit aussi dans l'histoire qu'un moine ayant empoisonné une hostie consacrée, un empereur d'Allemagne ne l'eut pas plutôt avalée qu'il en mourut.
XXIX. — Il y avait là autre chose que les apparences du pain et du vin, ou il faut dire que le poison s'était incorporé au corps et au sang de Jésus-Christ.