D^UN PHILOSOPHE
J'avais je ne sais quelle affaire à traiter avec le maréchal de***; j'allai à son hôtel, un matin; il était absent; je me fis annoncer à madame la maréchale. C'est une femme charmante ; elle est belle et dévote comme un ange ; elle a la douceur peinte sur son visage ; et puis, un son de voix et une -naïveté de discours tout à feit avenants à sa physionomie. Elle était k sa toilette. On m'approche un fauteuil; je m'assieds, et nous causons. Sur quelques propos de ma part, qui Fédifièrent et qui la surprirent (car elle était dans l'opinion que celui qui nie la très-sainte Trinité est un homme de sac et de corde, qui finira par être pendu), elle me dit :
— N'êtes-Yous pas monsieur Crudeli?
cRUDELi. — Oui, madame.
LA MARÉCHALE. — C'estdottc vousqui ne croyez rien?
CRUDELI. — Moi-même.
LA MARÉCHALE. — Cependant votre morale est d'un croyant.
CRUDELL — Pourquoi nxwiy quand il est honnête ÊBomme?
LA MARECHALF. — Et cettc morale-là, vous la pratiquez ?
CRUDELI. — De mon mieur.
52 ENTRETIEN d'uN PHILOSOPHE
LA MARÉCHALE. — Quoi ! VOUS ne volez point, vous ne tuez point, vous ne pillez point?
CRUDELi. — Très-rarement.
LA MARÉCHALE. — Que gaguez-vous donc à ne pas croire?
cRUDELi. — Rien du tout, madame la maréchale. Est-ce qu'on croit parce qu'il y a quelque chose à gagner ?
LA MARÉCHALE. -^ Je nc sais ; mais la raison d'intérêt ne gâte rien aux affaires de ce monde ni de l'autre.
cRUDELi.— J'en suis un peu fâché pour notre pauvre espèce humaine. Nous n'en valons pas mieux.
LA MARÉCHALE, — Quoi ! VOUS ne volez point?
cRUDELi. — Non, d'honneur.
LA MARÉCHALE. — Si VOUS n'êtes ni voleur ni assassin, convenez du moins que vous n'êtes pas conséquent.
CRUDELi. — Pourquoi donc?
LA MARÉCHALE. — C'est qu'il me semble que si je n'avais rien à espérer ni à craindre quand je n'y serai plus, il y a bien des petites douceurs dont je ne me sèvrerais pas, à présent que j'y suis. J'avoue que je prête à Dieu à la petite semaine.
CRUDELi. — Vous l'imaginez ?
LA MARÉCHALE. — Ce n est point une imagination, c'est un fait.
cRUDELi. — Et pourrait-on vous demander quelles sont ces choses que vous vous permettriez si vous étiez incrédule ?
LA MARÉCHALE. — Non pas, s'il VOUS plaît; c'est un article de ma confession.
CRUDELi. — Pour moi, je mets à fonds perdu.
LA MARÉCHALE. ~ C'cst la rcssource des gueux.
cRUDELi. — M'aimeriez-vous mieux usurier?
LA MARÉCHALE. — Mais oui : on peut faire l'usure avec Dieu tant qu'on veut; on ne le ruine
pas. Je sais bien que cela n'est pas délicat, mais qu'importe? Comme le point est d'attraper le ciel, ou d'adresse ou de force, il faut tout porter en ligne de compte, ne négliger aucun profit. Hélas ! nous aurons beau faire, notre mise sera toujours bien mesquine en comparaison de la rentrée que nous attendons. Et vous n'attendez rien, vous?
CRDDEU. — Rien.
LA MARÉCHALE. — Cela est triste. Convenez donc que vous êtes bien méchant ou bien fou !
cRUDELi. — En vérité, je ne saurais, madame la maréchale.
LA MARÉCHALE. — Quel motlf pcut avoir un incrédule d'être bon, s'il n'est pas fou? Je voudrais bien le savoir.
CRUDELi. — Et je vais vous le dire.
LA MARÉCHALE. — Vous m'obligerez.
CRUDELi. — Ne pensez- vous pas qu'on peut être si heureusement né, qu'on trouve un grand plaisir à faire le bien ?
LA MARÉCHALE. — Je le pcuse.
CRUDELi. — Qu'on peut avoir reçu une excellente éducation, qui fortifie le penchant naturel à la bienfaisance?
LA MARÉCHALE. — Assurémeut.
CRUDELi. — Et que, dans un âge plus avancé, l'expérience nous ait convaincus, qu à tout prendre, il vaut mieux, pour son bonheur dans ce monde, être un honnête homme qu'un coquin ?
LA MARÉCHALE. — Oui-dà ; mais comment eston honnête homme, lorsque de mauvais principes se joignent aux passions pour entraîner au mal?
CRUDELi. — On est inconséquent : et j a-t-il rien de plus commun que d'être inconséquent?
LA MARÉCHALE. — Hélas 1 malheureusement, non : on croit, et tous les jours on se conduit comme si on ne croyait pas.
54 ENTRETIEM D UN PHILOSOPHE
CRUDELi. — Et sans croire, on se conduit à peu près comme si Ton croyait.
LA MARECHALE. — A la bonne heure; mais quel inconvénient y aurait-il à avoir une raison de plus, la religion, pour faire le bien, et une raison de moins, l'incrédulité, pour mal &ire?
CRUDELi. — Aucun, si la religion était un motif de faire le bien, et l'incrédulité un motif deiaire le mal.
LA MARÉCHALE. — Est-cc qu'il y a quelque doute là-dessus ? Est-ce que Tesprit de religion n'est pas de contrarier cette vilaine nature corrompue ; et celui de l'incrédulité, de Tabamionner à sa malice-, en Taffranchissant de la crainte?
CRUDELL — Ceci, madame la maréchale, va nous jeter dans une longue discussioiu
LA MARÉCHALE. — Qu'cst-cc que ccla fait? Le maréchal ne rentrera pas .sitôt ; et il vaut mieux que nous parlions raison, que de médire de notre prochain.
CRUDELL— Il faudra que jerepi^nne les choses d'un peu haut.
LA MARÉCHALE. — De sî haut que vous voudrez, pourvu que je vous entende-
CRUDELL — Si vous uc m'cntcndiez pas, ce serait bien ma faute.
LA MARÉCHALE. — Cela est poli; mais il faut que vous sachiez que je n'ai jamais lu que mes Heures-, et que je ne me suis guère occupée qu'à pratiquer l'Evangile et à faire des enfants.
CRUDELL — Ce sont deux devoirs dont vous vous êtes bien acquittée.
LA MARÉCHALE. — Oui, pour les eufauts. J'en ai six tout venus et un septième qui frappe à la porte : mais commencer.
CRUDELL — Madame la maréchale, y a-t-il quelque bien, dans ce monde-ci, qui soit sans iaconvénient ?
LA MARÉCHALE. — AuCUU.
AVEC LA MASÉCUAIX DE *i^ 53
cRUDffU. — Et quelque mal qui soit sans avantage?
LA MARJÉCHALE. — AuCUn.
CRUDELL — Qu'appelez-vcMis donc mal ou bien?
LA MARECHALE. — Le mal, ce seraœ qui a plus -d'inconvénients que d'avantages; et le bien, au contraire, ce qui a plus d'avantages que d'inconvénients.
cRUEffiLi* — Madame la maréchale aura^-elle la bonté de se souvenir de sa définition du bien et du mal?
LA MARÉCHALE. — Je m'en souviendrai* Vous appelez cela une définition ?
CRUDELL — Oui.
LA MARÉCHALE. — G'estdonc de la philosophie?
CRUDEU. — Elxcellente.
LA MARÉCHALE. — ^^Et j'aiiait de la philosophie^
CRUDEU. — Ainsi, voik êtes persuadée que la religion a plus d'avantages que d'inconvéments; et c est pour cela que vous rappelez un hi^n ?
LA JftARÉCHALE. — OuL
csjjiDELi, — Pour moi, je ne doute point que votre intendant ne vous vole im peu moins la milie de Pâques que le lendemain des fêtes; et que de temps en temps la religion n'empêche nombre de petits maux et ne produise nombre de petits biens.
LA MARÉCHALE. — Petite petit, cela ûût somme.
CRUDELi. — Mais croyez-vous que les terribles ravages qu'elle a causés dans les temps passés, et Qu'elle causera dans les temps à venir, soient suffisamment compensés par ces guenilleux avantages-là ? Songez qu'elle a créé et qu'elle perpétue la plus violente antipathie entre les nations, il n'y a pas un musulman qui n'imaginât faire une action agréable à Dieu et au saint Prophète, en exterminant twis les chrétiens, qui, de leur côté, ne sont guère plus tolérants. Songez qu'eik a créé et qu'elle perpétue, dans une même