LES ADIEUX DU VIEILLARD
Il était père d'une famille nombreuse. A l'arrivée des Européens, il laissa tomber des regards de dédain sur eux, sans marauer ni étonnement, ni frayeur, ni curiosité. Ils l'abordèrent; il leur tourna le dos, se retira dans sa cabane. Son silence et son souci ne décelaient que trop sa pensée : il gémissait en lui-même sur les beaux jours de son pays éclipsés. Au départ de Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le rivage, s'attachaient à ses vêtements, serraient ses camarades entre leurs bras, et pleuraient, ce vieillard s'avança d'un air sévère, et dit :
tt Pleurez, malheureux Taïtiens ! pleurez ; mais que ce soit de l'arrivée, et non du départ de ces nommes ambitieux et méchants : un jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau de bois aue vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci, dans une main, et le fer qui pend au côté de celui-là, dans l'autre, vous enchaîner, vous égorger, ou vous assujettir à leurs extravagances et à leurs vices ; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu'eux. Mais je me console ; je touche à la fin de ma carrière ; et la calamité que je vous annonce, je ne la verrai point. O Taïtiens! mes amis ! vous auriez un moyen d'échapper à un funeste avenir; mais j'aimerais mieux mourir
que de vous en donner le conseil. Qu'ils s'éloignent, et qu'ils vivent. »
Puis s' adressant à Bougainville , il ajouta : a Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature; et tu as tenté d'efifacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous; et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr; vous vous êtes égorgés pour elles; et elles nous sont revenues temtes de votre sang. Nous sommes libres; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un démon : qui es-tu donc
Eour faire des esclaves ? Orou, toi qui entends L langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l'as dit à moi, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est à nous. Ce pays est à toi! et pourquoi? parce que tu y as mis le pied? Si un Taïtien débarquait un jour sur vos côtes et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce cf'un de vos arbres : Ce pays appartient aux habitants de Taïti^ qu'en penseraistu? Tu es le plus fort ! Et qu'est-ce que cela fait ? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu t'es vengé; et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ! Tu n'es pas esclave : tu soufiFrirais la mort plutôt que de l'être, et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Taïtien ne sait pas défendre sa liberté et mourir? Celui dont tu veux
f emparer comme de la brute, le Taïticn est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait pas sur toi ? Tu es venu; nous sommes-nous jetés sur ta personne? . avons -nous pillé ton vaisseau? f avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? t'avonsnous associé dans nos champs au travail de nos animaux? Nous avons respecté notre image en toi. Laisse-nous nos mœurs ; elles sont plus sages ^ et plus honnêtes que les tiennes; nous ne vou- ■ Ions point troquer ce que tu appelles notre igno- * rance, contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon. nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris, parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoiî manger; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes ; qu'y manque-t-il, à ton avis? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles les commodités de la vie ; mais permets à des êtres sensés de s'arrêter^ lorsqu'ils n'auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler? Quand jouirons-nous? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu'il était possible, parce Que rien ne nous parait préférable au repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisse-nous rejjoser : ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques. Regarde ces hommes; vois comme ils sont droits, sains et robustes. Regarde ces femmes; vois comme elles sont droites, saines, fraîches et belles. Prends cet arc, c'est le mien ; appelle à ton aide un, doux, trois, quatre de tes camarades, et tâchez de le tendre. Je le tends moi seul. Je laboure la terre; je grimpe la montagne ; je perce
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la foret; ie parcours une lieue cb. la i^ine. en moins d'une heure. Tes jeunes compagnons ont eu peine à me suivre; et j'ai quaJti«-vingt-dix ans passés. Malheur à cette île! malheur aux Taï tiens présents, et à tous les Taïtieas à venir, du jour où tu nous as visités I Nous ne connaissions qu'une maladie ; celle à laquelle l'homme, l'animal et la plante ont été condamnés, la vieillesse; et tu nous en. as cq^porté une autre : tu as infecté notce sang. IL nous faudra peut-être exteiv miner de nos propres mains nos filles, nos femmes, nos enfants; ceux qui ont approché tes femmes; celles qui ont approché tes hommes. Nos champs seront trempés du sang impur qui a passé de tes veines dans les nôtres; ou nos enfants condamnés à nourrir et à perpétuer le mal que tu as donné aux pères et aux mères, et qu'ils transmettront à jamaia à leurs descendants. Malheureux! tu seras coupable, ou des ravages qui sui» vront les funestes caresses des tiens, ou des meurtres que nous commettrons pour en arrêter le poison. Tu paries de crimes! as- tu l'idée d'un plus çrand crime que le tien? Quel est chez toi le châtiment de celui qui tue son voisin ? la mort par le fer; quel est chez toi le châtiment du lâche qui l'empoisonne? la mort par le feu : compare ton forlait à ce dernier; et dis-nous, empoisonneur de nations, le supplice que tu mérites? Il n'v a qu'un moment, la jeune Taïtienne s'abandonnait aux transports, aux embrassements du jeune Taïtien ; attendait avec impatience que sa mère (autorisée par l'âge nubile) relevât son voile, et mit sa gorge à nu. Elle était fière d'exciter les désirs» et d'arrêter les regards amourwix de l'inconnu, de ses parents, de son. frère; elle acceptait sans frayeur et sans honte, en notre présence, sui milieu d'un cercle d'innocents Taïtiens, au son des flûtes, entre les dan^s^ les caresses de ceiui que son jeune coeur et la voix
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secrète de ses sens lui désiraient. L'idée de crime et le péril de la maladie sont entrés avec toi parmi nous. Nos jouissances, autrefois si douces, sont accompagnées de remords et d'effroi. Cet homme noir, qui est près de toi^ qui m'écoute^ a parlé à nos garçons; je ne sais ce qu'il a dit à nos filles; mais nos garçons hésitent; mais nos filles rougissent. Enfonce-toi, si tu veux, dans la forêt obscure avec la compagne perverse de tes plaisirs; mais accorde aux bons et simples Taïtiens de se reproduire sans honte, à la £ïce du ciel et au grand jour. Quel sentiment
{)lus honnête et plus grand pourrais-tu mettre à a place de celui que nous leur avons inspiré, et qui les anime ? Ils pensent aue le moment d'enrichir la nation et la famille d'un nouveau citoyen est venu, et ils s'en glorifient. Ils mangent pour vivre et pour croître : ils croissent pour multiplier, et ils n'y trouvent ni vice, ni honte. Ecoute la suite de tes forfaits. A peine t'es-tu montré parmi eux, qu'ils sont devenus voleurs. A peine es-tu descendu dans notre terre, qu'elle a fumé de sang. Ce Taïtien qui courut à ta rencontre, qui t'accueillit, qui te reçut en criant : Tàio! amij ami; vous l'avez tué. Et pourquoi l'avez- vous tué? parce qu'il avait été séduit par l'éclat de tes çetits œufs de serpents. Il te donnait ses fruits; il t'oôrait sa femme et sa fille ; il te cédait sa cabane : et tu Tas tué pour une poignée de ces grains, qu'il avait pris sans te le demander. Et ce peuple? Au bruit de ton arme meurtrière, la terreur s'est emparée de lui: et il s'est enfui dans la montagne. Mais crois qu'il n'aurait pas tardé d'en descendre; crois qu'en un instant, sans moi, vous périssiez tous- Ehl pourquoi les ai- je apaisés? pourquoi les ai-je contenus? pourquoi les contiens-ie encore dans ce moment? Je l'ignore; car tu ne mérites aucun sentiment de pitié ; car tu as une âme féroce qû
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ne réprouva jamais. Tu f es promené, toi et les tiens, dans notre île; tu as été respecté; tu as
i'oui de tout; tu n'as trouvé sur ton chemin ni )arrière. ni refus : on t'invitait; tu t'asseyais; on étalait devant toi l'abondance du pays. As-tu voulu des jeunes filles? excepté celles qui n'ont
Ï)as encore le privilège de montrer leur visage et eur gorge, les mères t'ont présenté les autres toutes nues ; te voilà possesseur de la tendre victime du devoir hospitalier; on a jonché, pour elle et pour toi, la terre de feuilles et de fleurs; les musiciens ont accordé leurs instruments ; rien n'a troublé la douceur, ni gêné la liberté de tes caresses ni des siennes. On a chanté l'hymne, l'hymne qui t'exhortait à être homme, qui exhortait notre enfant à être femme, et femme complaisante et voluptueuse. On a dansé autour de votre couche; et c'est au sortir des bras de cette femme, après avoir éprouvé sur son sein la plus douce ivresse, que tu as tué son frère, son ami, son père peut-être. Tu as fait pis encore; regarde de ce côté; vois cette enceinte hérissée de flèches ; ces armes qui n'avaient menacé que nos ennemis, vois-les tournées contre nos propres enfants : vois les malheureuses com-
{)agnes de nos plaisirs ; vois leur tristesse ; vois a douleur de leurs pères; vois le désespoir de leurs mères : c'est là qu'elles sont condamnées à périr par nos mains, ou par le mal que tu leur as donné. Eloigne-toi, à moins que tes yeux cruels ne se plaisent à des spectacles de mort : éloigne-toi; va, et puissent les mers coupables qui t'ont épargné dans ton voyage, s'absoudre, et nous venger en t'engloutissant avant ton retour! Et vous, Taïtiens, rentrez dans vos cabanes, rentrez tous ; et que ces indignes étrangers n'entendent à leur départ que le flot qui mugit, et ne voient que l'écume dont sa fureur blanchit une rive déserte ! »
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A peine eut-il achevé, que la foule des habitants disparut : un vaste silence ré^a dans toute rétendue de Fîle ; et Ton n'entendit que le sifflement aigu des vents et le bruit sourd des eaux sur toute la longueur de la côte : on eût dit que Tair et la mer^ sensibles à la voix du vieillard, se disposaient a lui obéir.
B. — Eh bien ! qu'en pensez-vous ?
A, — Ce discours me paraît véhément; mais à travers je ne sais quoi d'abrupt et de sauvage, il me semble y retrouver des idées et des tournures européennes.
B, -^ Pensez donc que c'est une traduction du taïtien en espagnol, et de l'espagnol en français. Le vieillard s^était rendu, la nuit, chez cet Orou qu'il a interpellé, et dans la case duquel l'usage de la langue esoagnole s'était conservé de temps immémorial, ôrou avait écrit en espagnol la naran^ue du vieillard; et Bougainville en avait une copie à la main, tandis que le Taïtien la prononçait.
A, -y Je ne vois que trop à présent pourquoi Bougainville a supprimé ce fragment; mais ce n'est pas là tout ; et ma curiosité pour le reste n'est pas légère.
B. — Ce qui suit, peut-être, vous intéressera moins.
A. — N'importe.
B, — C'est un entretien de l'aumônier de l'équipage avec un habitant de l'île.
X — Orou?
B. — Lui-même. Lorsque le vaisseau de Bou-
fainville approcha de Taïti, un nombre infini 'arbres creusés furent lancés sur les eaux ; en un instant son bâtiment en fut environné; de auelque côté qu'il tournât ses regards, il voyait des oemonstrations de surprise et de bienveillance. On lui jetait des provisions; on. lui tendait les bras; on s'attachait à des cordes; on
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gravissait contre des planches; on avait rempli sa chaloupe; on criait vers le rivage, (Toù les cris étaient répondus; les habitants de l'île accouraient; les voilà tous à terre : on s'empare des hommes de Téguipage; on se les partage; chacun conduit le sien dans sa cabane : les hommes les tenaient embrassés par le milieu du corps; les femmes leur flattaient les joues de leurs mains. Placez- vous là ; soyez témoin, par la pensée, de ce sf)ectacle d'hospitalité ; et ditesmoi comment vous trouvez Fespèce humaine.
A. — Très-belle.
B, — Mais j'oublierais peut-être de vous parler d'un événement assez singulier. Cette scène de bienveillance et d'humanité fut troublée tout à coup par les cris d'un homme qui appelait à son secours ; c'était le domestique d'un des officiers de Bougain ville. De jeunes Taïtiens s'étaient jetés sur lui, l'avaient étendu par terre, le déshabillaient et se disposaient à lui faire la civilité.
A. — Quoi! ces peuples si simples, ces sauvages si bons, si honnêtes ?...
a, — Vous vous trompez; ce domestique était une femme déguisée en homme. Ignorée de l'équipage entier, pendant tout le temps d'une longue traversée, les Taïtiens devinèrent son sexe au premier coup d'œil. Elle était née en Bourgo^e; elle s'appelait Barré; ni laide, ni jolie, âgée de vingt- six ans. Elle n'était jamais sortie de son hameau ; et sa première pensée de voyager fut de foire le tour du globe : elle montra toujours de la sagesse et du courage.
A . — Ces frêles machines-là renferment quel quefois des âmes bien fortes.
BS BOOGAINTILLI. l35
iri.
ENTRETIEN DE l' AUMONIER ET d'OROU.
B, — Dans la division que les Taïtiens se firent de l'équipage de Bougainville, raumônier devint le partage d'Orou. L'aumônier et le Taïtien étaient à peu près du même âge, trentecinq à trente-six ans. Orou n'avait alors que sa femme et trois filles appelées Asto, Paili et Thia. Elles le déshabillèrent, lui lavèrent le visage, les mains et les pieds, et lui servirent un repas sain et frugal. Lorsau'il fdt sur le point de se coucher, Orou, qui s était absenté avec sa famille, reparut, lui présenta sa femme et ses trois filles nues, et lui dit :
— Tu as soupe, tu es jeune, tu te portes bien; si tu dors seul, tu dormiras mal; Thomme a besoin la nuit d'une compagne à son côté.
Voilà ma femme, voilà mes tilles : choisis celk qui te convient; mais si tu veux m'obliger, tu donneras la préférence à la plus jeime de mes filles qui n'a point encore eu d'enfants.
La mère ajouta : — Hélas ! je n'ai point à m'en plaindre; la pauvre Thia! ce n'est pas sa âiute.
L'aumônier répondit :
Que sa religion, son état, les bonnes mœurs et l'honnêteté ne lui permettaient pas d'accepter ces offres.
Orou répliqua :
— Je ne sais ce que c'est qiie la chose que tu appelles religion ; mais je ne puis qu'en penser mal, puisqu'elle t'empêche de goûter un plaisir innocent, auquel nature, la souveraine maîtresse, iK>us invite tous : de donner l'existence à un de tes semblables; de rendre un service que le
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père, la mère et les enfants te demandent; de t'acquitter avec un hôte qui t'a fait un bon accueil, et d'enrichir une nation, en l'accroissant d'un sujet de plus. Je ne sais ce que c'est que la chose que tu appelles état; mais ton premier devoir est d'être nomme et d'être reconnaissant. Je ne te propose point de porter dans ton pays les mœurs d Orou ; mais Orou, ton hôte et ton ami, te supplie de te prêter aux mœurs de Taïti. Les mœurs de Taïti sont< elles meilleures ou plus mauvaises que les vôtres? c'est une question facile à décider. La terre où tu es né a-t-elle plus d'hommes qu'elle n'en peut nourrir ? en ce cas tes mœurs ne sont ni pires, ni meilleures que les nôtres. En peut-elle nourrir plus qu'elle n'en a? nos mœurs sont meilleures que les tiennes. Quant à l'honnêteté que tu m'oDJectes, je te comprends, j'avoue que j'ai tort; et je t'en demande pardon. Je n'exige pas que tu nuises à ta santé ; si tu es fatigué, il faut que tu te reposes; mais j'espère que tu ne continueras pas à nous contrister. Vois le souci que tu as répandu sur tous ces visages : elles craignent que tu n'aies remarqué en elles quelques défauts qui leur attirent ton dédain. Mais quand cela serait, le plaisir d'honorer une de mes filles, entre ses compagnes et ses sœurs, et de faire une bonne action, ne te suffirait-il pas? Sois généreux!
l' AUMONIER. — Ce n'est pas cela : elles sont toutes quatre également belles; mais ma religion ! mais mon état !
OROU. -— Elles m'appartiennent, et je te les offre : elles sont à elles, et elles se donnent à toi. Quelle que soit la pureté de conscience que la chose religion et la chose état te prescrivent, tu peux les accepter sans scrupules. Je n'abuse point de mon autorité ; et sois sûr que je connais et que je respecte les droits des personnes.
Ici, le véridique aumônier convient que jamais
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la Providence ne Tavait exposé à une aussi pressante tentation. Il était jeune; il s'agitait, il se tourmentait; il détournait ses regards des aimables suppliantes ; il les ramenait sur elles ; il levait ses mains et ses yeux au ciel. — Thia, la plus jeune, embrassait ses genoux et lui disait : Etranger, n'afflige pas mon père, n'afflige pas ma mère, ne m^fflige pas ! Honore-moi dans la cabane et parmi les miens ; élève-moi au rang de mes sœurs gui se moquent de moi.
Asto, l^înée, a déjà trois enfants ; Palli, la seconde, en a deux, et Thia n'en a point ! Etranger, honnête étranger, ne me rebute pas!
rends-moi mère; fais-moi un enfant que je puisse un jour promener par la main, à côté de moi, dans Taïti; qu'on voie dans neuf mois attaché à mon sein; dont je sois fîère, et qui fasse une partie de ma dot, lorsque je passerai de la cabane de mon père dans une autre. Je serai peut-être plus chanceuse avec toi qu'avec nos jeunes Taïtiens. Si tu m'accordes cette faveur, je ne t'oublierai plus; je te bénirai toute ma vie ; j'écrirai ton nom sur mon bras et sur celui de ton fils; nous le prononcerons sans cesse avec joie; et, lorsque tu quitteras ce rivage, mes souhaits t'accompagneront sur les mers jusqu'à ce que tu sois arrivé dans ton pays.
Le naïf aumônier dit qu'elle lui serrait les mains, qu'elle attachait sur ses yeux des regards si expressifs et si touchants; qu'elle pleurait; que son père, sa mère et ses sœurs s éloignèrent; qu'il resta seul avec elle, et qu'en disant : Mais ma religion, mais mon état] il se trouva le lendemain couché à côté de cette jeune fille, qui l'accablait de caresses, et qui invitait son père, sa mère et ses sœurs, lorsqu'ils s'approchèrent de leur lit le matin, à joindre leur reconnaissance à la sienne.
l38 SUPPLÉMSVT AD VOYAGE
Asto et Palli, qui s'étaient éloignées, centrèrent avec les mets du pays, des boissons et des fruits : elles embrassaient leur sœur et ^siisaient des vœux sur elle. Ils déjeunèrent tous en^mble; ensuite Orou, demeuré seul avec Taumônier, lui dit :
— Je vois que ma fille est contente de toi; et je te remercie. Mais pourrais-tu m'apprendre ce que c'est que le mot religion, que tu as répété tant de fois, et avec tant de douleur ?
L'aumônier, après avoir rêvé un moment, répondit :
— Qui est-ce qui a fait ta cabane et les ustensiles qui la meublent ?
OROU. — C'est moi,
l'aumonier. — Eh bien ! nous croyons que ce monde et .ce qu'il renferme est l'ouvrage d'un ■ouvrier.
OROU. — Il a donc des pieds, des mains, une tête?
l'aumonier, — Non.
OROU. — Où £edt-iil sa demeure?
l'aumonier. — Partout.
OROU. — Ici même !
l' AUMONIER. — Ici.
OROU. — Nous ne l'avons jamais vu.
l'aumonier. — On ne le voit pas.
OROU. — Voilà im père bien indifférent ! Il tioit être vieux ; car il a au moins l'âge de son ouvrage.
l'aumonier. — Il ne vieillit point : il a parlé à nos ancêtres : il leur a donné des lois ; il leur a prescrit la manière dont il voulait être honoré ; il leur a ordonné certaines actions, comme bonnes; il leur en a défendu d'autres, comme mauvaises.
OROU. — J'entends; et une de ces actions -Qu'il leur a défendues comme mairvaises, c'est de coucher avec une femme et une iille? Pourquoi donc a-t-il fait deux sexes?
DE BOUGAmVILLE. iBq
l'aumonier. — Pour s*unir ; mais à certaines conditiohs requises, après certaines cérémonies préalables, en conséqnence desquelles un nomme appartient à une femme, et n'appartient qu'à elle, une femme appartient à un nomme, et n'appartient qu'à lui.
OROU. — Pour toute leur vie ?
l' AUMONIER. — Pour toutc leur vie.
OROU. — En sorte que, s'il arrivait à une femme de coucher avec un autre que son mari, ou à un mari de coucher avec une autre c^ue sa femme*., mais cela n'arrive point, car, puisqu'il est là, et que cela lui déplaît, il sîiit les en empêcher.
l' AUMONIER. — Non; il les laisse faire, et ils pèchent contre la loi de Dieu (car c'est ainsi que nous appelons le grand ouvrier), contre la loi du pays : et ils commettent un crime.
OROU. — Je serais fiché de t'offenser par mes discours; mais si tu Je permettais, je te dirais mon avis.
l' AUMONIER. — Parie.
OROU. — Ces préceptes singuliers, je les trouve j opposés à la nature, et contraires à la raison; j / feits pour multiplier les crimes, et fâcher à tout vy moment le vieil ouvrier, qui a tout feit sans mains, sans tête et sans outils; qui est partout, et qu'on ne voit nulle part; qui dure aujourd'hui et demain, et qui n'a pas un jour de plus; qui commande et qui n'est pas obéi; qui peut empêcher, et qui n'empêche pas. Contraires à la nature, parce qu'ils supposent qu'un être pensant, sentant et libre, peut être* la propriété d'un être semblable à lui. Sur quoi ce droit serait-il fondé ? Ne vois-^tu pas qu'on a confondu, dans ton pays, la chose qui n'a ni sensibilité, ni pensée, m désir, ni volonté, qu'on quitte, qu'on prend, qu'on garde, qu'on échange sans qu'elle souffre et sans qu'elle se plaigne, avec la chose qui ne s'échange point, ne s'acquiert point,
qui a liberté, volonté, désir, qui peut se donner ou se refuser pour un moment, se donner ou se refuser pour toujours, qui se plaint et qui souffre , et qui ne saurait devenir un effet de commerce, sans qu'on oublie son caractère, et qu*on fasse violence à la nature? Contraires à la loi générale des êtres. Rien, en effet, te paraît-il plus insensé qu'un précepte qui proscrit le changement qui est en nous; qui commande une constance qui n'y peut être, et qui viole la liberté du mâle et de la femelle, en les enchaînant pour jamais l'un à l'autre ; qu'une fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu; qu'un serment d'immutabilité de deux êtres de chair, à la face d'un ciel qui n'est pas un instant le même, sous des antres qui menacent ruine ; au bas d'une roche qui tombe en poudre ; au pied d'un arbre qui se gerce ; sur une pierre qui s'ébranle ? Croismoi, vous avez rendu la condition de l'homme pire que celle de l'animal. Je ne sais ce que c'est que ton grand ouvrier : mais je me réjouis qu'il n'ait point parlé à nos pères, et je sounaite qu'il ne parle point à nos enfants ; car il pourrait par hasard leur dire les mêmes sottises, et ils feraient peut-être celle de le croire. Hier, en soupant, tu nous as entretenus de magistrats et de prêtres ; je ne sais quels sont ces personna-
Fes que tu appelles magistrats et prêtres^ dont autorité règle votre conduite ; mais, dis-moi, sont-ils maîtres du bien et du mal ? Peuvent-ils faire que ce qui est juste soit injuste, et que ce qui est injuste soit juste ? dépend-il d'eux d'attacher le oien à des actions nuisibles, et le mal à des actions innocentes ou utiles ? Tu ne saurais le penser, car, à ce compte, il n'y aurait ni vrai ni faux, ni bon ni mauvais, ni beau ni laid ; du moins, que ce qu'il plairait à ton grand ouvrier, à tes magistrats, à tes prêtres, de prononcer
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tel ; et, d'un moment à l'autre, tu serais obligé de changer d'idées et de conduite. Un jour Ton te dirait, de la part de Tun de tes trois maîtres : tue, et tu serais obligé, en conscience, de tuer; un autre jour : v^le; et tu serais tenu de voler; ou : ne mange pas de ce fruit; et tu n'oserais en manger : je te dé/ends ce légume ou cet animal; et tu te garderais d'y toucher. Il n'y a point de bonté qu'on ne pût t'interdire; point de méchanceté au on ne put t'ordonner. Et où en serais-tu réduit, si tes trois maîtres, peu . d'accord entre eux, s'avisaient de te permettre, de t'enjoindre et de te défendre la même chose, comme je pense qu'il arrive souvent? Alors, pour plaire au prêtre, il faudra que tu te brouilles avec le magistrat ; pour satisfaire le magistrat, il faudra que tu mécontentes le grand ouvrier; et pour te rendre agréable au grand ouvrier, il faudra que tu renonces à la nature. Et sais- tu ce qui en arrivera? c'est que tu les mépriseras tous trois ^ et que tu ne seras ni homme, ni citoyen, m pieux; que tu ne seras rien; que tu seras mal avec toutes les sortes d'autorités; mal avec toi-même; méchant, tourmenté par ton cœur ; persécuté par tes maîtres insensés ; et malheureux, comme je te vis hier au soir, lorsque je te présentai mes filles et ma femme, et que tu t'écriais : Mais ma religion 1 mais mon état ! Veux- tu savoir, en tous temps et en tous lieux, ce qui est bon et mauvais?
Attache-toi à la nature des choses et des actions; à tes rapports avec ton semblable ; à l'influence de ta conduite sur ton utilité particulière et le bien général. Tu es en délire, si tu crois qu'il y ait rien, soit en haut, soit en bas, dans l'univers, qui puisse ajouter ou retrancher aux lois de la nature. Sa volonté étemelle est que le bien soit préféré au mal, et le bien général au bien particulier. Tu ordonneras le contraire;
mais tu ne seras pas obéi. Tu multiplieras les malfaiteurs et les malheureux par la crainte, par les châtiments et par les remords ; tu dépraveias les consciences; tu corrompras les esprits; ils ne sauront plus œ qu'ib cmt à £sdre ou à éviter. Troublés dans Fétat d'innocence, tranquilles dans le forfait, ils auront perdu l'étoile polaire dans leur chemin. Réponds-moi sincèrement^ en dépit des ordres exprès de tes trois législateurs, un jeune homme, dans ton pays, ne couche-t-il jamais, sans leur permission, avec une jeune fille ?
l' AUMONIER. — Je mentirais si je te l'assurais.
OROu. — La femme qui a juré de n'appartenir qu*à son mari, ne se donne-t-elle point à un autre?
l' AUMONIER. — Rien de plus commun.
OROU. — Tes législateurs sévissent ou ne sévissent pas; s'ils sévissent, ce sont des bêtes féroces qui battent la nature; s'ils ne sévissent pas, ce sont des imbéciles qui ont exposé au mépris leur autorité par une diefense inutile.
lVumonier. — Les coupables qui échappent à la sévérité des lois sont châtiés par le blâme général.
OROu. — C'est-à-dire que la justice s'exerce par le déliant de sens commun de toute la nation ; et que c'est la folie (k l'opinion qui supplée aux lois.
l'aumonjbr. — La fille déshonorée ne trouve plus de mari.
orou. — Déshonorée! et pourquoi ?
l' AUMONIER. — La femme infidèle est plus ou moins méprisée*
OROU. — Méprisée ! et pourquoi ?
l' AUMONIER. — Le jeune homme s'appelle un lâche séducteur.
OHOTJT. — Un lâche ! un séducteur ! et pourquod?
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l'a^cjmonier. — Le père , la mère et l'enfant sont désolés. L'époux volage est un libertin : répoux trahi partage la honte de sa femme.
OROu. . — Quel monstrueux tissu d'extravagances tu m'exposes là 1 et encore tu ne dis pas tout : car aussitôt qu'on s'est permis de disposer à son gré des idées de justice et de propriété ; d'ôter ou de donner un caractère arbitraire aux choses; d'unir aux actions oir d'en séparer le bien et le mal, sans consulter que le caprice, on se blâme, on s'accuse, on se suspecte, on se tyrannise, on est envieux, on est )aioux, on se trompe, on s'afflige, on se cache, on dissimule, on s'épie, on se surprend, on se querelle, on ment; les filles en imposent à leurs parents; les maris à leurs femmes; les femmes a leurs maris; des filles,. oui, je n'en doute pas> des filles étoufferont leurs enfants; des pères soupçonneux mépriseront et négligeront les leurs ; des mères s'en sépareront et les abandonneront à la merci du sort; et le crime et la débauche se montreront sous toutes sortes de formes. Je sais tout cela^ comme si j'avais vécu parmi vous. Cela est, parce que cela doit être ; et ta société, dont votre chef vous vante le bel ordre, ne sera qu'un ramas d'hypocrites, qui foulent secrètement aux pieds les lois; ou d'infortunés, qui sont euxmêmes les instruments de leurs supplices, en s'y soumettant; ou d'imbéciles, en qui le préjugé a tout à fait étoufié la voix de la nature; ou d'êtres mal organisés, en qui la nature ne réclame pas ses droits.
l'aumonier. — Cela ress^nble. Mais vous ne vous mariez donc point?
OROu. — Nous nous marions.
l'aumonier» — Qu'est-ce. que votre mariage?
ORou^ — Le consentement d'habiter une même cabane, et de coucher dans le même lit, tant que nous nous; y trouvecons bi^i.
l' AUMONIER. — Et lorsque vous vous y trouvez mal?
OROu. — Nous nous séparons.
l' AUMONIER. — Que deviennent vos enÊints ?
OROU. — O étranger! ta dernière question achève de me déceler la profonde misère de ton pays. Sache, mon ami, qu*ici la naissance d*un enfant est toujours un bonheur , et sa mort un sujet de regrets et de larmes. Un enfant est un bien précieux, parce qu'il doit devenir un homme ; aussi, en avons-nous un tout autre soin que de nos plantes et de nos animaux. Un enfant qui naît occasionne la joie domestique et publique : c'est un accroissement de fortune pour la cabane, et de force pour la nation : ce sont des bras et des mains de plus dans Taïti ; nous voyons en lui un agriculteur, un pêcheur, un chiasseur, un soldat, un époux, un père. En repassant de la cabane de son mari dans celle de ses parents, une femme emmène avec elle les enfants qu'elle avait apportés en dot : on partage ceux qui sont nés pendant la cohabitation commune; et Ton compense, autant qu'il est possible, les mâles par les femelles , en sorte qu'il reste à chacun à peu près un nombre égal de filles et de garçons.
l'aumonier. — Mais les enfants sont longtemps à charge avant que de rendre service.
OROU. — Nous destinons à leur entretien et à la subsistance des vieillards une sixième partie de tous les fruits du pays ; ce tribut les suit partout. Ainsi tu vois que plus la famille du Taïtien est nombreuse, plus il est riche.
l'aumonier. — Une sixième partie !
OROU. — Oui; c'est un moyen sûr d'encourager la population, et d'intéresser au respect de la vieillesse et à la conservation des enfants.
l'aumonier. — Vos époux se reprennent-ils quelquefois?
OROU. — Très-souvent; cependant la durée la
plus courte d'un mariage est d'une lune à Tautre.
l' AUMONIER. — A moins que la femme ne soit grosse; alors la cohabitation est au moins de neuf mois?
OROU. — Tu te trompes; la paternité, comme le tribut, suit Teniant partout.
l'aumonier. — Tu m'as parlé d'enfants qu'une femme apporte en dot à son mari.
OROU. "5- Assurément. Voilà ma fille aînée qui a trois tnfants; ils marchent; ils sont sains; ils sont beaux; ils promettent d'être forts : lorsqu'il lui prendra fantaisie de se marier, elle les emmènera \ ils sont les siens : son mari les recevra avec joie, et sa femme ne lui en serait c^ue plus agréable, si elle était enceinte d*un quatrième.
l' AUMONIER. — D« lui?
OROU. — De lui, ou d'un autre. Plus nos filles ont d'enfants, plus elles sont recherchées; plus nos garçons sont vigoureux et forts, plus ils sont riches : aussi, autant nous sommes attentifs à
Ï^réserver les unes des approches de l'homme, es autres du commerce delà femme, avant l'âge de fécondité; autant nous les exhortons à produire , lorsque les garçons sont pubères et les filles nubiles. Tu ne saurais croire Timportance du service que tu auras rendu à ma fille Thia, si tu lui as fait un enfant. Sa mère ne lui dira plus à chaque lune : Mais, Thia, à quoi pensestu donc? Tu ne deviens point grosse ; tu as dixneuf ans ; tu devrais avoir déjà deux enfants, et tu n'en as point. Quel est celui qui se chargera de toi? Si tu perds ainsi tes jeune! ans, que ferastu dans ta vieillesse; Thia, il £aut que tu aies quelque défaut qui éloigne de toi les hommes. Gorriee-toi, mon enÊint : à ton âge, j'avais été trois fois mère.
l'aumonier. — Quelles précautions prenexvous pour garder vos filles et vos garçons adolescents ?
OROu. — Cest Tobjet principal de réducatîoa domestique et le point le plus important des mœurs publiques. Nos garçons, jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, deux ou trois ans au delà de la puberté, restent couverts d]une longue tunique, et les reins ceints d'une petite chaîne. Avant que d'être nubiles, nos filles n'oseraient sortir sans un voile blanc. Oter sa chaîne, lever son voile, sont des fautes qui se commettent rarement, parce que nous leur en apprenons de bonne heure les fâcheuses conséquences. Mais au moment où le mâle a pris toute sa force, où les symptômes virils ont de la continuité, et où l'effusion fréquente et la qualité de la liqueur séminale nous rassurent; au moment où la jeune fille se fane, s'ennuie, est d'une maturité propre à concevoir des désirs, à en inspirer et à les satisfeire avec utilité , le père détache la chaîne à son fils et lui coupe Tongle du doigt du milieu de la main droite. La mère relève le voile de sa fille. L'un peut solliciter une femme, et en être sollicité; l'autre, se promener publiquement le visage découvert et la gorge nue, accepter ou refuser les caresses d'un homme. On mdique seulement d'avance , au garçon les filles , à la fille les garçons, qu'ils doivent préférer. C'est une grande fête que le jour de l'émancipation d'une fille ou d'un garçon. Si c'est une fille, là veille, les jeunes garçons se rassemblent autour de la cabane, et l'air retentit pendant toute la nuit du chant des voix et du son des instruments. Le jour, elle est conduite par son père et par sa mère dans une enceinte où Ton danse et où l'on fait l'exercice du saut, de la lutte et de la course. On déploie l'homme nu devant elfe, sous toutes les faces et dans toutes les attitudes. Si c'est un ^rçon, ce sont les jeunes filles qui font en sa présence les frais et les honneurs de la fête et exposent à ses regards la femme nue, sans
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réserve et sans secret. Le reste de la cérémonie s'achève sur un lit de feuilles, comme tu Tas vu à ta descente parmi nous. A la chute du jour, la fille rentre dans la cabane de ses parents, ou passe dans la cabane de celui dont elle a fait choix, et y reste tant qu'elle s'y plaît.
l' AUMONIER. — Ainsi cette fête est ou n*est point un iour de mariage?
OROU. — Tu Tas dit
A. — Qu'est-ce que je vois là en marge?
B. — C'est une note, où le bon aumônier dit que les préceptes des parents sur le choix des garçons et des filles étaient pleins de bon sens et a'observations très-fines et très-utiles ; mais qu'il a supprimé ce catéchisme , qui aurait paru à des gens aussi corrompus et aussi superficiels que nous d'une licence impardonnable; ajoutant toutefois que ce n'était pas sans regret qu'il avait retranché des détails où Ton aurait vu, premièrement, jusqu'où une nation, qui s'occupe sans cesse d'un objet important, peut être conduite dans ses recherches, sans les secours de la physique et de Tanatomie ; secondement, la différence des idées de la beauté dans une contrée où l'on rapporte les formes au plaisir d'un moment, et chez un peuple où elles sont appréciées d'après une utilité plus constante. Là, pour être belle, on exige un teint éclatant, un grand front, de grands yeux, les traits fins et délicats, une taille légère, une petite bouche, de petites mains, un petit pied... Ici, presque aucun de ces éléments n'entre en calcul. La femme sur laquelle les regards s'attachent et que le désir poursuit, est celle qui promet beaucoup d'enfants (la femme du cardinal d'Ossat) , et qui les promet actifs, intelligents, courageux, sains et robustes. Il n'y a presque rien de commun entre la Vénus d'Athènes et celle de Taïti; Tune est Vénus galante, l'autre est Vénus féconde. Une
Taïtienne disait un jour avec mépris à une autre femme du pays : a Tu es belle, mais tu fais de laids enfants; je suis laide, mais je fais de beaux enfants, et c'est moi que les hommes préfèrent.»
Après cette note de Taumônier, Orou continue :
oRou. — L'heureux moment pour une jeune fille et pour ses parents, que celui où sa grossesse est constatée ! Elle se lève ; elle accourt ; elle jette ses bras autour du cou de sa mère et de son père ; c'est avec des transports d'une joie mutuelle qu'elle leur annonce et qu*ils apprennent cet événement. Maman! mon papal embrassez-moi; je suis grosse! — Est-il bien vrai? — Très-vrai. — Et de qui l'êtes-vous? — Je le suis d'un tel....
l' AUMONIER. -— Comment peut-elle nommer le père de son enfant?
OROU. — Pourquoi veux-tu qu'elle l'ignore? Il en est de la durée de nos amours comme de celle de nos mariages ; elle est au moins d'une lune à la lune suivante.
l'aumonier. — Et cette règle est bien scrupuleusement observée ?
orou. — Tu vas en juger. D'abord, l'intervalle de deux lunes n'est pas long ; mais lorsaue deux pères ont une prétention bien fondée a la formation d'un enfant, il n'appartient plus à sa mère.
l'aumonier. — A qui appartient-il donc ?
OROu. — A celui des deux à qui il lui plaît de le donner: voilà tout son privilège : et un enfant étant par lui-même un ODJet d'intérêt et de richesse, tu conçois que, parmi nous, les libertines sont rares, et que les jeunes garçons s'en éloignent.
l'aumonier. — Vous avez donc aussi vos libertines? J'en suis bien aise.
OROU. — Nous en avons même de plus d'une
sorte : mais tu m'écartes de mon sujet. Lors* qu'une de nos filles est grosse, si le père de Tenfant est un jeune homme beau, bien fait, brave, iùtelligent et laborieux, Fespérance que Tenfant héritera des vertus de son père renouvelle l'allégresse. Notre enfant n'a nonte que d'un mauvais choix. Tu dois concevoir quel prix nous attachons à la santé , à la beauté , à la force , à l'industrie, au courage ; tu dois concevoir comment, sans que nous nous en mêlions, les prérogatives du sang doivent s'éterniser parmi nous. Toi qui as parcouru diverses contrées, dis-moi si tu as remarqué dans aucune autant de beaux hommes et autant de belles femmes que dans Taïti ! Regarde-moi : comment me trouves- tu ? Eh bien ! il y a dixmille hommes ici plus grands, aussi robustes ; mais pas un plus brave que moi ; aussi les mères me désignent-elles souvent à leurs filles.
l' AUMONIER. — Mais de tous ces enfants que tu peux avoir faits hors de ta cabane, que t'en revient- il?
OROu. — Le quatrième, mâle ou femelle. 11 s'est établi parmi nous une circulation d'hommes, de femmes et d'enfants, ou de bras de tout âge et de toute fonction , qui est bien d'une autre importance que celle de vos denrées qui n'en sont que le produit.
L* AUMONIER. — Je le conçois. Qu'est-ce que c'est que ces voiles noirs que j'ai rencontrés quelquefois ?
OROu. — Le signe de la stérilité, vice de naissance, ou suite de l'âge avancé. Celle qui quitte ce voile et se mêle avec les hommes est une libertine, celui qui relève ce voile et s'approche de la femme stérile est un libertin.
l'aumonier. — Et ces voiles gris?
OROu. — Lesignedela maladie périodique^ Celle qui quitte ce voile, et se mêle avec les hommes,
l5o SUPPLÉMENT AU VOYAGE
est une libertine; celui qui le relève, et s'approche de la femme malade, est un libertin.
l' AUMONIER. — Avez-vous des châtiments pour ce libertinage?
oRou. — Point d'autre que le blâme.
l' AUMONIER. — Un père peut-il coucher avec sa fille, une mère avec son fils, un frère avec sa sœur, un mari avec la femme d'un autre?
OROu. — Pourquoi non?
l'aumonieb. — Passe pour la fornication; mais l'inceste, mais l'adultère!.
ORou. — Qu'est-ce que tu veux dire avec tes mots^ fornication^ inceste^ adultère?
l' AUMONIER, — I)es crimes, des^crimes énormes pour l'un desquels on brûle dans mon pays.
QROU. — Qu'on brûle ou qu'on ne brûle pas dans ton pays, peu m'importe. Mais tu n'accuseras pas tes mceurs d'Europe par celles de Taïti, ni par conséquent les mœurs de Taïti par celles de ton pays : il nous faut une règle plus sûre ; et quelle sera cette règle? En connais-tu une autre que le bien général et l'utilité particulière.? A présent, dis -moi ce que ton crime inceste a de contraire à ces deux fins de nos actions ? Tu te trompes, mon ami^ si tu crois qu'une loi. une fois publiée, un mot ignominieux inventé, un supplice décerné, tout est dit. Réponds -moi donc^ qu'entends-tu par inceste?
l'au2«onier. — Mais un inceste..,
OROU. — Un i«c^5/e?... Y a-t-il longtemps que ton grand ouvrier sans tête, sans mains et sans outils a fait le monde ?
l' AUMONIER. — Non.
OROU. — Fit-il toute l'espèce humaine à la fois? l' AUMONIER. — Non. Il créa seulement un femme et un homme.
OROU. — Eurent-ils des enfants ?
l'aumonikr. — Assurément, OROU. — Supposons que ces deux premiers
BE BOUCAINVILLE. l5l
parents n'aient eu que des filles, et que leur mère soit morte la première; ou qu'ils n'aient eu que des garçons, et que la femme ait perdu son mari.
l'aumonier. — Tu m'embarrasses ; mais tu as beau dire , ï inceste est un crime abominable, et parlons d'autre chose.
OROU. — Cela te plaît à dire ; je me tais, moi, tant que tu ne m'auras pas dit ce que c'est que le crime abominable inceste,
l' AUMONIER. — Eh bien! je t'accorde que peutêtre Yinceste ne blesse en rien la nature ; mais ne suffit-il pas cju'il menace la constitution politique ? Que deviendraient la sûreté d'un chef et la tranquillité d'un État, si toute une nation composée de plusieurs millions d'hommes se trouvait rassemblée autour d'une cinquantaine de pères de famille ?
OROu, — Le pis-alkr, c'est qu'où il n'y a qu'une grande société, il y en aurait cinquante petites, plus de bonheur et un crime de moins.
l' AUMONIER. — Je crois cependant que, même ici, un fils couche rarement avec sa mère.
OROu. — A moins qu'il n'ait beaucoup de respect pour elle, et une tendresse qui lui fasse oublier la disparité d'âge, et préférer une femme de quarante ans à une fille de dix-neuf.
l' AUMONIER. — Et le commerce des pères avec leurs filles.
ofiLOu. — Guère plus fréquent, à moins que la fille ne soit laide et peu recherchée. Si son père l'aime, il s'occupe à lui préparer sa dot en enfants.
l' AUMONIER. — Cela me &it imaginer <^ue le sort des femmes que la nature a disgraciées ne doit pas être heureux dans Taïti.
OROU. — Cela me prouve que tu n'as pas ixne haute opinion de la générosité de nos jeunes gens.
l52 SUPPLÉMENT AU VOYAGE
l' AUMONIER. — Pour Ics unions de frères et de sœurs, je ne doute pas qu'elles ne soient trèscommunes.
OROU. •— Et très-approuvées.
l'aumonier. — A t'entendre, cette passion , qui produit tant de crimes et de maux dans nos contrées, serait ici tout à fait innocente.
orou. — Étranger! tu manques de jugement et de mémoire : de jugement, car, partout où il y a défense, il faut qu'on soit tente de faire la chose défendue et qu on la fasse : de mémoire^ puisoue tu ne te souviens plus de ce que je t*ai dit. Nous avons des vieilles dissolues, qui sortent la nuit sans leur voile noir, et reçoivent des hommes, lorsqu'il ne peut rien résulter de leur approche ; si elles sont reconnues ou sur-
Î)rises, rexil au nord de Tîle, ou l'esclavage, est eur châtiment ; des filles précoces, qui relèvent leur voile blanc à l'insu de leurs parents (et nous avons pour elles un lieu fermé dans la cabane); des jeunes gens qui déposent leur chaîne avant le temps prescrit par la nature et par la loi (et nous en réprimandons leurs parents) ; des femmes à qui le temps de la grossesse paraît long; des femmes et des filles peu scrupuleuses à garder leur voile gris; mais, dans le fait, nous n'attachons pas une grande importance à toutes ces fautes ; et tu ne saurais croire combien l'idée de richesse particulière ou publique, unie dans nos têtes à l'idée de population, épure nos mœurs sur ce point.
l'aumonier. — La passion de deux hommes pour une même femme, ou le goût de deux femmes ou de deux filles pour un même homme, n'occasionnent-ils point de désordres ?
ORou — Je n'en ai pas encore vu quatre exemples : le choix de la femme ou celui de l'homme finit tout. La violence d'un homme serait une faute grave; mais il feiut une plainte
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publique, et il est presque inouï qu'une fille ou qu'une femme se soit plainte. La seule chose que j'aie remarquée, c'est que nos femmes ont moins de pitié des hommes laids, que nos jeunes gens des femmes disgraciées ; et nous n'en sommes pas fâchés.
l' AUMONIER. — Vous ne connaissez guère la jalousie, à ce que je vois; mais la tendresse maritale, l'amour maternel, ces deux sentiments si puissants et si doux, s'ils ne sont pas étrangers ici, y doivent être assez bibles.
ORou. — Nous y avons suppléé par un autre, oui est tout autrement çéneral, énergique et durable, l'intérêt. Mets la main sur la conscience; laisse là cette Êinfaronnade de vertu, 3ui est sans cesse sur les lèvres de tes camaraes, et qui ne réside pas au fond de leur cœur. Dis-moi si, dans quelque contrée que ce soit, il y a un père qui, sans la honte qui le retient, n'aimât mieux perdre son enfant, un mari qui n'aimât mieux perdre sa femme, que sa fortune et l'aisance de toute sa vie. Sois sur que partout où l'homme sera attaché à la conservation de son semblable comme à son lit, à sa santés à son repos, à sa cabane, à ses fruits, à ses champs, il fera pour lui tout ce qu'il sera possible de faire. C est ici que les pleurs trempent la couche d'un enfent qui souffre ; c'est ici que les mères sont soignées dans la maladie ; c'est ici qu'on prise une femme féconde, une fille nubile, un garçon adolescent; c'est ici qu'on s'occupe de leur institution, parce que leur conservation est toujours un accroissement, et leur perte toujours une diminution de fortune.
l'aumonier. — Je crains bien aue ce sauvage n'ait raison. Le paysan misérable de nos contrées, qui excède sa femme pour soulager son cheval, laisse périr son enfant sans secours, et appelle le méaecin pour son bœuf.
l54 SUPPLÉMKMT ▲U VOYAGE
OROu. — Je n'entends pas trop ce que tu viens de dire; mais, à ton retour dans ta patrie si bien policée, tâche d*y introduire ce ressort ; et c'est alors qu'on y sentira le prix de l'enfant qui naît, et l'importance de la population. Veux- tu que je te révèle un secret? mais prends garde qu'il ne t'échappe. Vous arrivez : nous vous abandonnons nos femmes et nos filles ; vous vous en étonnez; vous nous en témoignez une gratitude qui nous fait rire; vous nous remerciez, lorsque nous asseyons sur toi et sur tes con^)a« gnons la plus forte de toutes les impositions. Nous ne t'avons point demandé d'argent ; nous ne nous sommes point jetés sur tes marchandises; nous avons méprisé tes denrées : mais nos femmes et nos filles sont venues exprimer le sang de tes veines. Quand tu t'éloigneras, tu nous auras laissé des enfants : ce tribut levé sur ta personne, sur ta propre substance, à ton avis, n'en vaut-il pas bien un autre? Et si tu veux en apprécier la valeur, imagine que tu aies deux cents lieues de côtes à courir, et qu'à chaque vingt milles on te mette à pareille contribution. Nous avons des terres immenses en friche; nous manquons de bras; et nous t'tp.
avons demandé. Nous avons des calamités épidémiques à réparer ; et nous t'avons employé à réparer le vide qu'elles laisseront. Nous avons des ennemis voisins à combattre, un besoin de soldats ; et nous t'avons prié de nous en faire : le nombre de no^ femmes et de nos filles est trop grand pour celui des hommes 5 et nous t'avons associe à notre tâche. Parmi ces femmes et ces filles, il y en a dont nous n'avons pu obtenir d'enfants ; et ce sont celles que nous avons exposées à vos premiers embrassements. Nous avons à payer une redevance en hommes à un voisin oppresseur; c'est toi et tes camarades qui nous défrayerez; et dans cinq ou six ans.
nous lui enverrons vos fils, s'ils valent moins que les nôtres. Plus robustes, plus sains que vous, nous nous sommes aperçus que vous nous surpassiez en intelligence; et, sur-le-champ, nous avons destiné quelques-unes de nos femmes et de nos filles les plus belles à recueillir la semence d'une race meilleure que la nôtre. Cest un essai que nous avons tenté, et qui pourra nous réussir. Nous avons tiré de toi et des tiens le seul parti que nous en pouvions tirer : et crois que, tout sauvages que nous sommes, nous savons aussi calculer. Va où tu voudras; et tu trouveras toujours l'homme aussi fin que toi. Il ne te donnera jamais que ce qui ne lui est bon à rien, et te demandera toujours ce qui lui est utile. S'il te présente un morceau d'or pour un morceau de fer, c'est qu'il ne fait aucun cas de Tor, et qu'il prise le fer. Mais dis-moi donc nourquoi tu n'es pas vêtu comme les autres? (^.ue signifie cette casaque longue qui t'enveloppe de la tête aux pieds, et ce sac pointu que tu laisses tomber sur tes épaules, ou que tu ramènes sur tes oreilles?
l'aumoniï». — C'est que, tel que tu me vois, je me suis engagé dans une société d'hommes qu'on appelle, dans mon pays, des moines. Le plus sacré de leurs vœux est de n'approcher d'aucune femme, et de ne point faire d'enfants.
oROu. — Que taites-vous donc?
l' AUMONIER. — Rien.
oROu. — Et ton magistrat souffre cette espèce de paresse, la pire de toutes ?
t? AUMONIER. — IL fait plus; il la respecte et la fait respecter.
OROU. — Ma première pensée était que la nature, quelque accident, ou un art cruel vous avait privés de la facvdté de produire votre semblable; et que, par pitié, on aimait mieux vous laisser vivre que de vous tuer. Mais, moine, ma
l56 SUPPLÉMENT AU VOYAGE
fille m'a dit que tu étais un homme, et un homme aussi robuste qu'un Taïtien, et qu'elle espérait que tes caresses réitérées ne seraient pas infructueuses. A présent que j'ai compris pourquoi tu t'es écrié hier au soir : Mais ma religion ! mais mon état! pourrais-tu m'apprendre le motif de la faveur et du respect que les magistrats vous accordent?
l'aumonter. — Je l'ignore.
OROu. — Tu sais au moins par quelle raison, étant homme , tu t'es librement condamné à ne pas l'être?
l' AUMONIER. — Cela serait trop long et trop difficile à t'expliquer.
OROu. — Et ce vœu de stérilité, le moine y estil bien fidèle?
L' AUMONIER. — Non.
OROU. — J'en étais sûr. Avez-vbus aussi des moines femelles ?
L' AUMONIER. — Oui.
OROU. — Aussi sages que les moines mâles ?
l' AUMONIER. — Plus renfermées, elles sèchent de douleur, périssent d'ennui.
OROU. — Et l'injure faite à la natureest vengée. Oh ! le vilain pays ! Si tout y est ordonné comme ce que tu m'en dis, vous êtes plus barbares que nous.
Le bon aumônier raconte qu'il passa le reste de la journée à parcourir l'île , à visiter les cabanes et que le soir, après avoir soupe, le père et la mère l'ayant supplié de coucher avec la seconde de leurs filles, Palli s'était présentée dans le même déshabillé aue Thia, et qu'il s'était écrié plusieurs fois pendant la nuit : Mais ma religion! mais mon état! que la troisième nuit il avait été agité des mêmes remords avec Asto, l'aînée, et aue, la quatrième nuit, il l'avait accordée par honnêteté à la femme de son hôte.