‹ Chefs-d'œuvre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 121 sur 162 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

PTOLOMÉE, PHOTIN, ACHILLkS, SEPTIME.

PTOLOMÉE

J-j E destin se déclare ; et nous venons d'entendre

Ce qu'il a résolu du beau-père et du gendre.

Quand les dieux étonnés semLloient se partager,

Pharsale a décidé ce qu'ils n'osoicnt juger.

Ses fleuves teints de san;; , et rendus plus rapides

Par le dél)ordement de tant de parricides,

Cet horrible débris d'aigles, d'armes, de chars,

Sur ces champs empestés confusément épars.

Ces montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes ,

Que la nature force à se venger eux-mêmes ,

Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents

De quoi faire la guerre au reste des vivants ,

Sont les titres afiFreux dont le droit de l'i-pëe ,

Justifiaut César, a condamué Pompée.

Ce déplorable chef du parti le meilleur,

Que sa fortiuie lasse abandonne au niallieur,

Devient un grand exemple , et laisse à la mémoire

Des changements du sort une éclatante Listoiie.

11 fuit, lui qui , toujours triomphant et vainqueur.

Vit ses prospérités égaler son grand cœur;

Il fuit, et dans nos ports, dans nos murs, dans nos villes;

Et , contre son beau-père ayant bj^oin d'asiles ,

Sa déroute orgueilleuse en cherche aux mêmes lieux ^

Oîi contre ies Titans en trouvèrent les dieux :

Il croit que ce climat , en dépit de la guerre , ^

Ayant sauvé le ciel , sauvera bien la terre ,

lit , dans son désespoir à la fin se mêlant ,

Pourra prêter l'épaide au monde chancelant.

Oui , Pompée avec lui porte le sort du monde ,

Et veut que notre Egypte , eu miracles féconde , 4

Serve à sa liberté de sépulcre ou d appui ,

Et relève sa chute , ou trébuche sous lui.

C'est de quoi , mes amis , nous avons à résoudre. Il apporte en ces lieux les palmes , ou la foudre : S il couronna le père , il hasaide le fils ; Et , nous layant donnée , il expose Memphis. Il faut le recevoir, ou hâter son supplice , Le suivre , ou le pousser dedans le précipice. I/un me semble peu sûr, l'autre peu généreux ; Et je crains d être injuste, ou d'être mallieureux. Quoi que je lasse enfin , la fortune ennemie Rioffie bien des périls , ou beaucoup d infamie : C est à moi de choisir, c'est à vous d'aviser A quel choix vos conseils me doivent disposer.

ACTE I, SCÈNE 1. 11 s'agit de Pompée ; et nous ;iiirons la gloire ^ D'aclicver de César ou troubler la victoire ; Et je puis dire enfin que jamais potentat ^ N eut à délibérer d'un si grand coup d état.

Sire , quand par le for les choses sont vidées, 7 La justice et le droit sont de vaines idées; Et qui veut être juste en de telles saisons ^ Balance le pouvoir, et non pas les raisons. Voyez donc votre force ; et regardez Pompée , Sa fortune abattue , et sa valeur trompée. César n'est pas le seul qu'il fuie en cet état: Il fuit et le reproche et les yeux du sénat, Dont plus de la moitié piteusement étale 9 T'ne indigne curée aux vautours de Pliarsale ; Il fuit Rome perdue ; il fuit tous les Romains , ■ * A qui par sa défaite il met les fers aux mains; 11 fuit le désespoir des peuples et des princes Qui vengeroient sur lui le sang de leiurs provinces, Leurs états et d'argent et d hommes épuisés, Leurs tiônes mis en cendre , et leurs sceptres brisés : Auteur des maux de tous , il est à tous en butte , • • Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute. Le défendrez- vous seul contre tant d'ennemis ? L'espoir de son salut eu lui seul étoit mis ; Lui seul pouvoit pour soi : cédez alors qu'il tombe. Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe , Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé , ■ * Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé ? Quand on veut soutenir ceux que le sort accable, A.' force d être juste on est souvent coupable ;

Et la fidélité qu'où garde imprudemment , Après un peu dVclat, traîne un long cjiâtiment, Trouve un noble revers, dont les coups invincibles, *^ Pour être glorieux , ne sont pas moins sensibles. Sire , n'attirez point le tonnerre en ces lieux ; Piangez-vous du parti des destins et des dieux ; Et sans les accuser d'injustice ou d'outrage, '4 Puisqu'ils font les lieureux , adorez leur ouvrage ; Quels que soient leurs décrets , de'clarez-vous pour eux , Et pour leur obéir perdez le malheureux. Pressé de toutes parts des colères célestes , ■ 5 Il en vient dessus vous faire fondre les testes ; ' ^ Et sa tête , qu'à peine il a pu dérober. Toute prête de clioir, chercbe avec qui tomber. Sa retraite cliez vous en effet n'est qu'un crime ; ' 7 Elle marque sa liaine , et non pas son estime ; ' ^ Il ne vient que vous perdre en venant prendre port : ' 9 Et vous pouvez douter s'il est digne de mort ! 11 devoit mieux remplir nos vœux et notre attente , Faire voir sur ses nefs la victoire flottante ; Il n'eût ici tiouvé que joie et que festins : ^^ Mais puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux destins. J'en veux à sa disgrâce, et non à sa personne : J'exécute à regret ce que le ciel ordonne ; Et du même poignard pour César destiné Je perce en soupirant son cœur infortuné. Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête ^ ' Mettre à l'abri la vôtre , et parer la tempête. Laissez nommer sa mort un injuste attentat : La justice n'est pas une vertu d'état.

Le clioix des actions ou mauvaises ou bonnes ^^ ^e fait qu'anéantir la force des couronnes :

ATC E I, se EN E I. 2'-i3

Le droit des rois c ^iisisle à ne rien épargner; ^^ La timide équité' détruit l'art de rég er. Quand oa craint d'être iujuste, on a toujours à craindre; Et ([ui veut tout pcu\ oir doit oser tout enfreindre , ^'t Fuir comme un déslioTineur la vertu qui le perd, Et voler sans scrupule au crime qui le sert.

C'est la mon sentiment. Acliillas et Septime S'attacheront peut-être à quelque aiUre maxime. Chacun a ^.on avis ; mais , quel que soit !e leur, Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueiu-.

ACHILLAS

Sire , Pliotin dit vrai ; mais, quoique de Pompée Je voie et la fortune et la \ aleur trompée , Je regarde son san^ comme un sang précieux Qu'au milieu de Piuirsale ont respecte les dieux. *S*s^qu en un coup d état je n'ap;,rouve le crime; Mais , s il n'est nécessaire , il n'est point légitime. Et quel besoin ici d'une exfrême rigueur? Qui n'est point au vaincu ne craii.t point le vainquenr. IN'eutie jusqu à présent, vous p .uvez l'être encore ; Vous pouvez adorer César, si Ion 1 iidore : '^^ Mais, quoique vos encens le traitent d'immortel, '^^ Cette grande victime est trop pour son autel ; Et sa tête immolée au dieu de la victoire Imprime h votre nom une tache trop noire : Ne le pas secourir suffit sans l'opprimer. En usant de la sorte ou ne vous peut blâmer. '^7 Vous lui devez beaucoup; par lui Rome animée A fait rendre le sceptre au feu roi Ptolomée : M,iis la reconnoissance et l'hospitalité Sur les âmes des rois n ont qu'un dioit limite'.

Quoi que doive un monarque, et diît-il sa couronne,

Il doit à ses sujets encor plus qu'à personne ,

Et cesse de devoii- quand la dette est d'un rang

A ne point lacquitter qu aux dépens de leur sang.

S'il est juste d ailleujs que tout se considère,

Que hasardoit Pompée en servant votre père ?,

Il se voulut par-là faire voir tout-puissant ,

Et vit croître sa gloire en le rétablissant.

Il le serx'it enfin , mais ce fut de la langue ; ^9

La bourse de César fit plus que sa harangue:

Sans ses mille talents. Pompée et ses discours ^"

Pour rentrer en Egypte étoient un froid secours.

Qu'il ne vante donc plus ses mérites frivoles ,

Les effets de César valent bien ses paroles :

Et , si c'est un bienfait qu'il faut rendre aujourd'hui ,

Comme il parla pour vous, vous parlerez pour lui : ^

Ainsi vous le pouvez et devez reconnoître.

Le recevoir chez vous , c'est recevoir un maître ,

Qui , tout vaincu cpi'il est , bravant le nom de roi ,

Dans vos propres états vous donneroit la loi.

Fermez-lui donc vos ports , mais épargnez sa tète. .

S'il le faut toutefois , ma main est toute prête ;

J'obéis avec joie , et je serois jaloux

Qu'autre bras que le mien portât les premiers coups.

Sire, je suis Romain, je connois l'un et l'autre. ^^ Pompée a besoin daide , il vient chercher la vôtre : Vous pouvez, comme maître absolu de son sort , Le servir, le chasser, le livrer vif, ou mort. Des qu:!tre le pieinier vous seroit trop funeste ; Souffrez donc qu'en deux mots j'examine le reste.

Le chasser, c'est vous faire un puissant ennemi, Sans obliger par-là le vainqueur qu'à demi, Puisque c'est lui laisser et sur mer et sur terre ^^ La suite d'une longue et difficile guerre, Dont peut-être tous deux également lassés Se vengeroient sur vous de tous les maux passes. Le livrer à César n'est que la même chose : -^4 11 lui pardonnera , s'il faut qu'il en dispose , Et , s'armant à regret de générosité , D'une fausse clémence il fera vanité ; Heureux de l'asservir en lui donnant la vie , Et de plaire par-là même à Rome asservie , Cependant que , forcé d'épargner son rival , Aussi-bien que Pompée il vous voudra du mal. ^5 Il faut le délivrer du péril et du crime , ^ ^ Assurer sa puissance , et sauver son estime , Et du parti contraire, en ce graud chef détruit, Prendre sur vous la honte , et lui laisser le fruit.

C'est là mon sentiment , ce doit être le vôtre : Par-là vous gagnez l'un , et ne craignez plus l'autre. Mais suivant d'Achillas le conseil hasardeux , Vous n'en gagnez aucun , et les perdez tous deux.

PTOLOMÉE

N'examinons donc plus la justice des causes , ^7 Et cédons au torrent qui roule toutes choses. Je passe au plus de voix , et de mon sentiment Je veux bien avoir part à ce grand changement. Assez et trop long-temps l'arrogance de Rome A cru qu'être Romain c'étoit être plus qu'homme. Abattons sa superbe avec sa liberté ; ^ ^ Dans le sang de Pompée éteignons sa fierté ;

Tranclions l'uniqiie espoir où tant d'orgueil se fonde , Et donnons un tyran à ces tyrans du monde : Secondons le destin qui les veut mettre aux fers, Et prêtons-lui la main pour venger l'univers. Rome , tu serviras ; et ces rois que tu braves, Et que ton insolence ose traiter d'esclaves , Adoreront César avec moins de douleur, Puisqu'il sera ton maître aussi-bien que le leur. Allez donc, Acliillas , allez avec Septime ^9 Nous immortaliser par cet illustre crime. Qu'il plaise au ciel ou non , laissez-m'en le souci, Je crois qu'il veut sa mort puisqu'il l'amène ici.

ACHILLAS

Sire , je crois tout juste alors qu'un roi l'ordonne.

PTOLOMÉE

Allez, et liâtez-vous d'assurer ma couronne ; Et vous ressouvenez que je mets en vos mains Le destin de l'Egypte et celui des Romains.

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