‹ Chefs-d'œuvre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 146 sur 162 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

e.ÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LEPIDE CHARMION, ACHORÉE, Romains.

CESAR

Reine, tout est paisible; et la ville calmée,''*

Qu'un trouble assez léger avoit trop alannée ,

N'a plus à redouter le divorce intestin

Du soldat insolent et du peuple mutin.

■Mais , ô dieux ! ce moment que je vous ai quittée

D un trouble bien plus grand a mon ame agitée ;

Tit ces soins importuns, qui m'arracli oient de vous,

Contre ma grandeur même allumoient mon courroux :

Je lui voulois du mal de m'ètre si contraire ,

De rendre ma présence ailleurs si nécessaire ;

Mais je lui pardonnois , au simple souvenir

Du bonheur qu'à ma flamme elle fait obtenir.

C'est elle dont je tiens cette haute espérance

Qui flatte mes désirs d une illustre apparence ,

Et fait croire à César qu'il peut former des vœux , Qu'il n'est pas tout-à-fait indigne de vos feux , Et qu'il en peut prétendre une juste complète, IX'ayant plus que les dieux au-dessus de sa tête. Oui , reine , si quelqu'un dans ce vaste univers Pouvoit porter plus haut la gloire de vos fers ; S'il étoit quelque tiône où vous pussiez paioître Plus dignement assise en captivant son maître ; J'irois, j'irois à lui, moins pour le lui ravir. Que pour lui disputer le droit de vous servir; Et je n'aspirerois au Isonlieur de vous plaire Qu'après avoir mis bas un si grand adversaire. C 'étoit pour acquérir un droit si précieux Que comljattoit partout mon bras ambitieux ; Et dans Pbarsale même il a tiré l'épée , Plus pour le conserver, que pour vaincre Pompée. Je l'ai vaincu , princesse : et le dieu des combats M'y favorisoit moins que vos divins appas ; lis conduisoieut ma main , ils enfloient mon coiu-age ç Cette pleine victoire est lem* dernier ouvrage ; C'est l'effet des ardeiu-s qu'i's daignoient m'inspirer; Et vos beaux yeux enfin m'ayant fait soupirer, ^ Pour faire que votre ame avec gloire y réponde , M'ont rendu le premier et de Rome et du monde. C est ce glorieux titre , à présent eSectif , Que je viens ennoblir par celui de captif : Heureux , si mon esprit gagne tant sur le vôtre Qu il en estime l'un et me permette l'autre !

CLÉOPATRE

Je sais ce que je dois au souverain bonheur 4

Dont me comble et m'accable un tel excès d honneur.

ACTEIV,SCÈAEI1I. 2

Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes; ^ Je sais ce que je suis , je sais ce que vous êtes. Vous daignâtes m'aimer dès mes plus jeunes ans ; Le sceptre que je porte est un de vos présents ; Vous m'a s cz par deux fois rendu le diadème : J'avoue, après cela, seigneur, que je vous aime. Et que mon cœur n'est point à l'épreuve des traits ^'i de tant de vertus, ni de tant de bienfaits. Mais , hëlas ! ce haut rang , cette illustre naissance , ^ Cet état de nouveau rangé sous ma puissance , Ce sceptre par vos mains dans les miennes remis A mes vœirs innocents sont autant d'ennemis : Ils allument contre eux ime implacable haine ; Ils me font méprisable alors qu'ils me font reine ; Et si Rome est encor telle qu'auparavant , 7 Le trône où je me sieds m'abaisse en m'élevant ; Et ces marques d'honneur, comme titres infâmes, Me rendent à jamais indigne de vos flammes. J'ose encor toutefois, voyant votre pouvoir, Permettre à mes désirs un généreux espoir. Après tant de combats , je sais qu'un si grand homme A droit de triompher des caprices de Rome, Et que l'injuste horreur qu'elle eut toujours des rois Peut céder, par votre ordre, à de plus justes lois ; Je sais que vous pouvez forcer d'autres obstacles : Vous me l'avez promis, et j'attends ces miracles. Votre bras dans Pharsale a fait de plus grands coups , Et je ne les demande à d'autres dieux qii'à vous.

Tout miracle est facile où mon amour s'applique. Je n'ai plus qu'à courir les côtes de l'Afrique ,

(^îu'à montrer mes drapeaux au reste épouvanté

Du parti malheureux qui m'a persécute' ;

Rome , n'ayant plus lors d'ennemis à me faire ,

Par inipuiss;ince enfin prendra soin de me plaire ;

Et vos yeux la verront , par un superbe accueil , 9

Immoler à vos pieds sa haine et son orgueil.

Encore une défaite, et dans Alexandrie '"

Je veux que cette ingrate en ma faveur vous. prie ;

Et qu'un juste respect condtusant ses regai'ds

A votre cliaste amour demande des Césars.

C'est l'unique bonheur où mes désirs prétendent ;

C'est le fruit que i 'attends des lauriers qui m'attendent : ' '

Heureux si mon destin, encore un peu plus doux,

"Me les faisoit cueillir sans m'éloigner de vous !

Mais, las 1 contre mon feu mon feu me sollicite.

fti je veux éde à vous , il faut que je vous quitte.

En quelques lieux qu'on fuie , il me faut y courir ,

Pour achever de vaincre et de vous conquérir.

Permettez cependant qu'à ces douces amorces ' ^

.Te prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces ,

Pour faire dire encore aux peuples pleins d'effroi ' ^

(}ue venir, voir, et vaincre , est même chose en moi.

CtÉOPATEE.

C'est trop, c'est trop, seigneur: souffrez que j'en abuse Votre aiiK)ur fait ma faute , il fera mon excuse. Vous me rendez le sceptre, et peut-être le jour; Mais, si j'ose abuser de cet excès d'amour, .le vous conjure encor, par ses plus puissants charmes, Par ce jiiste bonheiu qui suit toujours vos armes, Par tout ce que j'espère et que vous attendez , De n'ensanglanter pas ce que vous me rendez.

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