‹ Chefs-d'œuvre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 159 sur 162 · ACTE V, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE III

ACHORÉE

Oui, madame, on a vu son bonheur ordinaire....

CLÉOPATRE

Dites- moi seiJement s'il a sauvé mon frère , S il m'a tenu promesse.

ACHORÉE

Oui , de tout son pouvoir.

CLÉOP4TRE.

C'est li l'unique point que je voulois savoir. Madame , vous voyez , les dieux m'ont écoutée.

Us n'ont que différé la peine méritée.

CLÉOPATRE

Vous la vouliez sur l'heure , ils l'en ont garanti.

ACHORÉE

Il faudroit qu'à nos vœux il eût mieux consenti. -

CLÉOPATRE

Que disiez-vous naguère ? et que viens-je d'entendre ? Accordez ces discours que j'ai peine à comprend! c.

ACHORÉE

Ki vos vœux ni nos soins n'ont pu le secourir ; Malgré César et nous il a voulu périr : Mais il est mort, madame, avec toute les marques '* Dont éclatent les morts des plus dignes mouai ques ; Sa vertu rappelée a soutenu son rang , Et sa perte aux Romains a coûté bien du sang. Il combattoit Antoine avec tant de couiage Qu'il emportait déjà sur lui quelque avantage ; Mais l'abord de César a changé le destin : Aussit^'it Achillas suit le sort de Pliotin ;

Jl meurt, mais d'une mort trop belle pour un traîtic ,

Les armes à la main en défendant son maître.

J.e vainqueur crie en vain qu'on épargne le roi :

Ces mots au lieu d'espoir lui donnent de l'effroi ;

Son esprit alarme' les croit un artifice 5

Pour réserver sa tête aux liontes d un supplice.

Il pousse dans nos rangs , il les perce , et fait voir

Ce que peut la vertu qu'arme le désespoir ;

Et son cœur, emporté par l'erreur qui l'abuse,

Cherche partout la mort , que chacun lui refuse.

Enfin perdant haleine après ces grands efforts ,

Près d'être environné , ses meilleurs soldats morts ,

H voit quelques fuyards sauter dans une barque ;

Il s'y Jette; et les siens, qiii suivent leiu- monarque,

D'un si grand nombre en foule accablent ce vaisseau ,

Que la mer l'engloutit avec tout son fardeau.

C'est ainsi que sa mort lui rend toute sa gloire ,

A vous toute l'Egypte , à César la victoire.

Il vous proclame reine ; et bien qu'aucun Romain

Du sang que vous pleurez n'ait vu rougir sa main ,

11 nous fait voir à tous un déplaisir extrême ,

Il soupire , d gémit. Mais le voici lui-même ,

Qui pourra mieux que moi vous montrer la douleur

Que lui donne du roi l'invincible malheur.

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