‹ Chefs-d'œuvre de P. Corneille (volume 2)Chapitre 84 sur 162 · ACTE III, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE V

Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux ! C'est ou ne vivre point, ou vivre mallieureux; C'est une longue mort ; et , pour moi , je confesse Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce.

CL ARICE, bas, à Lticrice.

Chère amie , il en conte à cLacune à son tour. ^

L r C R i; C E , bas , à Clarice.

Il aime à promener sa fourbe et son amour.

PORANTE.

A vos commandements j'apporte donc ma vie; Trop heureux si poiu- vous elle m etoit ravie ! Disposez-en , madame , et me dites en quoi Vous avez résolu de vous servir de moi.

CLARICE

Je vous voulois tantôt proposer quelque chose ; Mais il n'est plus besoin que je vous la propose, Cai- elle est impossible.

DORANTE

Impossible ! Ali ! pour vous Je poxmai tout , madame , en tous lieux , contre tous.

CtARICE.

Jusqu'à vous marier quand je sais que vous l'êtes?

Moi , marie ! ce sont pièces qu'on vous a faites ; Quiconque vous l'a dit s'est voulu divertir. CLARICE, bas, i Lucrèce.

F.st-il un plus grand fourbe ?

LUCRÈCE, bas , à Claricc.

Il ne sait que mendr.

i54 LE MENTEUR.

DORANTE

,fc ne le fus jamais ; et si, par cette voie. On pense....

CLAniCE.

Et vous pensez encor que je vous croie ?

DORANTE

Que le foudre h. vos yeux m'écrase si je mensi

CLARICE

Un menteur est toujouis prodigue de serments.

DORANTE

Non , si vous avez eu pour moi quelque pensée Qui sur ce faux rapport puisse être balancée , Cessez d'être en balance , et de vous défier De ce qu'il m'est aisé de vous justifier.

C L A R I G r, , à Lucrèce.

On diroit qu'il dit vrai , tant son effronterie Avec naïveté pousse une menterie.

DORANTE

Pour vous ôter de doute , agréez que demai» Eu qualité d'époux je vous donne la main.

CLARICE

Hé I vous la donueiiez en un jour à deux raille.

DORANTE

Certes , vous m'allez mettre en crédit par la ville , IVIais en crédit si grand que j'en crains les jaloux.

CLARICE

C'est tout ce que mérite un homme tel que vous , Un homme qui se dit im grand foudre de guerre , Kt n'en a vu qu'à coups d'écritoiic ou de vcire ;

AT CE III, se Ê > E V. ijj

Qui vint hier de Poitiers , et conte , à son retour , Que depuis nue année û fait ici sa cour ; Qui donne toute nuit festin , musique , et danse , Bien qu'il l'ait dans son lit passée en tout silence; Qui se dit marie', puis soudain s'en dédit. Sa méthode est jolie h. se mettre en crédit ! Vous-même apprenez-moi comme il faut qu'on le nomme.

C L I T O N , bas , à Dorante.

Si vous vous en tirez , je vous tiens habile homme.

DORANTE, bas, à Clitun.

^'e t'épouvante point, tout vient en sa saison.

( à Clarice. )

De ces inventions chacune a sa raison ; Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente : Mais à présent je passe à la plus importante. J'ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer Ce qui vous forcera vous-même à me louer ? ) Je l'ai feint ; et ma feinte à \ os mépris m'expose. Mais si de ces dctoms vous seule étiez la cause î*

CLARICE

Moi?

DORAîiTE.

Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir. . .

c LIT OH, bas, à Dorante

De grâce , dites-moi si vous allez mentir.

DORANTE, bas, à Cliton.

Ah ! je t'arracherai cette langue importune.

(.n Clarice.)

Donc, comme à vous ser\-ir j'attache ma fortune^

l56 LE MENTEUR.

L'amaur que j'ai pour vous ne pouvant consenlir Qu'un père à d'autres lois voulût m assujettir...

CLARICE, bas, à Lucrèce.

Il fait pièce nouvelle, écoutons.

DORANTE

Cette adresse A conservé mou ame à la belle Lucrèce ; Et , par ce mariage au besoin inventé , J'ai su rompre celui qu'on m'avoit apprêté. Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes , Appelez-moi grand fourbe, et grand donneur de bourdes ; 3 Mais louez-moi du moins d'aimer si puissamment, Et joignez à ces nom.s celui de votre amant. Je fais par cet liymen banqueroute à tous autres; J'évite tous leurs fers pour mourir daus les vôtres; Et , libre pour entrer en des liens si doux , Je me fais marie pour toute autre que vous.

CLARICE

Votre flamme en naissant a trop de violence, Et me laisse toujours en juste défiance. Le moyen que mes yeux eussent de tels appas Pour qui m'a si peu vue et ne me conuoit pas ?

DORANTE

Je ne vous connoîs pas ! Vous n'avez plus de mère J Périandre est le nom de monsieur votre père ; Il est homme de robe , adioit et retenu ; Dix mille écus de renie eu fout le revenu; Vous perdîtes un frère aux guerres d'Italie ; Vous aviez une sœur qui s'appeloit Julie.

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