ACTE I, SCÈNE III
Le ravage des champs, le pillage des villes,
Et les proscriptions , et les guerres civiles ,
Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait clioix
Pour monter sur le trône , et nous donner des lois.
Mais nous pouvons changer un destin si funeste , ^
Puisqpie de trois tyrans c'est le seul qui nous reste ,
Et que , juste une fois , il s'est privé d'appui ,
Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui.
Lui mort, nous n'avons point de vengeur, ni de maître:?
Avec la liberté Rome s'en va renaître ; ^
Et nous mériterons le nom de vrais Romains ,
Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains.
Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice :
Demain au Capilole il fait un sacrifice ;
Qu il en soit la victime , et faisons en ces lieux
Justice à tout le monde à la face des dieux.
Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe ;
C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe ;
Et je veux pour signal que cette même main
ï<ui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein.
Ainsi d'un coup mortel la victime frappée
Fera voir si je suis du sang du grand Pompée :
Faites voir, après moi , si vous vous souvenez
Des illustres aïeux de qui vous êtes nés.
A peine ai-ije achevé, que chacun renouvelle,
Par un noble serment , le vœu d'être fidèle :
L'occasion leur plaît, mais chacun veut pour soi
L'iîonneur du premier coup, ((ue j'ai clioisi pour moi.
La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte :
Maxime et la moitié s'assurent de la porte j
J/autre moitié me suit , et doit l'environner.
Prête au moindre signal que je voudrai donner.
if)^ C I N N A.
\'oilà , belle Emilie , à quel point nous en sommes. Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes , & Le nom de parricide, ou de libérateur, César celui de prince , ou d'un usurpateur, nu succès qu'on obtient contre la tyrannie Dépend ou notie gloire , ou notre ignominie ; Et le peuple , inégal à l'endroit des tyrans , » * S'il les déteste morts , les adore vivants. Pour moi , soit que le ciel me soit dur ou propice , Qu'il m'élève à la gloire , ou me livre au supplice , Que Rome se déclare ou pour ou contre nous , Mourant poiur vous servir, tout me semblera doux.
EMILIE
Ne crains point de succès qui souUle ta mémoire :
Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire ;
Et , dans un tel dessein , le manque de bonheur
Met en péril ta vie , et non pas ton honneur.
Pvegarde le malheur de Brute et de Cassie ;
La splendeur de leur nom en est-elle obscurcie ?
Sont-ils morts tout entiers avec leurs grands desseins ? ' *
Ne les compte- t-ou plus pour les derniers Romains ?
I^eur mémoire dans Rome est encor précieuse
Autant que de César la vie est odieuse ;
Si leur vainqueur y règne , ils y sont regrettés ,
Et par les vœux de tous leurs pareils souhaités.
Va marcher sur leurs pas où l'honneur le convie : '^
Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie ;
Souviens- toi du beau feu dont nous sonmaes épris , ''^
Qu'aussi-bien que la gloire Emilie est ton prix ;
Que tu me dois ton cœur, que mes faveurs t'aiiendent;
Que tes jours lue sont chers, que Irs miens en dépendent....