‹ Chefs-d'œuvre de P. CorneilleChapitre 152 sur 173 · CIII5A · texte numérisé non relu

CIII5A

Ce n'est pas sans sujet.

Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet? *.

CINNA

Emilie et César ; l'un et l'autre me gêne ;

L'un nie semble trop bon , l'autre trop inhumaine.

Plût aux dieux que César employât mieux ses soins ,

Et s'en fît plus aimer, ou m'aimât un peu moins ;

Que sa bonté touchât la beauté qui me charme ,

Et la pût adoucir comme elle me désanne !

Je sens au fond du cœur mille remords cuisants

Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents.

Cette faveur si pleine , et si mal reconnue ,

Par un mortel reproche à tous moments me tue :

Il me semble surtout incessaumient le voir

Déposer en nos mains son absolu pouvoir,

Ecouter nos avis , m'applaudir, et me dire :

« Cinna , par vos conseils je retiendrai l'empire ;

Mais je le retiendrai pour vous en faire part, n

Et je puis dans son sein enfoncer un poignard !

Ah ! plutôt. . . . Mais , htlas ! j'idolâtre Emilie ;

Un sonnent exécrable h sa haine me lie ;

L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux :

IVs deux côtés j'oiTenàc et ma gloire et les dieux ; ^

?.22 CINNA

Je deviens sacrilège , ou je suis parricide ;

Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide.

MAXIME

Vous n'aviez point tantôt ces agitations ; ^ Vous paroissiez plus ferme en vos intentions ; Vous ne sentiez au cœur ni remords ni reproche.

On ne les sent aussi que quand le coup approche ; 4

Et l'on ne reconnoît de semblables forfaits

Que quand la main s'apprcte à venir aux effets.

L'ame , de son dessein jusque-là possédée ,

S'attache aveuglement à sa première idée ;

Mais alors quel esprit n'en devient point troid)lé?

Ou plutôt quel esprit n'en est point accable ?

.T« crois que Brute même , à tel point qu'on le prise ,

Voulut plus d'une fois rompre son entreprise.

Qu'avant que de frapper elle lui lit sentir

iMus d'un remords en l'ame , et plus d'un repentir.

MAXIME

Il eut trop de vertu pour tant d'inquie'tude ; 11 ne soupçonna point sa main d'ingratitude, Et fut contre un tyran d'autant plus animé , Qu'il en reçut de biens et qu il s'en vit aimé. Comme vous l'imitez , faites la même cliose ; Et formez vos remords d'une plus juste cause , ^ De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté Le bonheur renaissant de notre liberté; C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée : De la main de César lîrute l'eût acceptée , Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger le vengeance ou d'amour l'eût ien;ite en danger.

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