‹ Chefs-d'œuvre de P. CorneilleChapitre 70 sur 173 · DUC DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

DUC DE RICHELIEU

jM onseigneur,

Je n'aurois jamais eu la témérité de présenter à votre éminence ce mauvais portrait d'IIorace , si je n'eusse considéré qu'après tant de bienfaits * que

* Ce mot BIENFAITS fait voir que le cardinal de Richelieu savait récompenser en premier ministre ce mûme talent qu'il avait persécuté dans l'auteur du Cid.

i ai reçuà d'elle, le silence où mon respect m'a retenu jusfju'à pre'sent passeioit pour ingratitude, et que, quelque juste défiance que j'aie de mon travail, je dois avoir encore plus de confiance en votre bonté. C'est d'elle que je tiens tout ce que je suis; et ce n'est pas sans rougir que , pour toute reconnoissance, je vous fais un présent si peu digue de vous, et si peu proportionné à ce que je vous dois. Mais dans cette confusion, qui m'est commune avec tous ceux qui écrivent, j'ai cet avantage, qu'on ne peut sans quelque injustice condamner mon choix, et que ce généreux Romain, que je mets aux pieds de votre éminence , eût pu paroitrc devant elle avec moins de honte si les forces de l'artisan eussent répondu à la dignité de la matière : j'en ai pour garant l'auteur dont je l'ai tiréf , qui commence à décrire cette fameuse histoire par ce glorieux éloge , « qu'il ny a presque aucune chose plus noble dans toute l'antiquité ». Je voudrois que ce qu'il a dit de l'action se pût dire de la peinture que j'en ai faite , non pour en tirer plus de vanité, mais seulement pour vous offrir quelque chose un peu moins indigne de vous être ofiert. Le sujet étoit capable de plus de grâces s'il eût été traité d'une main plus savante; mais du moins il a

DÉDICAÏOIRE. yi

reçu de la mienne toutes celles qu'elle etoit capable de lui donner, et qu'on pouvoit raisonnablement attendre d'une muse de province*, qui, n'étant pas assez heureuse pour jouir souvent des regards de votre e'minence , n'a pas les mêmes lumières à se conduire qu'ont celles qui en sont continuellement éclairées. Et certes, monseigneur, ce changemenf visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis que j'ai l'honneur d'être ** à votre éminence, qu'est-ce

* Corneille demeurait à Rouen , et ne venait h Paris que pour y faire jouer ses pièces, dont il tirait un pro- {."t qui ne répondait point du tout à leur gloire, et à l'utUite dont elles étaient aux comédiens.

* * Je ne sais ce qu'on doit entendre par ces moirf , KTRE A VOTRE ÉMiNEîïCE. Le cardinal de Richelieu faisait au grand Corneille une pension de cinq cents écus, non pas au nom du roi, mais de ses propres deniers. Cela ne se pratiquerait pas aujourd'hui : peu de gens de lettres voudraient accepter une pension d'un autre que de sa majesté, ou d'un prince. Mais il fiiur considérer que le cardinal de Richelieu était roi en quelque façon ; il en avait la puissance et l'appareil.

Cependant une pension de cinq cents écus , que le ^rnnd Corneille fut réduit à recevoir, ne paraît pas un

autre chose qu un effet des grandes idées qu'elle m'inspire quand elle daigne souffrir que je lui vende mes devoirs? et à quoi peut-on attribuer ce qui s'y mêle de mauvais qu'aux teintures grossières que je reprends quand je demeure abandonné à ma propre foiblesse? Il faut, monseigneur, que tous ceux qui donnent leurs veilles au théâtre publient hautement aveo moi que nous vous avons deux obligations très signalées : l'une, d'avoir ennobli " le but de l'art ; Vautre , de nous en avoir facilité

litre suffisant pour qu'il dît, j'ai l'hoxseur d'être

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