ACTE II, SCÈNE III. ii
HORACE
Le sort , qui de rbonn':'ur nous ouvre la barrière ,
Offre à notre constance une illustre matière ;
Il épuise sa force à former un malheur '^
Pour mieux se mesurer avec notre valeur ;
Et comme il voit en nous des âmes peu communes,
Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes. '
Combattre un ennemi pour le salut de tous,
Et contre un inconnu s'exposer seul aux coups ,
Dune simple vertu c'est l'effet ordinaire ;
Mille déjà l'ont fait , mille pounoient le faire ; 4
Mourir pour le pays est un si digne sort ,
Qu'on brigueroit en fctule une si belle mort.
Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,
S'attacher au combat contre un autre soi-même,
Attaquer un parti qui prend pour défenseur
Le frère d'une femme, et l'amant d'une sœur,
Et , rompant tous ces nœuds , s'armer pour la patrie
Contre un sang qu'on voudroit racheter de sa vie;
Une telle vertu n'appartenoii qu'à nous.
L'éclat de son jçrand nom lui fait peu de jaloux ,
Et peu d'honnnes au cœur l'ont assez imprimée
Pour oser aspirer à tant de renommée.
eu ni A CE.
Il est vrai que nos noms ne sauroient plus périr ; L'occasion est belle, il nous la faut chérir : Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare. Mais votre fermeté tient un peu du barbare ; l'eu, même des grands cœurs, tireraient vanité Daller par ce chemin à rimmortalilé :
A quelque prix qu'on mette une telle fimiée, L'obscurité vaut mieux que tant de reuoiiuiace.
ii6 HORACE.
Pour moi , je l'ose dire , et vous l'avez pu voir, Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir ; Pvotre lonsjue amitié , l'amoui" ni l'alliance ; N'ont pu mettre vm moment mon esprit en balance J Et pu!r>que par ce choix Albe montre en effet Qu elle m'estime autant que Rome vous a fait , ^ Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome ; J'ai le cœur aussi bon, mais enfin je suis homme : Je vois que votre honneur demande tout mon sang; Que tout le mien consiste à vous percer le flanc ; Près d'épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère ; Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire. Eucor qu'à mon devoir je coure sans terreur, Mon cœur s'en effarouche, et j'en frémis d'honeur; J'ai pitié de moi-même, et jette un œil d'envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie, Sans souhait toutefois de pouvoir reculer. Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler : J'aime ce qu'il me donne , et je plains ce qu il m'ôte ; Et si Rome demande une vertu plus haute , Je rends grâces aux dieux de n'étie pas Romain , ^ Pour conserver encor quelque chose d humain.
HORACE
Si vous n'êtes Romain , soyez d gne de l'être ; Et si vous m'égalez , faites-le mieux paroître.
La solide vertu dont je fais vanité ?î'admet point de foiblesse avec sa fermeté; Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière Que dès le premier pas regarder en arrière, j^^otre malheur est grand, il est au plus haut point; Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point.
Contre qui que ce soii que mon pays m'emploie, J'accepte aveuglément cette gloire avec joie : Celle de recevoir de tels commandements Doit étouffer en nous tous autres sentiments. Qui , près de le servir, considère autre chose A faire ce qu'il doit lâchement se dispose ; Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien. Rome a choisi mon bras , je n'examine rien. Avec une alégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère ; Et pour trancher enfin ces discours superflus, Albe vous a nommé , je ne vous connois plus. ^
eu RI A CE.
Je vous connois encore , et c'est ce qui me tue ; Mais celte âpre vertu ne m'c'toit pas connue ; Comme notre mallicur elle est au plus haut point: Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.
HORACE
Non , non , n'embrassez pas de vertu par contrainte ; '^
Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,
En toute liberté goûtez un bien si doux.
Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous. 9
Je vais revoir la vôtre , et résoudre son ame
A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme ,
A vous aimer encor si je meurs par vos mains ,
Et prendre en son malheur des sentiments romains.
ii8 HORACE.