Chefs-d'oeuvre de Pierre Corneille
A l’heure où la poésie française, dégagée de ses grossières entraves, commençait à parler une langue à la fois élégante et virile, . le théâtre restait plongé dans la barbarie léguée par une époque qui proscrivait toutes les manifestations de la pensée en dehors du domaine religieux. Les mystères informes, les grossières saynètes à peine ébauchées, triste héritage du moyen âge, tenaient le haut du pavé dans la littérature nationale. La langue, mal formée, se prêtait peu aux exigences de la scène; quelques érudits connaissaient seuls et admiraient le théâtre grec et romain, resté lettre close pour le profane vulgaire. Aux premières années du dix-septième siècle, on vit poindre tout à coup une pléiade d’hommes de talent qui essayèrent de dégager la forme dramatique des épaisses ténèbres qui l’enveloppaient : parmi ces précurseurs, il y aurait injustice à ne pas signaler Alexandre Hardy, Jodelle, Bois-Robert, Mairet et Rotrou. Leur œuvre contient, à travers beaucoup de fatras, des beautés de premier ordre, qui préparèrent admirablement la voie au créateur du théâtre moderne, à Pierre Corneille. Et telle est la puissance de ce pénip. hors liome, que pas une
gloire venue après lui ne saurait balancer la sienne. Le grand homme trouva du premier jet l’art d’intéresser un public encore neuf aux généreux accents d’une muse inspirée, et c’est encore à ce fleuve grandiose du beau et du vrai que les générations modernes iront puiser les nobles sentiments, le sublime de l’expression, la variété des sensations qu’elles sont en droit d’aller chercher au théâtre, l’école la plus sûre et la plus attrayante de l’éducation populaire. Si d’autres hommes de génie et de talent ont étendu les bornes de ce champ fertile en enseignements, on doit reconnaître que, sans le précurseur, les successeurs eussent fait dans la voie littéraire plus humble figure, et que plus modestes seraient les conquêtes si elles ne leur eussent été préparées si généreusement. Aussi, dans le panthéon de nos gloires nationales, ne voyons-nous aucune d’elles primer celle du poète normand, dont nous devions tenir à honneur de relever la statue. Nous sommes de ceux qui professent pour l’admirable écrivain un culte sans réserve, bien éloigné de ces restrictions de rhéteurs qui ont tenté de diminuer sa légitimé renommée. Ce n’est pas que nous ayons la prétention de vouloir ici expliquer le génie du Sophocle moderne ; ses œuvres parleront assez haut pour lui. Nous nous bornerons à retracer brièvement cette vie si pure, consacrée exclusivement aux lettres, et qui sera l’éternel honneur de notre pays.
Pierre Corneille est né à Rouen, le 6 juin 1606. Son père, maître des eaux et forêts de
la vicomté de Rouen, avait été anobli par Louis XIII. Le futur maître de la scène française exerça longtemps la charge d’avocat général avant de faire connaître au public et de connaître lui-même ses dispositions poétiques. Une aventure de jeunesse lui révéla son talent. Un de ses amis commit l’imprudence de l’amener chez sa maîtresse ; le nouveau venu prit bientôt la place de l’introducteur. De là le sujet de Milite (1629), sa première pièce de théâtre. Malgré les défauts de cette comédie, on put pressentir la perfection prochaine de la poésie dramatique, et sur la foi du succès, une troupe de comédiens se forma pour exploiter la verve du nouvel auteur. A Mélite succédèrent Clitandre , tragédie (1632) ; la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante, la Place Royale , Y Illusion comique, comédies. Puis Corneille prit bientôt un vol plus élevé dans sa Mèdée (1635) et dans le Cid, tragi-comédie (1636), le brillant point de départ d’une série de chefs-d’œuvre qui n’ont jamais été surpassés.
Quand le Cid parut, le cardinal de Richelieu, un profond politique, mais un piètre écrivailleur, jaloux de toutes les espèces de gloire, en fut aussi alarmé, dit Fontenelle, que s’il avait vu les Espagnols devant Paris. Il souleva les auteurs contre cet ouvrage, et se mit à la tête de ses détracteurs les plus acharnés. L’Académie française, de récente création, donna par l’ordre "du ministre, sou fondateur et son protecteur, ses sentiments sur cette œuvre étonnante. Il va sans dire que ces sentiments de gens qui blâmaient tout
haut ce qu’ils admiraient tout bas, ne furent que l’écho des rancunes littéraires de Richelieu. Celui-ci toutefois échoua dans sa stupide campagne, et le Cid, consacré par l’admiration universelle, resta le plus beau titre de son auteur à la reconnaissance d’un public' enfin éveillé d’une torpeur séculaire, qui ne s’inquiéta pas, comme l’ont fait les ergoteurs, de l’emprunt du sujet à Diamante et à Guilhem de Castro ; les Espagnols eux-mêmes traduisirent une copie dont l’original leur appartenait, mais qui était au-dessus de tout ce qu’avait produit leur théâtre national, parce qu’un homme de génie en avait encore agrandi les horizons.
Au Cid succéda, en 1639, Horace (ou les Ho races). On annonça qu’il allait paraître une critique de cette pièce. Corneille, qui avait passé par les griffes des scribes du cardinal, connaissait d’avance la main qui voulait lui préparer d’autres déboires, en compagnie d’un autre personnage puissant ; aussi ecrivait-il à un de ses amis : « Horace fut condamné par les duumvirs, mais il fut absous par le peuple. » Ce sont ces persécutions sournoises du cardinal qui inspirèrent à Corneille les vers suivants, après la mort de Richelieu, qu’il considérait à la fois comme son bienfaiteur et son ennemi :
Qu’on parle mal ou bien du fameux cardinal,
Ma prose ni mes vers n’en diront jamais rien;
Il m’a fait trop de bien pour en dire du mal, il m’a fait trop de mal pour en dire du bien.
Cinna , joué la même année 1639, consacra définitivement la réputation du poète. Le
langage de la politique n’avait jamais pris une forme plus élevée ; on ne soupçonnait pas une telle profondeur d’aperçus chez un écrivain à la vie modeste et que la gloire allait chercher dans sa retraite. Polyeucte (1640) montra une nouvelle face de ce génie multiple, qui, avant l’âge de trente-cinq ans, débarrassé des premières hésitations du noviciat, avait produit les quatre plus splendides chefs-d’œuvre de notre littérature.
A partir de cette dernière pièce, sans qu’il y eût encore lassitude, les œuvres produites ne s’élèvent pas à la même hauteur ; les éclairs deviennent plus rares : Corneille est à son apogée. C’est alors que sont représentés : la Mort de Pompée (1641) ; le Menteur (1632) qui devait prouver victorieusement que le tragédiste était doublé d’un auteur comique ; Héraclius, Rodogune (1646), une des tragédies préférées de Corneille. Malgré ses haines littéraires, Richelieu lui fait accorder en 1637 une pension, et l’Académie, qui avait si bassement dénigré la victime de celui-ci, ouvre ses portes à l’auteur acclamé par la nation.
La chute de Pertharite (1653) éloigne Corneille du théâtre ; l’écrivain draiûatique fait place au médiocre traducteur en vers de Ylmitation de Jésus-Christ (1656), qui a eu cependant jusqu’à quarante éditions. Cette besogne d’ascête découragé d’un insuccès littéraire ne suffisait pas à la dévorante activité du grand homme. Le souvenir de son glorieux passé le ramène à sa véritable vocation. Il produit encore Œdipe (1659), Sertorius
(1662), Othon (1664), Théodore, Don Sanche d'Aragon, Andromède, la Toison d'or , Nicomède, Sophonisbe , la Suite du Menteur ; puis enfin des œuvres d’un génie en décadence, telle que : Pulchérie, Bérénice, Agésilas (1666), Attila, (1667) et Surena (1674).
Outre ses œuvres dramatiques et sa traduction de l'Imitation de Jésus-Christ, Corneille a publié des Mélanges poétiques (1632), une traduction des Psaumes de la Pénitence et de l'Office de la sainteVierge, un Discours sur l'art dramatiq ue et Y Examen de ses pièces de théâtre, où le génie créateur prenait la peine de justifier ses succès et d’expliquer le pourquoi de sa gloire légitime à des contemporains qui allaient détrôner l’idole de la veille au profit de celle du lendemain, Jean Racine, que lui opposent sans sourciller toutes les générations de pédants, comme si la carrière n’avait pas assez d’étendue pour deux hommes de génie ; mais la manie du parallèle est tellement invétérée depuis Plutarque, qu’elle est devenue incurable et menace de s’éterniser sans profit pour le commun des martyrs, l’honnête public, devant lequel miroitent les inutiles passes d’armes des critiques, des commentateurs et des impuissants de la république des lettres.
Pierre Corneille mourut dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684, dans un tel oubli, que la plus profonde détresse était devenue la compagne assidue du doyen de l’Académie française, si bien que le dur Boileau, qui avait jeté aux pieds du lion vieilli la sanglante épigramme :
îi
Après Y Agésilas,
Hélas !
Mais après Y Attila,
Hola !
fut ému au point d’aller offrir au roi-soleil de renoncer à sa pension, afin d’en faire jouir le vieux poète mourant. Louis XIV envoya deux cents louis; mais la misère avait vaincu le noble athlète ; deux jours après, Corneille expirait. Il avait vécu dans une constante liaison avec son frère Thomas, faisant avec lui maison commune, élevant ensemble leurs nombreux enfants, partageant les joies du triomphe et les amertumes de la défaite. L’homme qui avait relevé le théâtre français n’avait, sort étrange! enrichi que les comédiens. Qui ne sentirait ses entrailles émues à la lecture de cette lettre de 1679, trouvée dans des papiers de famille et publiée dans le Journal de Paris (22 janvier 1788) : « J’ay veu hier M. Corneille, nostre parent et amy. Il se porte assez bien pour son âge. Il m’a pryé de vous faire ses amitiez. Nous sommes sortis ensemble aprez le disner, et en passant par la rue de la Parcheminérye, il est entré dans une boutique pour faire accommoder sa chaussure qui estoit décousue. Il s’est assis sur une planche et moy auprès de luy, et lorsque l’ouurier eust refait, il luy a donné trois pièces qu’il auoit dans sa poche. Lorsque nous fusmes rentrez, je luy ay offert ma bourse, mais il n’a point voulu la recevoir ni la partager. J’ay pleuré qu’un si grand génie fust réduit à cet excez de misère. »
En considérant la triste condition des hommes de lettres sous l’ancien régime, qui se sentirait le honteux courage de leur reprocher les dédicaces intéressées qu’ils adressaient humblement à de grands seigneurs qui tranchaient du Mécène, à des financiers qui payaient en écus trébuchants les louanges exagérées que la mauvaise conseillère, la faim, leur prodiguait dans l’espoir du vivre du lendemain? On a trop souvent oublié que le travail de l’écritoire était alors le résultat d’une vocation sérieuse, et que jusque-là il n’avait point enrichi ceux qui obéissaient uniquement a leur inspiration. Il fallait, pour changer ce déplorable état de choses, qu’un spirituel écrivain joignît enfin à ses aptitudes littéraires les aptitudes de l’homme d’affaires; mais jusqu’à Beaumarchais, le littérateur était traité uniquement à l’égal de l’amuseur public, et ce n’était pas le bonhomme Corneille qui était de taille à vaincre des habitudes de dédaigneuse protection pour faire valoir hautement des droits imprescriptibles. On peut s’en convaincre en lisant le portrait qu’a tracé Fontenelle de son illustre oncle : « Corneille, dit-il, était assez grand ; il avait l’air fort simple et fort commun, il était toujours négligé et peu curieux de son extérieur. Il avait le visage assez agréable, un grand nez, la bouche belle, les yeux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués et propres à être transmis à la postérité dans une médaille ou dans un buste. Sa prononciation n’était pas tout à fait nette. Il lisait ses vers avec force.
mais sans grâce. Il savait les belles lettres, l’histoire, la politique ; mais il les prenait principalement du côté qu’elles ont rapport au théâtre. Il n’avait pour toutes les autres connaissances ni loisir, ni curiosité, ni beaucoup d’estime. Il parlait peu, même sur la matière qu’il entendait si parfaitement. Il n'ornait pas ce qu’il disait, et pour trouver le grand Corneille, il fallait le lire. Il était mélancolique. Il lui fallait des sujets plus solides pour espérer ou pour se réjouir que pour se chagriner ou pour craindre. Il avait l’humeur brusque et quelquefois rude en apparence ; au fond, il était très aisé à vivre : bon père, bon mari, bon parent, tendre et plein d’amitié. Son tempérament le portait assez à l’amour, mais jamais au libertinage et rarement aux grands attachements. Il avait l’âme fière et indépendante ; nulle souplesse, nul manège, ce qui l’a rendu très propre à peindre la vertu romaine et très peu propre à faire sa fortune. Il n’aimait point la cour ; il y apportait un visage presque inconnu, un grand nom qui ne s’attirait que des louanges, et un mérite qui n’était point le mérite de ce pays-là. Rien n’était égal à son incapacité pour les affaires que son aversion : les plus légères lui causaient de l’effroi et de la terreur. Il avait plus d’amour pour l’argent que d’habileté pour en amasser. Il ne s’était point trop endurci aux louanges, à force d’en recevoir ; mais quoique sensible à la gloire, il était fort éloigné de la vanité. Quelquefois il s’assurait trop peu sur son rare mérite, et croyait trop facir
lement qu’il pouvait avoir des rivaux. » On comprendra aisément que, devant cette noble et austère figure, il ne soit resté à la postérité que la ressource d’une admiration sans bornes ; il fallait que des époques de mesquine décadence se succédassent pour qu’on osât porter sur ce grand homme une main sacrilège, et qu’on en vînt à discuter, avec des arguments sans valeur, une gloire/ incontestable et longtemps incontestée. L’oubli le plus complet a enseveli ceux qui oui méconnu de parti pris les rares qualités de l’auteur du Cid, les ressources d’une puissante imagination, l’énergie du sentiment, la hardiesse des plans, l’art de les varier selon le choix du sujet, de donner à ses personnages une âme, une dignité, une chaleur, un caractère toujours conforme à leur siècle, à leur nation, à leurs mœurs, à leur situation. Qui donc ne resterait pas confondu devant cet art multiple de placer des héros dans des circonstances embarrassantes, de les en tirer sans effort, d’étonner le spectateur par des sentiments élevés, par la grandeur des images, la variété et l’énergie du style? Un jour, Voltaire, pris d’un sentiment de justice, écrivait ces lignes à propos des œuvres de la vieillesse de Corneille : a On ne juge d’un gTand homme que par ses chefs-d’œuvre, et non par ses fautes. Ce sont les ouvrages d’un Vieillard, mais ce vieillard est Corneille. Si nous n’en jugeons que par le temps de sa gloire, quel homme 1 quel sublime dans les Idées, quelle élévation de sentiments, quelle faiblesse dans ses portraits, quelle profon-
deur de politique, quelle vérité, quelle force dans les raisonnements ! Chez lui, les Romains parlent en Romains, les rois en rois ; partout de la grandeur et de la majesté. Ou sent, en le lisant, qu’il ne puisait l'élévation de son génie que dans son âme. » C’est pourtant ce même Voltaire qui, rétrospectivement jaloux des lauriers du grand homme, médiocre imitateur de ses inspirations théâtrales, s’acharne avec la puérilité de l’impuissance à découvrir des taches au soleil. Il recueille chez lui la nièce de Corneille, et, tout en dotant celle-ci, trace sur l’œuvre du maître ses impertinents commentaires, en se livrant à ce singulier travail de démolition qui ne sera pas le moindre étonnement de ceux qui savent combien le patriarche de Ferney fut inférieur à ces dieux du théâtre , Corneille et Racine, qu’il opposait l’un à l’autre sans bonne foi, avec la rage sourde du vaincu qui voit passer le char des triomphateurs. Et encore, dans une autre occasion. Voltaire essaye de frapper un dernier coup, comme le témoigne ce passage d’une lettre à Sumarokoff, le Corneille des Russes (26 février 1769) : a Oui, Monsieur, je regarde Racine comme le meilleur de nos poètes tragiques, sans contredit, comme celui qui seul a parlé au cœur et à la raison, qui seul a été admirablement sublime sans aucune enflure, et qui a mis dans la diction un charme inconnu jusqu’à lui. Il est le seul encore qui ait traité l’amour tragiquement ; car, avant lui, Corneille n’avait bien fait parler l’amour que dans le Cid, et le Cid n’est pas de lui ; l’amour
est ridicule ou insipide dans presque toutes ses autres pièces. »
Celui qui tranchait ainsi du régent vis-à-vis d’un grand génie devait malheureusement faire école. Ce devint un lieu commun de frapper Corneille à l’aide de Racine ; le moins inventif des hommes, Jean-François La Harpe, suit la consigne ; le tragédiste meurtri, le critique à courte vue, fait de son Eloge de Racine un plaidoyer en règle contre Pierre Corneille, qu’il attaque dans toutes ses possessions et à qui il laisse à peine quelque asile pour s’y nicher avec sa gloire. De Charybde en Scylla : après l’auteur des B armé • cides, qui du moins avait essayé de faire œuvre théâtrale, c’est Grimm, un papoteur d’antichambre ; il essaye de mordiller de ses petites dents la lime cornélienne. Marmontel avait dit que le tragique ancien naissait d’une fatalité aveugle, et que Corneille, par un effort de génie, avait pris l’intérêt dans les passions. Là-dessus, Grimm répond :
« L’effort du génie du grand Corneille consistait à imiter l’échafaudage et la forfanterie du théâtre espagnol, qu’il avait étudié, et dont les auteurs ne pouvaient pas adopter le dogme de la fatalité, parce qu’ils n’étaient pas philosophes, et qu’ils ne traitaient pas des sujets grecs, et comme Corneille avait plus de grandeur et de tête que ceux qui lui avaient servi de modèles, il s’est fait un grand nom malgré son mauvais goût. »
L’auteur de la Correspondance littéraire, pas plus que La Harpe, n’était en état de développer une thèse qu’il avait étourdiment en-
tamée ; aussi rentre-t-il à la hâte dans le fonds commun des amateurs de parallèles quand il a expectoré sa première salive : « Si Molière, dit-il, n’a pas éprouvé de dégoûts de la part de ses contemporains, il ne faut pas s’y tromper, ce n’est pas parce qu’il avait du goût, c’est parce qu’il était bon courtisan, et parce que le hasard l’avait fait naître sous un roi à qui l’on avait dit d’aimer tout ce qui tenait à la gloire des lettres et des arts. Pierre Corneille, que nous avons surnommé le Grand , n’échappa point à cette destinée inévitable du génie. Longtemps méconnu ou opprimé par la sottise du cardinal de Richelieu et par la bassesse de ceux qui voulaient plaire à ce ministre, aussi vain dans ses prétentions d’esprit qu’implacable dans ses haines ministérielles, Corneille n’obtint justice de son siècle que lorsqu’il eut un rival qu’on voulait écraser. L’admiration pour Corneille devint extrême à mesure que Racine s’éleva. On se demande aujourd’hui avec étonnement comment des esprits aussi distingués que Mme de Sévigné, Mme Deshoulières, un Saint-Evremond et d’autres ont pu méconnaître le génie de Racine. Aujourd’hui (1776), le respect pour Corneille et pour Racine est poussé jusqu’à l’idolâtrie ; mais comme ce sont deux hommes d’un génie trop divers, leurs partisans commencent à être sur le qui-vive entre eux, et il se forme sourdement deux sectes dans la littérature, dont la haine éclatera incessamment et donnera aux oisifs le même spectacle que la querelle de la supériorité
des anciens sur les modernes a fourni au commencement du siècle. » ,
Si de ces juges de hasard nous retombons en plein dix-neuvième siècle, que voyonsnous? D’immortels génies déchiquetés sans vergogne, au nom du bon goût, par des professeurs de réthorique, armés en guerre contre les écarts des maîtres ; par des abstracteurs de quintessence, des critiques sans aveu, des chercheurs ahuris de midi à quatorze heures, qui nous feraient prendre en horreur les nobles oeuvres faites pour honorer à jamais une nation, si l’on essayait de s’en rendre compte par la compromettante entremise de ces harpies en délire.
O Gid , ô Horace, ô Cinna, ô Polyeucte , sources fécondes où s’abreuveront éternellement les esprits amoureux de tout ce qui élève le cœur de l’homme, apparaissez sans voiles dans votre éclat radieux, et apprenez, s’il se peut, — il est bien tard, — à penser, à admirer les grandes choses, aux infortunés contemporains des sirènes de carrefour, des Trissotins d’égout, des Yadius de sacristie et des Bérénices de théâtres de vaudeville, qui tiennent attaché à leur chevelure et à leur querelle le fameux tout Paris qui a succédé aux sept cents honnêtes gens pour lesquels écrivait exclusivement le dix- huitième siecle tout entier, qui ne prévoyait guère qu’un jour viendrait où le banquet de l’intelligence serait ouvert aux humbles de ce monde, devenus dignes de comprendre la langue du génie, de l’honneur, du patriotisme et de la raison. N. Dxvid.
LE CID