‹ Chefs-d'œuvre de Pierre CorneilleChapitre 18 sur 117 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

DON RODRIGUE Parle sans t’émouvoir.

Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées La valeur n’attend pas le nombre des années.

LE COMTE

Te mesurer à moi ! qui t’a rendu si vain.

Toi qu’on n’a jamais vu les armes à la main ?

DON RODRIGUE

Mes pareils à deux fois ne se font point connaître,

Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître.

LE COMTE

Sais-tu bien qui je suis ?

DON RODRIGUE Oui : tout autre que moi

Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d’efrroi. Les palmes dont je vois ta tête si couverte Semblent porter écrit le destin de ma perte.

J’attaque en téméraire un bras toujours vainqueur : Mais j’aurai trop de force ayant assez de cœur.

A qui venge son père, il n’est rien d’impossible.

Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.

Ce grand cœur qui paraît aux discours que tu tiens, Par tes yeux, chaque jour se découvrait aux miens ; Et, croyant voir en toi l’honneur de la Castille,

Mon âme avec plaisir te destinait ma fille.

Je sais ta passion, et suis ravi de voir Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir :

LE CID

Qu’ils n’ont point affaibli cette ardeur magnanime : Que ta haute vertu répond à mon estime :

Et que, voulant pour gendre un cavalier parfait.

Je ne me trompais point au choix que j’avais fait. Mais je sens que pour toi ma pitié s’intéresse. J’admire ton courage et je plains ta jeunesse.

Ne cherche point à faire un coup d’essai fatal, Dispense ma valeur d’un combat inégal ;

Trop peu d’honneur pour moi suivrait cette victoire A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire;

On te croirait toujours abattu sans effort,

Et j’aurais seulement le regret de ta mort.

DON RODRIGUE

D’une indigne pitié ton audace est suivie !

Qui m’ose ôter l’honneur craint de m’ôter la vie î

LE COMTE

ïtetire-toi d’ici.

Marchons sans discourir.

LE COMTE

Es-tu si las de vivre ?

DON RODRIGUE

As-tu peur de mourir?

LE COMTE

Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère Qui survit un moment à l’honneur de son père.

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