‹ Chefs-d'œuvre de Pierre CorneilleChapitre 22 sur 117 · ACTE II, SCÈNE V L’INFANTE · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V L’INFANTE

Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi, Pompeuse et triomphante, elle me fait la loi ;

Porte-lui du respect puisqu’elle m’est si chère.

Ma vertu la combat, mais, malgré moi j’espère î Et d’un si fol espoir mon cœur mal défendu Yole après un amant que Chimène a perdu,

LÉONOR

Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage,

Et la raison chez vous perd ainsi son usage?

l’infante

Ah 1 qu’avec peu d’effet on entend la raison Quand le cœur est atteint d’un si charmant poison ! Et, lorsque le malade aime sa maladie,

Qu’il a peine à souffrir que l’on y remédie !

LÉONOR

Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux : Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous.

l’infante

Je ne le sais que trop ; mais si ma vertu cède, Apprends comme l’amour flatte un cœur qu’il possède. Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat,

Si dessous sa valeur ce grand guerrier s’abat,

Je puis en faire cas, je puis l’aimer sans honte.

Que ne fera-t-il point s’il peut vaincre le comte : J’ose m’imaginer qu’à ses moindres exploits Les royaumes entiers tomberont sous ses lois ;

Et mon amour flatteur déjà me persuade

LE CID

Que je le vois assis au trône de Grenade,

Les Maures subjugués trembler en l’adorant,

L’Aragon recevoir ce nouveau conquérant,

Le Portugal se rendre, et ses nobles journées Porter delà les mers ses hautes destinées ;

Du sang des Africains arroser ses lauriers;

Enfin tout ce qu’on dit des plus fameux guerriers,

Je l’attends de Rodrigue après cette victoire,

Et fais de son amour un sujet de ma gloire.

LÉONOR

Mais, madame, voyez où vous portez son bras,

Ensuite d’un combat qui peut-être n’est pas.

l’infante

Rodrigue est offensé, le comte a fait l’outrage :

Ils sont sortis ensemble, en faut-il davantage ?

LÉONOR

Eb bien, ils se battront, puisque vous le voulez : '

Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez?

l’infante

Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s’égare î Tu vois par là quels maux cet amour me prépare.

Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis :

Et ne me quitte point dans le trouble où je suis.

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