ACTE II, SCÈNE VIÏÏ
Qu’un jeune audacieux triomphe de leur gloire.
Se baigne dans leur sang et brave leur mémoire.
Un si vaillant guerrier qu’on vient de vous ravir Eteint, s’il n’est vengé, l’ardeur de vous servir.
Enfin, mon père est mort, j’en demande vengeance, Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance.
Vous perdez en la mort d’un homme de son rang; Yengez-la par une autre, et le sang par le sang. Immolez, non à moi, mais à votre couronne,
Mais à votre grandeur, mais à votre personne; Immolez, dis-je, sire, au bien de tout l’Etat Tout ce qu’enorgueillit un si haut attentat.
DON FERNAND Don Diègue, répondez.
DON DIÈGUE Qu’on est digne d’envie
Lorsqu’en perdant la force on perd aussi la vie!
Et qu’un long âge apprête aux hommes généreux,
Au bout de leur carrière, un destin malheureux !
Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire. Moi, que jadis partout a suivi la victoire,
Je me vois aujourd’hui, pour avoir trop vécu, Recevoir un affront et demeurer vaincu.
Ce que n’a pu jamais combat, siège, embuscade,
Ce que n’a pu jamais Aragon ni Grenade,
Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,
Le comte en votre cour l’a fait presque à vos yeux. Jaloux de votre choix et fier de l’avantage Que lui donnait sur moi l’impuissance de l’âge.
Sim, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,
LE CID
Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois.
Ce bras, jadis l’effroi d’une armée ennemie, Descendaient au tombeau tout charges d’infamie.
Si je n’eusse produit un fds digne de moi,
Digne de son pays et digne de son roi.
Il m’a prêté sa main, il a tué le comte;
Il m’a rendu l’honneur, il a lavé ma honte.
Si montrer du courage et du ressentiment,
Si venger un soufflet mérite un châtiment,
Sur moi seul doit tomber l’éclat de la tempête. Quand le bras a failli, l’on en punit la tête.
Qu’on nomme crime ou non ce qui fait nos débats, Sire, j’en suis la tête, il n’en est que le bras.
Si Chimène se plaint qu’il a tué son père.
Il ne l’eût jamais fait si je l’eusse pu faire.
Immolez donc ce chef que les ans vont ravir,
Et conservez pour vous le bras qui peut servir. Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène :
Je n’y résiste point, je consens à ma peine;
Et, loin de murmurer d’un rigoureux décret, Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.
DON FERNAND
L’affaire est d’importance, et, bien considérée, Mérite en plein conseil d’être délibérée.
Don Sanche, remettez Chimène en sa maison.
Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison. Qu’on me cherche son fils. Je vous ferai justice.
CHIMÈNE
Il est juste, grand roi, qu’un meurtrier périsse.