‹ Chefs-d'œuvre de Pierre CorneilleChapitre 34 sur 117 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

Je le ferais encor si j’avais à le faire.

Ce n’est pas qu’en effet, contre mon père et moi,

Ma flamme assez longtemps n’ait combattu pour toL Juge de son pouvoir : dans une telle offense,

J’ai pu délibérer si j’en prendrais vengeance.

Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront.

J’ai pensé qu’à son tour mon bras était trop prompt;

Je me suis accusé de trop de violence,

Et ta beauté, sans doute, emportait la balance,

A moins que d’opposer à tes plus forts appas Qu’un homme sans honneur ne te méritait pas ;

Que, malgré cette part que j’avais en ton âme,

Qui m’aima généreux me haïrait infâme ;

Qu’écouter ton amour, obéir à ça voix,

C’était m’en rendre indigne et diffamer ton choix.

Je te le dis encore, et, quoique j’en soupire,

Jusqu’au dernier soupir je veux bien le redire :

Je t’ai fait une offense, et j’ai dû m’y porter Pour effacer ma honte et pour te mériter;

Mais, quitte envers l’honneur et quitte envers mon père, C’est maintenant à toi que je viens satisfaire.

C’est pour t’offrir mon sang qu’en ce lieu tu me vois.

J’ai fait ce que j’ai dû, je fais ce que je dois.

Je sais qu’un père mort t’arme contre mon crime :

Je ne t’ai pas voulu dérober ta victime.

Immole avec courage au sang qu’il a perdu Celui qui met sa gloire à l’avoir répandu.

CHIMÈNE

Ah! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie. Je ne te puis blâmer d’avoir fui l’infamie ;

Et, de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,

LE CID

Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs.

Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage, Demandait à l’ardeur d’un généreux courage :

Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien; Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.

Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire;

Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :

Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger.

Ma gloire à soutenir et mon père à venger.

Hélas! ton intérêt ici me désespère.

Si quelque autre malheur m’avait ravi mon père, Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir L’unique allègement qu’elle eût pu recevoir,

Et, contre ma douleur, j’aurais senti des charmes Quand une main si chère eût essuyé mes larmes. Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;

Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ; Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine Me force à travailler moi-même à ta ruine.

Car enfin n’attends pas de mon affection De lâches sentiments pour ta punition.

De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne, Ma générosité doit répondre à la tienne ;

Tu t’es, en m’offensant, montré digne de moi;

Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

DON RODRIGUE

Ne différé donc plus ce que l’honneur t’ordonne : 11 demande ma tête, et je te l’abandonne ; Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt;

Le coup m’en sera doux, aussi bien que l’arrêt. Attendre après mon crime une lente justice,

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