‹ Chefs-d'œuvreChapitre 14 sur 74 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

MADAME DE CHEPY, MONSIEUR HARDOUIN; MADEMOISELLE BEAULIEU, assise sur le fond et travaillant.

MONSIEUR HARDOUIN

Est-ce de votre part que ce laquais est venu ?

MADAME DE CHEPY

Oui.

MONSIEUR HARDOUIN

Si je l'ai deviné, ce n'est pas sa faute, car il ne savait à qui il était, d'où il venait, ce qu'il voulait.

Puis comptez sur ces maroufles-là !

MONSIEUR HARDOUIN

Il m'a fait grand tort; je dormais si bien et j'en avais si grand besoin ! Il était près de cinq heures quand je suis rentré,

DIDEROT

après la journée la plus ennuyeuse et la plus fatigante. Imaginez la lecture d'un drame détestable, comme ils sont tous ; ia compagnie la plus triste, un souper maussade et qui ne finissait point, et un brelan cher, où j'ai perdu la possibilité et essuyé la mauvaise humeur des gagnants dépités, à chaque coup, de n'avoir pas gagné davantage, •

MADAME DE CHEPY

C'est bien fait ', que ne veniez-vous ici ?

MONSIEUR HARDOUIN

M'y voilà ; et toutes mes disgrâces seront bientôt oubliées, si je puis vous être de quelque utilité. De quoi s'agit-il ?

MADAME DE CHEPY

De me rendre le plus important service. Vous connaissez madame de Malves ?

MONSIEUR HARDOUIN

Non pas personnellement ; mais on lui accorde, d'une voix assez unanime, de la finesse dans l'esprit, de la gaieté douce, du goût, de la connaissance dans les beaux-arts, un grand usage du monde, et un jugement sur et exquis. MADAME DE CHEPY Voilà les qualités qu'elle a pour tous et dont je fais cas assurément, mais je prise encore davantage celles qu'elle tient en réserve pour ses amis.

Je vis avec quelques-uns qui la disent mère indulgente» bonne épouse et excellente amie.

MADAME DE CHEPY

n y a six à sept ans que nous sommes liées, et je lui dois la meilleure partie du bonheur de ma vie. C'est auprès d'elle que je vais chercher et que je trouve un sage conseil quand j'en ai besoin ; la consolation dans mes peines qui lui font quelquefois oublier les siennes, et cette satisfaction si douce, qu'on éprouve à confier ses instants de plaisir à quelqu'un qui sait les écouter avec intérêt. Eh bien, c'est incessamment le jour de sa fête.

MONSIEUR HARDOUIN

Et il vous faudrait un divertissement, un proverbe, une

petite comédie ?

MADAME DE CHEPY C'est cela, mon cher Hardouin.

■ EST-IL BON? EST-IL MECHANT

MONSIEUR HARDOUIN

Je suis désespéré de vous refuser net, mais tout net. Premièrement, parce que je suis excédé de fatigue et qu'il ne me reste pas une idée, mais pas une. Secondement, parce que j'ai heureusement, ou malheureusement, une de ces têtes auxquelles on ne commande pas. Je voudrais vous servir que je ne le pourrais.

MADAME DE CHEPY

Ne dirait-on pas qu'on vous demande un chef-d'œuvre ?

MONSIEUR HARDOUIN

Vous demandez au moins une chose qui vous plaise, et cela ne me paraît pas aisé ; qui plaise à la personne que vous voulez fêter, et cela est très difficile ; qui plaise à sa société qui est faite aux belles choses ; enfin qui me plaise à moi, et je ne suis presque jamais content de ce que je fais.

MADAME DE CHEPY

Ce ne sont là que les fantômes de votre paresse ou les prétextes de votre mauvaise volonté. Vous me persuaderez peut-être que vous redouiez beaucoup mon jugement ! Mon amie, j'en conviens, a le goût délicat et le tact exquis, mais elle est juste, et sera plus touchée d'un mot heureux que blessée d'une mauvaise scène ; et quand elle vous trouverait un peu plat, qu'est-ce que cela vous ferait ? Vous auriez tort de craindre nos beaux esprits, dont nous suspendrons la critique en vous nommant. Pour vous, monsieur, c'est autre chose ; après avoir été mécontent de vous-même tant de fois, vous en serez quitte pour être injuste une fois de plus.

MONSIEUR HARDOUIN

D'ailleurs, madame, je n'ai pas l'esprit libre. Vous connaissez madame Servin ? c'est, je crois, votre amie.

MADAME DE CHEPY

Je la rencontre dans le monde, je la vois chez elle. Nous né nous aimons pas, mais nous nous embrassons.

MONSIEUR HARDOUIN Sa bienfaisance inconsidérée lui a attiré une affaire très ridicule, et vous savez ce que c'est qu'un ridicule, surtout pour elle. N'a-t-elle pas découvert que j'étais lié avec son adverse partie, et ne faut-il pas absolument que je la tire de là ? J'ai même pris la liberté de donner rendez-vous ici à mon homme.

DIDEROT

MADAME DE CHEPY Tenez, mon cher Hardouin, laissez faire à chactxn son rôle ; celui des avocats est de terminer les procès, le vôtre de produire des ouvrages charmants. Voulez-vous savoir ce qui vous arrivera ? Vous vous broviillerez avec la dame dont vous êtes le négociateur, avec son adversaire, et avec moi, si vous me refusez,

MONSIEUR HARDOUIN

Pour une chose aussi frivole ? C'est ce que je ne croirai jamais.

MADAME DE CHEPY

Mais c'est à moi, ce me semble, à juger si la chose est frivole ou non; cela tient à Tintérèt que j'y mets,

MONSIEUR HARDOUIN C'est-à-dire que s'il vous plaisait d'y en mettre dix fois, cent fois plus qu'il ne faut...

MAD-AME DE CHEPY Je serais peu sensée peut-être, mais vous n'en seriez que plus désobligeant. Allons, mon cher, promettez-moi, ou je vous fais une abominable tracasserie avec une de vos meilleures amies.

MONSIEUR HARDOUIN

Quelle amie ? Qui que ce soit, je ne ferai sûrement pas pour elle ce que je ne ferai pas pour vous.

MADAME DE CHEPY

Promettez.

MONSIEUR HARDOUIN

Je ne saurais.

MAD.\-ME DE CHEPY

Faites la pièce.

MONSIEUR HARDOUIN

En vérité, je ne saurais.

Le rôle de suppliante ne me va guère, et celui de la douceur ne me dure pas; prenez-y garde, je vais me fâcher.

MONSIEUR HARDOUIN

Non, madame, vous ne vous fâcherez pas.

MADAME DE CHEPY

Et je vous dis, moi, monsieur, que je suis fâchée, très

fâchée de ce que vous en usez avec moi comme vous n'en

useriez pas avec cette grosse provinciale rengorgée qui vous

commande avec une impertinence qu'on lui passerait à

=====^ EST-IL BON F EST-IL MECHANT F

peine si elle était jeune et jolie ; avec cette petite minaudière qui est l'un et l'autre, mais qui gâte tout cela, qui ne fait pas un geste qui ne soit apprêté, qui ne dit pas un mot sans prétention, et qui est toujours aussi mécontente des autres que satisfaite d'elle-même ; avec ce petit colifichet de précieuse qui a des nerfs, non, ce n'est pas des nerfs, mais des fibres, ce qui veut dire des cheveux, dout on est tout effarouché d'entendre sortir de grands mots qu'elle a ramassés dans la société des savants, des pédants, et qu'elle répète à tort et à travers comme une perruche mal sifflée ; avec mademoiselle, oui, avec mademoiselle que voilà, qui vous donne quelquefois à ma toilette des distractions dont je pourrais me choquer, s'il me convenait, mais dont je continuerai de rire.

MADEMOISELLE BEAULIEU

Moi, madame !

Oui, vous. Il ne faut pas que cela vous offense, ce bel attachement vous fait assez d'honneur.

MONSIEUR HARDOUIN

Il est vrai, madame, que je trouve mademoiselle très honnête, très décente, très bien élevée.

MADAME DE CHEPY

Très aimable.

MONSIEUR HARDOUIN Très aimable ; pourquoi pas ? Aucun état n'a le privilège exclusif de cet éloge que je lui donne quelquefois en plaisantant ; mais je la respecte assez, elle et moi-même, pour n'y pas mettre un sérieux qui l'offenserait.

MADAME DE CHEPY, ironiquement.

Mademoiselle, je vous prie, je vous supplie de vouloir bien intercéder pour moi auprès de M. Hardouin.

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