‹ Chefs-d'œuvreChapitre 52 sur 74 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

MONSIEUR POULTIER, MADAME BERTRAND, BINBIN son enfant; MONSIEUR HARDOUIN caché entre les battants de la porte^ moitié en dehors, moitié en dedans, et se prêtant â tous les mouvements de cette plaisante scène.

AL\DAME BERTRAND, s'inclinant et fléchissant le genou de son Jils devant M. Poultier.

Monsieur, permettez... Mon fils, embrassez les genoux de monsieur.

MONSIEUR POULTIER

Madame, vous vous moquez de moi... Cela ne se fait poiat... Je ne le souffrirai pas.

MADAME BERTRAND

Sans vous, que serais- je devenue, et ce pauvre petit !

MONSIEUR POULTIER s'assied dans un fauteuil, prend l'enfant sur ses genoux, le regarde fixement et dit :

C'est son père, c'est à ne pouvoir s'y méprendre ; qui a vu l'un voit l'autre.

MADAMH BERTRAND

J'espère, monsieur, qu'il en aura la probité et le courage ; mais il ne lui ressemble point du tout.

MONSIEUR POULTIER

Nous pourrions avoir raison tous deux... Ce sont ses yeux, même couleur, même forme, même vivacité.

MADAME BERTRAND

Mais non, monsieur ; M. Bertrand avait les yeux bleus, et mon fils les a noirs ; M. Bertrand les avait petits et renfoncés, mon fils les a grands et presque à fleur de tête.

MONSIEUR POULTIER

Et les cheveux ? et le front ? et le teint ? et le nez ?

DIDEROT

MADAME BERTRAND

Mon mari avait les cheveux châtains, le front étroit et carré, la bouche énormément grande, les lèvres épaisses et le teint enfumé. Mon fils n'a rien de cela, regardez-le donc : ses cheveux sont brun clair, son front haut et large, sa bouche petite, ses lèvres fines ; pour le nez, M. Bertrand l'avait épaté, et celui de mon fils est presque aquilin. MONSIEUR POULTIER C'est son regard vif et doux.

MADAME BERTR-\ND

Son père l'avait sévère et dur.

MONSIEUR POULTIER

Combien cela fera de folies !

MADAME BERTRAND

Grâce à vos bontés, j'espère qu'il sera bien élevé, et grâce à son heureux naturel, j'espère qu'il sera sage. N'est-il pas vrai, Binbin, que vous serez bien sage ?

BINBIN

Oui, maman.

MONSIEUR POULTIER

Combien cela vous donnera de chagrin ! que cela fera couler de larmes à sa mère !

MADAME BERTRAND

Est-il vrai, mon fils ?

BINBIN

Non, maman. Monsieur, j'aime maman de tout mon cœur, et je vous assure que je ne la ferai jamais pleurer.

MONSIEUR POULTIER

Quelle nuée de jaloux, de calomniateurs, d'ennemis, j'entrevois là !

.NLADAME BERTR.\ND

Des jaloux, je lui en souhaite, pourvu qu'il en mérite ; des calomniateurs et des ennemis, s'il en a, je m'en consolerai, pourvu qu'il ne les mérite pas.

MONSIEUR POULTIER

Comme cela aura la fureur de dire tout ce qu'il est de la prudence de taire !

^L\DAME BERTR.\ND

Pour ce défaut-là, j'en conviens, c'était bien un peu celui de son père.

Et puis gare la lettre de cachet, la Bastille ou "Vincennes. = 96 =

^ST.IL BON ? EST.il MÉCHANT?

Je vous salue madame ; je suis trop heureux de vous avoir été bon a quelque chose. Bonjour, petit ; on vous rappeUera peut-être un jour mes prédictions.

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