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SCÈNE IV

MADAME DE CHEPY, MADAME DE VERTILLAC, en habit de voyageuse; MADEMOISELLE BEAULIEU, rentrant sur la fin de la scène avec papier, plume et encre, et suivie d'un domestiqtie qui porte une table.

MADAME DE VERTILLAC

Je descends de ma chaise, je m'informe de votre demeure

et je viens. Je suis brisée. Un temps horrible, des chemins

abominables, des maîtres de poste insolents, les chevaux de

l'Apocalypse, des postillons polis, oui, polis, mais d'une len-

DIDEROT ====r======

teur à périr. « Allons donc, postillon, nous n'avançons pas ; à quelle heure veux-tu que nous arrivions?... » Ils sont sourds, ils n'en donnent pas un coup de fouet de plus, et nous avons été trois journées, trois mortelles journées à faire une route de quinze heures.

MADAME DE CHEPY Et pourrait-on, sans être indiscrète, vous demander quelle importante affaire vous amène ici dans cette saison ? Ce n'est rien de fâcheux, j'espère.

MADAME DE VERTILLAC Je fuis devant un amant.

MADAME DE CHEPY

Quand on fuit devant un amant, ce n'est pas de la lenteur des postillons qu'on se plaint.

MADAME DE VERTILLAC

Si c'était devant un amant de moi, vous auriez raison ; mais c'est devant un amant de ma fille,

Votre fille est en âge d'être mariée, et c'est une enfant trop raisonnable pour avoir fait un mauvais choix.

MADAME DE VERTILLAC

Son amant est charmant ; une figure intéressante, de la naissance, de la considération, de la fortune, des mœurs ! mon amie, des mœurs !

MADAME DE CHEPY

Ce n'est donc pas votre fille qui est folle ?

MADAME DE VERTILLAC

Non.

MADAME DE CHEPY

C'est donc vous?

MADAME DE VERTILLAC

Peut-être.

MADAME DE CHEPY

Et pourrait-on savoir ce qui empêche ce mariage?

MADAME DE VERTILLAC

La famille du jeune homme. Enterrez-moi ce soir toute cette ennuyeuse, impertinente et triste famille, toute cette clique maussade de Crancey, et je marie ma fille demain.

MADAME DE CHEPY

Je connais peu les Crancey, mais ils passent pour les meilleures gens du monde.

Qui le leur dispute? Je commence à vieillir, et je me flattais de passer le reste de mes jours avec des gens aimables, et me voilà condamnée à entendre un vieux grand-père radoter des sièges et des batailles ; une belle-mère m'excéder de la litanie des grandes passions qu'elle a inspirées, sans en avoir jamais partagé aucune, cela va sans dire ; et du matin au soir deux fanatiques bigotes de sœurs se haïr, s'injurier, s'arracher les yeux sur des questions de religion auxquelles elles ne comprennent pas plus que leurs chiens ; et puis un grand benêt de magistrat, plein de morgue, idolâtre de sa figure, qui vous raconte, en tirant son jabot et ses manchettes et en grasseyant, des histoires de la ville et du palais qui m'intéresseront encore moins que lui. Et vous me croyez femme à supporter le ton familier et goguenard de son frère le militaire ? Point d'assemblées, point de bal. Je gage qu'on n'use pas là deux sixains de cartes dans toute une année. Tenez, mon amie, la seule pensée de cette vie et de ces personnages me fait soulever le cœur.

MADAME DE CHEPY

Mais il s'agit du bonheur de votre fille.

MADAME DE VERTILLAC

Et du mien aussi, ne vous déplaise.

MADAME DE CHEPY

Et vous avez pensé que votre fille perdrait ici sa passion ?

MADAME DE VERTILLAC

Je m'attends bien qu'ils s'écriront, qu'ils se jureront une constance éternelle, et que ces belles protestations iront et reviendront par la poste un mois, deux mois, mettons un an ; mais l'amour ne tient pas contre l'absence. Un peu plus tôt, un peu plus tard, il se présentera un homme aimable qu'on rebutera d'abord, qui me conviendra et qui finira par lui convenir.

Et par faire son malheur.

MADAME DE VERTILLAC

Malheureuse par l'un ou par l'autre, qu'importe ?

MADAME DE CHEPY

Il importe beaucoup que ce soit de sa faute et non de la vôtre.

DIDEROT

MADAME DE VERTILLAC Mais laissons cela, nous aurons le temps de traiter cette affaire plus à fond. Je vous supplie seulement de ne pas achever d'entêter ma fille ; je vous connais, vous en seriez bien capable. Et mon petit Hardouin, dites-moi, le voyez- vous ?

AL\DAME DE CHEPY

Rarement.

MADAME DE VERTILLAC

Qu'en faites-vous ?

MADAME DE CHEPY Rien qui vaille. Il court le monde, il pourchasse trois ou quatre femmes à la fois : il fait des soupers, il joue, il s'endette : il fréquente chez les grands, et perd son temps et son talent peut-être un peu plus agréablement que la plupart des

gens de lettres.

MADAME DE VERTILLAC

OÙ loge-t-il ?

MADAME DE CHEPY Est-ce que vous vous y intéresseriez encore ?

J'en ai peur. Je comptais lui trouver sinon une réputation faite, du moins en bon train.

MADAME DE CHEPY Si vous désirez le voir, il sera ici dans un moment, et, je crois, pour toute la journée.

MADAME DE VERTILLAC

Tant mieux. J'ai à lui parler d'une affaire qui me tient fort à cœur. Ne connait-il pas ce marquis, ce grand flandrin de marquis, à qui il ne manquait qu'un ridicule, celui de la bigoterie, et qui va le dos courbé, la tête penchée comme un homme qui médite les années éternelles avec un énorme bréviaire sous le bras ?..,

MADAME DE CHEPY

Le marqviis de Tourvelle ?

MADAME DE VERTILLAC

Lui-même.

]^IADAME DE CHEPY Je l'ignore, [ici mademoiselle Beaulieu rentre avec le laquais.

MADAME DE VERTILLAC

Je vais prendre un peu de repos dont j'ai grand besoin,

m'habiller et revenir. Vous mé donnerez votre marchande de

modes et votre coiffeur, n'est-ce pas ? Vous voilà fraiche

=== EST-IL BON? EST-IL MÉCHANT

comme la rose ; et je compte bien qu'un de ces matins vous me confierez le secret de se bien porter et de ne pas vieillir. Au plaisir de vous revoir,.. Mais ne m'avez-vous pas dit que je pouvais vous être utile ? A quoi ?

MADAME DE CHEPY

Vous le saurez ; ne tardez pas à revenir.

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