ACTE II, SCftNE I 20i
Il n'est rien qui ne cède ù l'ardeur de régner; Kl depuis qu'une fois elle nous inquiète , L;i nature est aveugle, et la vertu muette.
Te le dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi; Augmentant mon pouvoir, il me l'a tout ravi : Il n'est plus mon sujet qu'autant qu'il le veut être ; Et qui me fait régner en effet est mon maître. Pour paraître à mes yeux, son mérite est trop grand : On n'aime point à voir ceux à qui l'on doit tant. Tout ce qu'il a fait parle au moment qu'il m'apprtxlie ; Et sa seule présence est un secret reproche : Elle me dit toujours qu'il m'a fait trois fois roi ; Que je tiens plus de lui qu'il ne tiendra de moi ; Et que, si je lui laisse un jour une couronne. Ma tête en porte trois que sa valeur me donne. J'en rougis dans mon âme; et ma confusion ', Qui renouvelle et croît à chaque occasion , Sans cesse offre à mes yeux cette vue importune , Que qui m'en donne trois peut bien m'en ôter une , Qu'il n'a qu'à l'entreprendre, et peut tout ce qu'il veut. Juge, Araspe, où j'en suis s'il veut tout ce qu'il peut.
Pour tout autre que lui je sais comme s'explique La règle de la vraie et saine politique. Aussitôt qu'un sujet s'est rendu trop puissant, Encor qu'il soit sans crime, il n'est pas innocent : On n'attend point alors qu'il s'ose tout permettre ; C'est un crime d'État que d'en pouvoir commettre ; Et qui sait bien régner l'empêche prudemment De mériter un juste et plus grand châtiment, Et prévient, par un ordre à tous deux salutaire ,
' V\R. Si jp ne le (lois cr.TinJre, au moins j"cn (lois rougi Et la confusion dont je me .sens couvrir Me ramène aussitôt cette vue importune
208 NICOMEDE
Ou les maux qu'il préparc, ou ceux (pi'il poiirmit faire. Mais, soigneur, pour le prince, il a trop de vertu ; Je vous l'ai déj;\ dit.
PRUSIAS
Et m'en répondras-tu?
Me seras-tu garant de ce qu'il pourra faire Pour venger Annibal, ou pour perdre son frère? Et le prends-tu pour homme à voir d'un œil égal Et l'amour de son frère, et la mort d' Annibal? Non, ne nous flattons point, il court à sa vengeance , Il en a le prétexte, il en a la puissance; Il est l'astre naissant qu'adorent mes États; Il est le dieu du peuple, et celui des soldats. Sûr de ceux-ci , sans doute il vient soulever l'autre , Fondre avec son pouvoir sur le reste du nôtre : Mais ce peu qui m'en reste, encor que languissant, N'est pas peut-être encor tout à fait impuissant. Je veux bien toutefois agir avec adresse , Joindre beaucoup d'honneur à bien peu de rudesse. Le chasser avec gloire, et mêler doucement Le prix de son mérite à mon ressentiment : Mais, s'il ne m'obéit, ou s'il ose s'en plaindre, Quoi qu'il ait fait pour moi, quoi que j'en voie àcraindrt', Dussé-je voir par k\ tout l'État hasardé. ..
Il vient.