‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatique (volume 2)Chapitre 135 sur 201 · ACTE IV, SCliNE II · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCliNE II

Jt> vois qu'il a voulu me perdre auprès tic \ ous : Mais tout est excusable en un amant jaloux; Je vous l'ai di\]à dit.

PRUSIAS

Ingrat ! (jue peux-tu dire?

NICOMi:DK.

Que la reine a pour moi des bontés que j'admire. Je ne vous dirai point que ces puissants secours Dont elle a conservé mon honneur et mes jours, Et (ju'avec lant de pompe à vos yeux elle étale, Travaillaient par ma main à la grandeur d'Attale; One par mon propre bras elle amassait pour lui, Et préparait dès lors ce qu'on voit aujourd'hui. Par quelques sentiments qu'elle ayc été poussée , J'en laisse le ciel juge, il connaît sa pensée ; Il sait pour mon salut comme elle a fait des vœux; Il lui rendra justice, et peut-être à tous deux.

Cependant, puisque enfin l'apparence est si belle, Elle a parlé pour moi , je dois parler pour elle, Et pour son intérêt vous faire souvenir Que vous laissez longtemps deux méchants à punir Envoyez .Métrobate et Zenon au supplice. Sa gloire ;iltend de vous ce digne sacrifice : Tous deux l'ont accusée; et s'ils s'en sont dédits Pour la faire innocente et charger votre fils, Ils n'ont rien fait pour eux, et leur mort est trop juste Après s'être joués d'une per.sonnc auguste. L'offense une fois faite à ceux de notre rang Ne se répare point que par des iïots de sang ; On n'en fut jamais quitte ainsi pour s'en dédire Il faut sous les tourments que l'imposture expire; Ou vous exposeriez tout votre sang royal A la légèreté d'un esprit déloyal.

L'exemple est dangereux , et hasarde nos vies,

240 NICOMÈDE

S'il met en sûreté de telles calomnies.

ARSINOÉ

Quoi ! seigneur, les punir de la sincérité

Qui soudain dans leur bouche a mis la vérité ,

Qui vous a contre moi sa fourbe découverte ,

Qui vous pend votre femme et m'arrache à ma perte !

Qui vous a retenu d'en prononcer l'arrêt;

Et couvrir tout cela de mon seul intérêt !

C'est être trop adroit, prince, et trop bien l'entendre.

PRUSIAS

Laisse-là Métrobate, et songe à te défendre. Purge-toi d'un forfait si honteux et si bas.

NICOMÈDE

M'en purger! moi, seigneur! vous ne le croyez pas : Vous ne savez que trop qu'un homme de ma sorte , Quand il se rend coupable, un peu plus haut se porte; Qu'il lui faut un grand crime à tenter son devoir, Où sa gloire se sauve à l'ombre du pouvoir.

Soulever votre peuple, et .leter votre armée Dedans les intérêts d'une reine opprimée ; Venir, le bras levé , la tirer de vos mains , Malgré l'amour d'Attale et l'effort des Romains , Et fondre en vos pays contre leur tyrannie Avec tous vos soldats et toute l'Arménie ; C'est ce que pourrait faire un homme tel que moi , S'il pouvait se résoudre à vous manquer de foi . La fourbe n'est le jeu que des petites âmes , Et c'est là proprement le partage des femmes.

Punissez donc, seigneur, Métrobate et Zenon ; Pour la reine , ou pour moi , faites-vous-en raison . A ce dernier moment la conscience presse ; Pour rendre compte aux dieux tout respect humain cesse ; Et ces esprits légers , approchant des abois , Pourraient bien se dédire une seconde fois.

ACTK IV, SCKNK If. 241

ARSINOK.

Seigneur...

NICOMÈDE

Parlez, madame, et dites quelle cause A leur juste supplice obstinément s'oppose; 'Ou laissez-nous penser qu'aux portes du trépas Us auraient des remords qui ne vous plairaient pas.

ARSINOÉ

Vous voyez à qnel point sa haine m'est cruelle ;

Quand je le justifie, il me fait criminelle :

Mais sans doute, seigneur, ma présence l'aigrit.

Et mon éloignement remettra son esprit;

Il rendra quelque calme à son cœur magnanime ,

Et lui pourra sans doute épargner plus d'un crime.

Je ne demande point que par compassion Vous assuriez un sceptre à ma protection , Ni que, pour garantir la personne d'Attale, Vous partagiez entre eux la puissance royale : Si vos amis de Rome en ont pris quelque soin , C'était sans mon aveu, je n'en ai pas besoin. Je n'aime point si mal que de ne vous pas suivre, Sitôt qu'entre mes bras vous cesserez de vivre ; Et sur votre tombeau mes premières douleurs Verseront tout ensemble et mon sang et mes pleura .

PRrSlAS.

Ah ! madame ! •

ARSINOÉ

Oui , seigneur, cette heure infortum Par vos derniers soupirs clora ma destinée ; . . Et , puisque ainsi jamais il ne sera mon roi , Ou'ai-je à craindre de lui ? que peut-il contre moi } Tout ce que je demande en faveur de ce gage, De ce fils qui déjà lui donne tant d'ombrage , C'est que chez les Romains il T-rtoiimn nrln^vet-

COBJiEILLE. — T. II. Hj

242 NICOMEDE

Des jours que dans leur sein vous fites élever; Qu'il retourne y traîner, sans péril et sans gloire , De votre amour pour moi l'impuissante mémoire. Ce grand prince vous sert , et vous servira mieux Quand il n'aura plus rien qui lui blesse les yeux : Et n'appréhendez point Rome, ni sa vengeance; Contre tout son pouvoir il a trop de vaillance : Il sait tous les secrets du fameux Annibal , De ce héros à Rome en tous lieux si fatal, ^ue l'Asie et l'Afrique admirent l'avantage Qu'en tire AntiochuS;, et qu'en reçut Carthage.

Je me retire donc, afin qu'en liberté Les tendresses du sang pressent votre bonté ; Et je ne veux plus voir ni qu'en votre présence Un prince que j'estime indignement m'offense , Ni que je sois forcée à vous mettre en courroux Contre un fils si vaillant et si digne de vous.

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