HORACE, CAMILLE, PROCULE
( Procule porte en sa main les trois épées des Coriaces. ) HORACE.
Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères , Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires , Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États. Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire. Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.
CAMILLE
Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois.
Rome n'en veut point voir après de tels exploits; Et nos deux frères morts dans le malheur des armes Sont trop payés de sang pour exiger des larmes : Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.
CAMILLE
Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu , Je cesserai pour eux de paraître affligée , Et j'oublierai leur mort, que vous avez vengée; Mais qui me vengera de celle d'un amant Pour me faire oublier sa perte en un moment ?
Que dis-tu , malheureuse ?
CAMILLE
0 mon cher Curiace !
0 (l'une indigne sœur insupportable audace !
D'un ennemi public dont je reviens vainqueur
Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton cœur !
Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire !
Ta bouche la demande , et ton cœur la respire !
Suis moins ta passion , règle mieux tes désirs ,
Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs :
Tes flammes désormais doivent être étouffées;
Bannis-les de ton âme^ et songe à mes trophées;
Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.
CAMILLE
Donne-moi donc^ barbare, un cœur comme le tien; Et, si tu veux enfin que je t'ouvre mon ame, Rends-moi mon Curiace , ou laisse agir ma flamme : Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort ; Je l'adorais vivant, et je le pleure mort.
Ne cherche plus ta sœur où tu l'avais laissée ; Tu ne revois en moi qu'une amante offensée. Qui, comme une furie attachée à tes pas. Te veut incessamment reprocher son trépas. Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes*, Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes^ Et que, jusques au ciel élevant tes exploits, Moi-même je le tue une seconde fois !
Puissent tant de mallieurs accompagner ta vie^. Que tu tombes au point de me porter envie ! Et toi bientôt souiller par quelque lâcheté (xîtte gloire si chère k ta brutalité!
Vah. Tigre affame de sang , <|iii inc défends les larmes. Vmi. Puissent de tcN iii.dlinirs areom|)aRnpr la vie.
ACTK IV, SCENK V. 193
0 ciel! qui vit jamais une pareille rage ? Oois-tu donc que je sois insensible à l'outrage, Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur? Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur, El préfère du moins au souvenir d'un homme Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.
C\MILLE
Rome, l'unique objet de mon ressentiment!
Home, à qui vient ton bras d'immoler mon amant!
Home qui t'a vu naitre , et que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore !
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés
Saper ses fondements encor mal assurés !
Et, si ce n'est assez de toute l'Italie ,
Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;
Que cent peuples unis des bouts de l'univers
Passent pour la détruire et les monts et les mers !
Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles.
Et de ses propres mains déchire ses entrailles !
Que le courroux du ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux I
Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre * ,
Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre;
Voir le dernier Romain à son dernier soupir^
Moi seule en être cause , et mourir de plaisir !
HORACE, mettant l'épéc à la main, et poursuivant sa sœur, qui s'enfuit.
C'est trop, ma patience à la raison fait place ; Va dedans les enfers plaindre ton Curiace !
CAMILLE , blessée derrière le théâtre.
Ah , traître I
Var. Puissé-je de mes yotix voir tomber cette fotidro.
HORACE y revenant sur le tlicAlre.
Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain !