‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatiqueChapitre 158 sur 355 · ACTE m, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE m, SCENE IV

Et je n'ai point eu lieu de in'employer poiu* toi. Octave en ma présence a tout dit à Livie , Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie.

QNNA.

Le désavouerez-vous? et du don qu'il me fait Voudrez-vous retarder le bienheureux effet?

EMILIE

L'effet est en ta main.

CINNA

Mais plutôt en la vôtre.

ÉMiUE. [tre :

Je suis toujours moi-miôme^ et mon cœur n'est point au- Me donner à Cinna , c'est ne lui donner rien. C'est seulement lui faire un présent de son bien.

CIXNA.

Vous pouvez toutefois... ô ciel! l'osé-je dire?

EMILIE

Que puis-je? et que crains-tu?

CINNA

Je tremble, je soupire.

Et vois que si nos cœurs avaient mêmes désira * , Je n'aurais pas besoin d'expliquer mes soupirs. Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire ; Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire.

EMILIE

C'est trop me gêner ; parle .

CINNA

Il faut vous obéir.

Je vais donc vous déplaire, et vous m' allez haïr.

Je vous aime , Emilie , et le ciel me foudroie Si cette passion ne fait toute ma joie. Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur

' Vab. Et si nos coeurs étaient conformes à nos désirs.

(^le peut un digne objet attendre d'un grand cœur * Mais voyez à quel prix vous me donnez votre àme : En me rendant heureux vous me rendez infâme ; Cette l>onté d'Auguste...

EMILIE

Il suffit , je t'entends ; Je vois ton repentir et tes vœux inconstants : Les faveurs du tyran emportent tes promesses; Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses , Et ton esprit crédule ose s'imaginer Qu'Auguste pouvant tout peut aussi me donner ; Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne ; Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne : ïl peut faire trembler la terre sous ses pas , Mettre un roi hors du trône et donner ses États - ; De ses proscriptions rougir la terre et l'onde, Et changer à son gré l'ordre de tout le monde ; Mais le cœur d'Emilie est hors de son pouvoir.

CINNA

Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir ^ Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure ; La pitié que je sens ne me rend point parjure; J'obéis «ans réserve à tous vos sentiments \, Et prends vos intérêts par delà mes serments,

J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crin^e Vous laisser échapper cette illustre victime. César se dépouillant du pouvoir souverain Nous ôtait tout prétexte à lui percer le sein ; La conjuration s'en allait dissipée, Vos desseins avortés, votre haine trompée;

' Vah. Ouo peut un Im;1 oltjrt altcmiic duii grand cœur!

^ Vah. Jcler un roi du irônc, et donner ses État».

' V \K. Aussi n'est-ce <|u'à vous (|ue je le veux devoir.

' \ AH. .loliéii^sans réserve k tous vos inouvcniciits.

AGTK III, SCEiNE IV. 2*3

Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné;

Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné.

KMILIE.

Pour me l'immoler, traître! et tu veux que moi-même Je retienne ta main, qu'il vive, et que je l'aime! Que je sois le butin de qui l'ose épargner. Et le prix du conseil qui le force à régner !

CINNA

Ne me condamnez point quand je vous ai servie : Sans moi, vous n'aïu'iez plus de pouvoir sur sa vie; El, malgré ses bienfaits, je rends tout à i'amour Quand je veux qu'il périsse, ou vous doive le jour. Avec les premiers vœux de mon obéissance Souffrez ce faible effort de ma reconnaissance , Que je tâche de vaincre un indigne courroux , Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous. Une âme généreuse , et que la vertu guide , Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide ; Elle en hait l'infamie attachée au bonheur. Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.

EMILIE

Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie :

La perfidie est noble envers la tyrannie ;

Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux ^

Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux.

CINNA

Vous faites des vertus au gré de votre haine.

EMILIE

Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.

CINNA

Un cœur vraiment romain.. .

EMILIE

Ose tout pour ravir

' Vab. Et quand il faut répandre un sajtg si mallicuicux.

264 CINNA

Une odieuse vie à qui le fait servir ^ ;

Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave.

CINNA

C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave ;

Et nous voyons souvent des rois à nos genoux

Demander pour appui tels esclaves que nous ^

11 abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes ;,

Il nous fait souverains sur leurs grandeui's suprêmes ;

Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit ,

Et leur impose un joug dont il nous affranchit.

EMILIE

L'indigne ambition que ton cœur se propose !

Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose!

Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain^

Qu'il prétende égaler un citoyen romain?

Antoine sur sa tête attira notre haine

En se déshonorant par Famour d'une reine*;

Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi,

Qui du peuple romain se nommait l'affranchi ,

Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre ,

Eût encor moins prisé son trône que ce titre.

Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité ;

Et, prenant d'un Romain la générosité.

Sache qu'il n*en est point que le ciel n'ait fait naître

Tour commander aux rois, et pour vivre sans maître.

CINNA

Le ciel a trop fait voir en de tels attentats

Qu'il hait les assassins et punit les ingrats;

Et (juoi {ju'on entreprenne. <'t quoi qu'on ex<Mutr,

' V\M. VX\r satiR v\ l» VU' a i|iii I<; t.iil servir. ' \ AH. IiiipIor«;r la fav«'ur d (.'sclavcs tels que nous. N AH. Aux (Jeux bouts ilo la terre en est-il dasse/, \ain f'Miir j^reteiidre éf;aler un cit<tyen ntmairi ' ' N *B. Fn >v ilohnnuraiil pour l'aniour d nnr ifinc

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