ACTE II, SCÈNE IL 33i
Et sur mes passions ma raison souveraine Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.
SÉVÈRE
Que vous êtes heureuse! et qu'un peu de soupirs Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs * ! Ainsi, de vos désirs toujours reine absolue , Les plus grands changements vous trouvent résolue; De la plus forte ardeur vous portez vos esprits Jusqu'à rindifférence , et peut-être au mépris ; Et votre fermeté fait succéder sans peine La faveur au dédain, et l'amour, à la haine \
Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu Soulagerait les maux de ce cœur abattu ! Un soupir, une larme à regret épandue M'aurait déjà guéri de vous avoir perdue : Ma raison pourrait tout sur l'amour affaibli , Et de l'indifférence irait jusqu'à l'oubli; Et , mon feu désormais se réglant sur le votre , Je me tiendrais heureux entre les bras d'une autre. 0 trop aimable objet, qui m'avez trop charmé. Est-ce là comme on aime , et m'avez-vous aimé ?
PAULINE
Je vous l'ai trop fait voir, seigneur; et si mon àme ^ Pouvoit bien étouffer les restes de sa flamme. Dieux, que j'éviterais de rigoureux tourments! Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments : J' ' Mais , quelque autorité que sur eux elle ait prise , Elle n'y règne pas , elle les tyrannise ; Et, quoique le dehors soit sans émotion,
' Var. Vous acquitte aisément de tous vos déplaisirs. ■^ Var. La fureur au mépris , et l'amour à la haine. •^ Var. Je vous aimai , Sévère ; et si dedans mon âme Je pouvais étouffer les restes de ma flamme ,
Ma raison, il est vrai, dompte mes mouvements.
332 POLYEUCTE
Le dedans nest que trouble et que sédition :
Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte ;
Votre mérite est grand , si ma raison est forte :
Je le vois, encor tel qu'il alluma mes feux^
D'autant plus puissamment solliciter mes vœux
Qu'il est environné de puissance et de gloire ,
Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire ,
Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu -
Le généreux espoir que j'en avais conçu.
Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome ,
Et qui me range ici dessous les lois d'un homme ,
Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas ,
Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranlé pas;
C'est cette vertu même , à nos désirs cruelle ,
Que vous louiez alors en blasphémant contre elle :
Plaignez-vous-en encor ; mais louez sa rigueur
Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur,
Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère *
N'aurait pas mérité l'amour du grand Sévère.
SÉVÈRE
Ah ! madame , excusez une aveugle douleur '
Qui ne connaît plus rien que l'excès du malheur :
Je nommais inconstance , et prenais pour un crime %
De ce juste devoir l'effort le plus sublime.
De grâce, montrez moins à mes sens désolés
La grandeur de ma perle et ce que vous valez ;
Et cachant par pitié cette vertu si rare ,
Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare,
' Vah. De plus bas sentiments n'auraient pas nii^ritéc
Cette parfaite amour que vous mavicz portf^e. Éd. de 1643. !)»• plus bas s<;ntiinentH d'une ardeur moins discrète > auraient pas mérité cette ardeur si parfaite. Éd. de U)'»8. \ \K. M»: Pauline, excusez une aveugle douteur. Éd. de IfiV'.
'- Vah. Je nonunais inconstance , cl prenais pour des crimes 1) un vertueux devoir les effets légitimes.