‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatiqueChapitre 222 sur 355 · ACTE IV, SCÈNE II i · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE II i

Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé.

A (juelquc extrémité que votre crime passe^

Vous êtes innocent si vous vous faites grâce.

Daignez considérer le sang dont vous sortez,

Vos grandes actions, vos rares qualités;

<]héri de tout le peuple, estimé chez le prince,

(iendre du gouverneur de toute la province,

Je ne vous compte à rien le nom de mon époux;

C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous.

Mais après vos exploits , après votre naissance ,

Après votre pouvoir, voyez notre espérance ;

Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau

Ce qu'à nos tristes vœux promet un sort si beau.

POLYEUCTE

Je considère plus; je sais mes avantages, Et l'espoir que sur eux forment les grands courages : Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers, Que troublent les soucis, que suivent les dangers; La mort nous les ravit, la fortune s'en joue ; Aujourd'hui dans le trône, et demain dans la boue; Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents, Que peu de vos Césars en ont joui longtemps.

J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle : Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle, l'n bonheur assuré, sans mesure et sans fin, Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin. Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie Uni tantôt, qui soudain me peut être ravie ; Uui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit, Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?

PAULINE

Voilà de vos chrétiens les ridicules songes; Voilàjusqu'à (|uel point vouscharment leurs mensonges : Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux.

3G4 POLVEUCTE.

Mais, pour en disposer, ce sajig est-il à vous? Vous n'civez pas la vie ainsi quiin héritage ; Le jour qui vous la donne en même temps Tengage : Vous la devez au prince, au public, à l'État.

POLYEUCTE

Je la voudrais pour eux perdre dans un combat ; Je sais quel en est Tlieur, et quelle en est la gloire. Des aïeux de Décie on vante la mémoire; Et ce nom, précieux encore à vos Romains, Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains. Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne ; Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne : Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort?

PAULINE

Quel Dieu !

POLYEUCTE

Tout beau, Pauline : il entend vos paroles; Et ce n'est pas un Dieu comme vos dieux frivoles , Insensibles et sourds, impuissants, mutilés. De bois, de marbre ou d'or, comme vous les voulez : (^est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre; Et la terre et le ciel n'en connaissent point d'autre.

PAULINE

Adorez-le dans l'àme, et n'en témoignez rien.

Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien !

PAULUNE.

Ne feignez qu'un moment; laissez partir Sévère, Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.

POLYEUCTE

Ees bontés de mon Dieu sont bien i)his à chérir : Il m'(jte des périls (pie j'aurais pu courir, Et, sans me laisser lieu de tourner eu arrière^

ACTK IV, SCKNK Ilf. 3Ci

Sa faveur nie couronne entrant clans lîi carrière; Du premier coup de vent il me conduit au port, Et, sortant du baptême, il m'envoie à la mort. Si vous pouviez comprendre, et le peu qu'est la vie. Et de quelles douceurs cette mort est suivie î . . . Mais que sert de parler de ces trésors cachés A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?

PAULINE

Cruel ! car il est temps que ma douleur éclate ,

Et qu'un juste reproche aceable une ame ingrate ,

Est-ce là ce beau l'eu? sont-ce là tes serments?

Témoignes-tu pour moi les moindres sentimeats?

Je ne te parlais point de l'état déplorable

Où ta mort va laisser ta femme inconsolable ;

Je croyais que l'amour t'en parlerait assez,

Et je ne voulais pas de sentiments forcés :

Mais cette amour si ferme et si bien méritée

Que tu m'avais promise, et que je t'ai portée,

Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir,

Te peut-elle arracher une larme, un soupir?

Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie ^ ;

Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie ;

Et ton cœur, insensible à ces tristes appas,

Se figure un bonheur où je ne serai pas!

C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée?

Je te suis odieuse après m'être donnée î

POLYEUCTE

Hélas î

PAULINE

Que cet hélas a de peine à sortir î Encor s'il commençait un heureux repentir % Que, tout forcé qu'il est, j'y trouverais de charmes!

' V\R. Tii inc quittes , ingrat , ('t mêmes avec joie. V\i;. Encore sJ manin »it un licurcuv reitciilir.

366 polykictf:.

Mais courage, il s'émeut, je vois C(juler des larmes.

POO-EUCTE.

J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser

Ce cœur trop endurci se pût enfin percer!

Le déplorable état où je vous abandonne

Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne ;

Et si Ton peut au ciel sentir quelques douleurs \

J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs :

Mais si , dans ce séjour de gloire et de lumière ,

Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière ;

S'il y daigne écouter un conjugal amour,

Sur votre aveuglement il répandra le jour.

Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne ; Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne : Avec trop de mérite il vous plut la former, î'oiir ne vous pas connaître et ne vous pas aimer. Pour vivre des enfers esclave infortunée, Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.

PAULINE

Une dis-tu , malheureux? cpj'oses-tu souhaiter?

POLYEUCTE

Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.

PAULINE

Que plutôt...!

POLVELCTE.

C'est en vain qu'on se met en défense : Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense, (^e bienheureux moment n'est pas encor venu ; Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

PAULINE

Quittez cette cliiruère, et m'aimez.

POLVEUCTE.

Je vous ;»i.uc,

' \An. Kt si l'on |M'iil .111 « it'I rm^Miilcr de s il()iil«Mii«> . J'en iiiipiiilc i\e \u'.r IrNCcs de v(,s iiialli»Mis,

ACTK IV, SCKM: 1I[. 307

DcMiicoup moins que mon Dieu, uiais bien plus que moi- PAULiNE. [même.

Au nom de cet amour, ne m'abandonnez pas'.

POLYFXCTE.

Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas.

PAULINE

C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?

POLYEUCTE

C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.

PAULINE

Imaginations!

POLYEUCTE

Célestes vérités î

PAULINE

Étrange aveuglement !

POLYEUCTE

Éternelles clartés I

PAULINE

Tu préfères la mort à l'amour de Pauline !

Vous préférez le monde à la bonté divine-

PAULINE

Va, crncl, va mourir; tu ne m'aimas jamais.

POLYEUCTE

Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix.

PAULINE

Oui, je t'y vais laisser; ne t'en mets plus en peine; Je vais...

' Vap.. Au nom de cet amour, venez suivre mes pas.

3(î8 POLVKUCTK:

SCEINE IV.

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