‹ Chefs-d'œuvre dramatiques. Avec les variantes du texte, les examens de pièces, et Les discours sur la poésie dramatiqueChapitre 300 sur 355 · DORANTE, CLARIGE, LUCRÈCE, ISABELLE · texte numérisé non relu

DORANTE, CLARIGE, LUCRÈCE, ISABELLE

CLARICE, faisant un faux pas, el comme se laissant clioir.

Ay!

DORANTE j lui donnant la main.

Ce malheur me rend un favorable office, Puisqu'il me donne lieu de ce petit service ; Et c'est pour moi , madame , un bonheur souverain Que cette occasion de vous donner la main.

CLARICE

L'occasion ici fort peu vous favorise ,

Et ce faible bonheur ne vaut pas qu'on le prise.

Il est vrai, je le dois tout entier au hasard ;

Mes soins ni vos désirs n'y prennent point de part,

Et sa douceur mêlée avec cette amertume

Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume.

Puisque enfin ce bonheur que j'ai si fort prisé

A mon peu de mérite eût été refusé.

CLARICE

S'il a perdu sitôt ce qui pouvait vous plaire ,

Je veux être à mon tour d'un sentiment contraire,

Et crois qu'on doit trouver plus de félicité

494 LE MENTKUR.

A posséiler un Ijieii sans l'avoir mérité.

J'estime plus un don qu'une reconnaissance : Qui nous donne fait plus que qui nous récompense; Et le plus grand bonheur au mérite rendu Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû. La faveur qu'on mérite est toujours achetée; L'heur en croit d'autant plus, moins elle est mérit^'e; Et le bien où sans peine elle fait parvenir I*ar le mérite à peine aurait pu s'obtenir.

DORANTE

Aussi ne croyez pas que jamais je prétende

Obtenir par mérite une faveur si grande :

J'en sais mieux le haut prix; et mon cœur amoureux,

Moins il s'en connaît digne, et plus s'en tient heureux.

On me Va pu toujours dénier sans injure;

Et si la recevant ce cœur même en murmure,

Il se plaint du malheur de ses félicités,

Que le hasard lui donne, et non vos volontés.

Un amant a fort peu de quoi se satisfaire

Des faveurs qu'on lui fait sans dessein de les faire :

Comme l'intention seule en forme le prix ,

Assez souvent sans elle on les joint au mépris.

Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme

D'une main qu'on me donne en me refusant l'amc.

Je la tiens, je la touche , et je la touche en vain ,

Si je ne puis toucher le cœur avec la main.

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