SCÈNE XV
LE MARQUIS
Un joli homme se donne des airs... (redoublez d'attention, je vous prie, car ceci est profond), un joli homme se donne des airs par complaisance pour lui-même , pour apprendre aux autres le cas qu'il fait de sa propre personne, pour les avertir qu'il a du mérite, qu'il en est tout pénétré, qu'on y fasse attention... Est-il à la promenade?... (77 5e promène en traversant le théâtre ; le lord H ouzey passe de Vautre côté en limitant.} Il marche fièrement , la tête haute , les deux mains dans la ceinture, comme pour dire à ceux qui sont autour de lui : « Rangez-vous , messieurs. «Regardez-moi passer. N'ai -je pas bon air? Ne «suis-je pas fait au tour?... Et vous, mesdames «les friponnes, qui me parcourez des yeux en « souriant , vous voudriez me posséder, vous vou- « driez me posséder !... » Voit-il passer quelqu'un de sa connoissance? il affecte une politesse de seigneur ; il lui fait une inclination de tête , comme s'il lui disoit : «Allez; bonjour, mon- « sieur. Je me souviens de vous : je vous protège. » Entre-t-il quelque part ? il se précipite dans un fauteuil, une jambe sur l'autre, tape du pied, marmotte un petit air, joue d'une main avec son jabot, et se caresse le menton de l'autre; il s'en conte à lui-même, et semble se parler ainsi:
8o LE FRANÇAIS A LONDRES.
«En vérité, je suis un fripon bien aimable, et «voilà un visage qui donne sûrement de la ta- « blature à la dame du logis ! » Va-t-il voir une bourgeoise? «Eh! bonjour, ma petite Fanchon- « nette. Gomment te portes -tu? Te voilà jolie «comme un petit ange. Çà, vite qu'on vienne « s'asseoir auprès de moi, qu'on me baise, qu'on «me caresse, qu'on ôte ce gant, que je voie ce «bras, que je le mange, que je le croque. Tu dé- « tournes la tête, tu recules, tu rougis? Eh! fi « donc, ma pauvre enfant ! tu ne sais pas vivre. « Est-ce qu'on refuse quelque chose à un homme «comme moi? Est-ce qu'on se fait prier? Est-ce « qu'on a de la pudeur dans le monde? »
LE LORD HOUZEY.
Voilà une instruction dont je ferai mon profit.
LE M A. R QUI S
Tout ce que je vous dis là paroît fat à bien des gens ; mais cela est nécessaire. Il faut s'afficher soi-même, il faut se donner pour ce qu'on vaut: il faut avoir le courage de dire tout haut qu'on a de l'esprit, du cœur, de la naissance, de la figure. Le monde ne vous estime qu'autant que vous vous prisez vous-même; et de toutes les mauvaises qualités qu'un homme peut avoir, je n'en connois pas de pire que la modestie : elle étouffe le vrai mérite , elle l'enterre tout vivant.