ACTE I, SCENE VU. i
Craignez-vous que vos fers ne vous chargent trop tard?
ANDROMAQHE.
Ah, madame! pourquoi priver notre tendresse
De ces moments trop courts que le vainqueur vous laisse?
Avant que loin de vous on entraîne nos pas,
Attendez qu'on nous vienne arracher de vos bras.
Quels apprêts pour partir nous restc-t-il à taire?
Qu'emporté-je avec moi? mon fils et ma uiisère.
HÉCUEE.
Pourquoi me forcez-vous à de tristes adieux? Laissez-moi m'arracher à la haine des dieux. Aux cendres de Priam je vais joindre les miennes, J'ai vu l'affreux débris où reposent les siennes; De mon retardement je l'entends qui se plaint; Son funeste biicher n'est pas encore éteint. Je n'ai que trop rempli ma fatale carrière; Mes yeux avec horreur s'ouvrent à la lumière.
THESTOR.
Voilà du désespoir les déplorables fruits!
La mort paroît un bien à ceux qu'il a séduits:
Peu touchés des regrets de ceux qui leur survivent,
Ils pensent s'affranchir des maux (jui les poursuivent,
Et que dans la poussière heureusement perdus
Dans l'ombre du tombeau les dieux ne les voient plus.
Non, non, n'espérez point vous soustraire à leur haine.
L'enfer même frémit à leur voix souveraine;
L'épouvantable mort ne détruit que le corps,
Lt les dieux malgré nous sont nos dieux chez les morts.
IIÉCUB R.
Faut-il me replonger dans mes peines cruelles?
i6 LES TUOYENNES.
THESTOR.
C'est par le désespoir qu'on les rend éternelles. Armez-vous de courage et respectez vos jours; Le ciel vous garde encor d'inespérés secours. Peut-être a-t-il sur vous épuisé sa vengeance. Dans l'île de Samos j'ai reçu la naissance, Des états de Priam pays seul indompté; Ses bords couverts d'écueils en t'ont la sûreté. Mes aïeux furent grands dans ce pays fertile, Et surent réunir l'honorable et l'utile; Chacun d'eux ajoutoit au trésor amassé:
Leur ample patrimoine à moi seul a passé. Priam l'accrut encor par d'immenses largesses, Sa main versa sur moi la gloire et les richesses ; Mes jours furent marqués par autant de ses dons. Mon trésor peut ici suffire à vos rançons; Je vais à vos vainqueurs l'offrir sur ce rivage: Ils pourront cependant me garder en otage. J'espère , que pour prix d'un échange si doux , Ils vont rendre à mes vœux votre famille et vous.
HÉCU BE.
Faut-il, pour affranchir ma famille asservie, Sacrifier vos biens, et livrer votre vie?
THESTOR.
Périssent à l'instant et ma vie et mes biens, S'il le faut, pour briser vos indignes liens! Pourrois-je démon sang faire un plus noble usage? Vivrois-je dans le faste, et vous dans l'esclavage? Enfants infortunés et trop dignes des pleurs Que ma compassion répand sur vos malheurs ,